TRIBUNE – « La Chine m’a tuer » : Les langues se délient !

Par Jean Daspry
NDLR : La faute d’orthographe dans le titre est volontaire et fait référence à la célèbre inscription « Omar m’a tuer », au cœur de l’affaire Omar Raddad.
« Trop peu, trop tard ». Ainsi, pourrait-on résumer la candeur rafraichissante de nos indécrottables fédérastes à l’endroit d’une Chine de plus en plus conquérante et intransigeante dans la défense de ses intérêts commerciaux bien compris ! Que n’ont-ils été sourds durant des décennies aux avertissements des réalistes – qualifiés d’affreux souverainistes et nationalistes – qui mettaient en garde contre les appétits sans limites du Dragon et contre ses méthodes de gangster sur la scène internationale. Les fameuses routes de la soie (« Belt and Road Initiative » ou BRI), stratégie globale de développement des infrastructures économiques, lancée par Xi Jinping en 2013, auraient dû les alerter. Mais, nos partisans du libre-échange à n’importe quel prix n’ont pas voulu voir ce qu’ils voyaient et dire ce qu’ils voyaient. Bien mal leur en a pris à découvrir les cris d’orfraie qu’ils poussent aujourd’hui devant la Berezina que connaît une Union européenne dépossédée de tout ce qui faisait sa force dans le passé1. Signe de leur impuissance, nos bonnes âmes, nourries au lait de leur crédulité libre-échangiste, s’agitent dans tous les sens pour tenter de conjurer le sort. Pascal Lamy fait un tardif et timide mea culpa tandis que le commissaire européen au commerce se rend à Canossa sur Pékin pour tenter de sauver les meubles.
Le mea culpa tardif et timide de Pascal Lamy : l’aveu
Tout arrive à qui sait attendre. Dans un entretien aux accents de vérité accordé au Monde, l’ayatollah du libre échangisme à tout crin d’hier – il fut commissaire au commerce de 1993 à 2004 et directeur de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) de 2005 à 2013 -, fait aujourd’hui un acte de contrition remarqué pour ses péchés mortels de naïveté d’antan à l’égard de la Chine très commerçante et toujours communiste2. Au-delà se pose la question de la responsabilité de l’UE.
La repentance de l’homme du doux commerce : un geste élégant
La pensée de Pascal Lamy peut se résumer en deux formules choc qui se passent de commentaires : « Nous avons un problème de 350 milliards d’euros, c’est le montant du déficit commercial de l’Europe vis-à-vis de la Chine » et « Nous avons fait une erreur de parallaxe historique. On n’imaginait pas que la Chine allait croître de 10% par ans pendant vingt ans, que cela allait remplir les caisses d’un État qui resterait gouverné par une forme de léninisme économique et de capitalisme d’État et allait massivement utiliser cet instrument ». Ce faisant, Pascal Lamy confesse qu’il avait oublié que gouverner, c’est prévoir y compris le pire. Le pire est que des êtres doués de bon sens envisageaient depuis belle lurette. Et cela connaissant le désir chinois de revanche face aux humiliations passées mais aussi le désir de s’ériger en rival systémique des États-Unis et de l’Union européenne. Nos bons apôtres européistes et fédéralistes ont cru à la fin de l’Histoire. Ils découvrent confus mais un peu tard le retour de l’Histoire. Fini le temps où la présidente de la Commission européenne, la « Gauleiterin », Ursula von der Leyen allait régulièrement se prosterner devant Xi Jinping pour le remercier d’inonder l’Europe de ses produits « made in China ». Fini le temps où les États membres allaient en ordre dispersé baiser les babouches du Grand Timonier en échange de quelques misérables contrats obtenus au prix du sacrifice de leurs principes sur l’autel de leurs intérêts. Le vent tourne et l’on ne peut que s’en féliciter même si ce changement de pied intervient avec énormément de retard.
La responsabilité de toute une institution aveugle : la fin des marchands d’illusions
Avec ses déclarations honnêtes, reconnaissons-le, Pascal Lamy remet en cause toute la philosophie générale – une sorte de Bible et ses prophètes inattaquable – ayant sous-tendu l’approche de l’Union européenne vis-à-vis du monde des carnivores de ces dernières décennies. Et, ce n’est pas rien. Le roi Europe découvre aujourd’hui qu’il est nu comme un ver. Une question de la plus haute importance est dès lors posée. Comment l’Europe a-t-elle pu faire preuve de tant d’aveuglement et de tant de surdité face aux signaux faibles rapidement devenus forts qui lui parvenaient de la planète entière et aux avertissements lancés par quelques bons esprits attachés à la défense des intérêts bien compris des Européens mais aussi des Français ? Comment a-t-elle pu céder aussi longtemps et sans réagir aux sirènes de la religion des quatre libertés sans la moindre contrepartie, la moindre réciprocité de la part des autorités chinoises intraitables ?3 Ceci paraît invraisemblable. Incroyable mais vrai. Au lieu d’accepter une saine discussion à froid et sans a priori, nos Européistes « sansfrontièristes » préféraient choisir la voie de l’anathème à l’endroit de tous ces empêcheurs de tourner en rond qui ont eu pour seul tort de poser les bonnes questions au mauvais moment4. Ainsi va l’Europe de la pensée unique au sein de laquelle la saine disputatio est bannie au nom de la liberté d’expression. Reconnaissons qu’elle n’a pas su se reformer, que ses structures et son fonctionnement ne correspondent plus à la réalité des rapports de force au niveau mondial !
Aujourd’hui, dans la plus grande précipitation et sans avoir mis au point une stratégie globale et de long terme, l’Union européenne tente de sauver ce qui peut l’être encore dans un contexte international peu favorable.
La visite à Canossa sur Pékin de Maros Sefcovic : la conversion
Une fois n’est pas coutume, la lourde technostructure européenne semble commencer à prendre la pleine mesure du problème chinois. À sa manière, elle tente de réagir comme elle le peut en dépêchant le commissaire européen au commerce et à la sécurité économique à Pékin. Anticipant la suite, Allemands et Français se concertent pour lutter contre les méfaits d’un commerce sans foi ni loi qui caractérise la pratique chinoise.
La visite impromptue à Pékin : dernière chance ou sursaut salutaire ?
Les 8 et 9 octobre 2026, le commissaire européen au commerce et à la sécurité économique, le slovaque, Maros Sefcovic se rend à Pékin5. Son objectif affiché est d’avoir d’importantes discussions avec son homologue chinois, Wang Wentao pour prévenir une escalade commerciale en tentant d’obtenir des actes chinois concrets et significatifs en vue d’un rééquilibrage des échanges, précise-t-on à Bruxelles. L’idée sous-jacente à ces entretiens est de trouver un accord pour la mise au point d’un nouvel instrument commercial permettant de rééquilibrer les échanges avec la Chine et de protéger le tissu industriel et le modèle social de l’Europe. Vaste programme, aurait dit le général de Gaulle. Cette visite intervient dans « l’automne de tous les dangers »6. Nos braves commissaires européens découvrent que nous ne sommes pas en guerre mais nous ne sommes pas en paix avec la Chine. Ne serions-nous pas, à l’insu de notre plein gré, en guerre commerciale – qui ne dit pas son nom – avec la clique impériale à Pékin ? Une question est dès lors posée : de quels atouts dispose Maros Sefcovic pour amener ses interlocuteurs chinois à résipiscence ? Pékin prend-il au sérieux un vulgaire commissaire européen dont on ignore combien de divisions il représente et dont on ignore les instructions précises dont il dispose des chefs d’État et de gouvernement dans le cadre d’un nouveau mécanisme de consultation bilatéral ? Notre commissaire aurait obtenu un engagement chinois de contenir les exportations de véhicules hybrides. Ainsi soit-il !
La tentative de réaction franco-allemande : la lutte contre l’arme du commerce
L’affaire est prise au sérieux tant à Berlin qu’à Paris7 où l’on mesure in concreto le piège que les Européens ont eux-mêmes armés en acceptant au fil du temps des concessions extravagantes à la partie chinoise sans les indispensables contreparties. C’est pourquoi, le Chancelier allemand, Friedrich Merz -très affaibli dans son pays8 – et Emmanuel Macron – encore plus affaibli dans l’Hexagone9 – ont pris les devants en adressant, le 5 octobre 2026, à la présidente de la Commission européenne une missive dans laquelle ils réclament une politique commerciale plus ferme tout en s’abstenant de nommer la Chine10. Et cela quitte à prendre le risque de mesures de rétorsion sur les exportations de composants essentiels indispensables pour faire fonctionner les usines européennes. Ils gardent à l’esprit le fait que le déficit commercial de l’Union européenne avec la Chine est passé de 291 milliards d’euros à près de 360 milliards d’euros en 2025, soit une augmentation de presque 25% en deux ans. Et cette tendance se poursuit en 2026. On ne saurait être plus clair sur l’urgence qui s’attache à trouver une solution à ce problème quasi-existentiel pour une Europe qui n’en peut mais tant elle a fait preuve d’une candeur coupable au fil du temps. On comprend pourquoi. Pourtant, personne ne se fait d’illusions sur les éventuelles et hypothétiques concessions que pourrait obtenir le commissaire européen lors de sa visite à Pékin11. Surtout, lorsque l’on connait la dépendance des industriels et consommateurs européens au marché chinois
Les carottes sont cuites : sauve qui peut
« Le pessimisme conduit à l’inaction, l’optimise à l’action, le réalisme à des solutions »12. Ne faut-il pas boire le vin quand il est tiré ? Dans un monde où le rapport de force est devenu la règle, l’Union européenne semble prendre enfin conscience que les choses doivent bouger et qu’elle ne peut rester inerte face au tsunami chinois13. Les Européens doivent retrouver le chemin de la lucidité. Ils ne peuvent plus rester sur la défensive14. Il est urgent de poser les problèmes dans toute leur complexité. L’approche passée de nos relations commerciales avec la Chine repose sur des postulats erronés. La compétition internationale est devenue brutale. Dans cette bataille, gardons-nous de tomber dans le piège de la division et de l’émotion qui nous est tendu par la Chine impériale ! Elle qui mise sur l’absence de stratégie de long terme de l’Union européenne et la faiblesse du collectif. De nouveaux défis nécessitent de nouveaux outils qui vont au-delà des postures martiales et des effets d’annonce. Agir ou percuter le mur de notre effacement. Telle est la question. Peut-on encore se permettre de naviguer sans cap ni boussole dans un monde sans repères surtout dans nos relations avec Pékin ? Une chose est désormais évidente pour l’Union européenne actuelle : « la Chine l’a tuer » et les langues commencent à se délier … enfin, pourrait-on dire !
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
Notes
- Philippe Jacqué, Les obstacles à la libre circulation dans l’espace Schengen se multiplient, Le Monde, 10 octobre 2026, p. 5. ↩
- Sophie Fay (propos recueillis par), Pascal Lamy : « Nous avons fait une erreur historique avec la Chine », Le Monde, 7 octobre 2026, p. 16. ↩
- Jean Daspry, Europe : la liberté bernant le peuple, www.bertrandrenouvin.fr , 12 octobre 2024. ↩
- Jean Daspry, Europe : un rêve échafaudé au Royaume d’Utopie, www.lediplomate.media , 15 septembre 2026. ↩
- Sophie Fay, En Chine, l’Europe à la recherche de protections pour son industrie, Le Monde, 8 octobre 2026, p. 18. ↩
- Isabelle Lasserre (propos recueillis par), Jean-Yves Le Drian : « C’est l’automne de tous les dangers », Le Figaro, 24 septembre 2026, p. 13. ↩
- Olivier Pinaud, L’armée française regrette l’abandon par l’Allemagne d’un char commun, Le Monde, 10 octobre 2026, p. 18. ↩
- Elsa Conesa, La poussée de l’AfD déchire la coalition CDU-SPD, Le Monde, 10 octobre 2026, p. 4. ↩
- Nicolas Chapuis, Pourquoi la situation financière inquiète aux États-Unis, Le Monde, 10 octobre 2026, p. 8. ↩
- Sophie Fay/Cécile Boutelet, Berlin et Paris s’attaquent au « commerce utilisé comme une arme », Le Monde, 7 octobre 2026, p. 16. ↩
- Harold Thibault, L’Europe veut rattraper son retard sur la Chine, le Monde, 9 octobre 2026, p. 16. ↩
- Alexander Stubb, Le triangle du pouvoir. Occident, Orient, Sud Global : comment rééquilibrer l’ordre mondial, Tallandier, 2026, p. 367. ↩
- Éditorial, Face à la Chine, l’Union européenne doit réagir, Le Monde, 10 octobre 2026, p. 28. ↩
- Sophie Fay, Face à la concurrence chinoise, l’Europe se renforce, Le Monde, 9 octobre 2026, p. 16. ↩
#PolitiqueInternationale, #RelationsCommerciales, #Chine, #UnionEuropéenne, #PascalLamy, #MarosSefcovic, #RoutesDeLaSoie, #BeltAndRoadInitiative, #DéficitCommercial, #LibreÉchange, #CommerceInternational, #StratégieEuropéenne, #XiJinping, #UrsulaVonDerLeyen, #FriedrichMerz, #EmmanuelMacron, #CommerceChinois, #IndustrieEuropéenne, #ModèleSocialEuropéen, #SécuritéÉconomique, #CommissionEuropéenne, #Pékin, #CommerceSansFoiNiLoi, #DéfisEuropéens, #StratégieGlobale, #RééquilibrageDesÉchanges, #TissuIndustriel, #ModèleSocial, #GuerreCommerciale, #ChineImpériale, #StratégieDeLongTerme, #EffacementEuropéen, #LuciditéEuropéenne, #DéfisCommerciaux, #NouveauxOutils, #RelationsAvecPékin
