LIVRE – Le retour de la violence

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
Il y a des livres qui arrivent au bon moment. Celui de Peter Turchin est de ceux-là. Alors que la France découvre, semaine après semaine, l’ampleur d’une colère lycéenne qui a paralysé des centaines d’établissements, Le Chaos qui vient ne parle pas seulement d’histoire. Il parle de nous.
Turchin, anthropologue américain et fondateur de la « cliodynamique », a passé des années à chercher ce qui fait basculer les sociétés. Sa réponse tient en peu de mots : trop d’inégalités, trop de promesses non tenues, trop de jeunes formés pour des places qui n’existent plus. Quand ces trois forces se rencontrent, la violence n’est plus une hypothèse. Elle devient une probabilité.
Peter Turchin, Le Chaos qui vient, Le Cherche Midi, 448 p., 23 €
Une génération qui doute
Les lycéens mobilisés depuis le 17 septembre 2026 sont nés entre 2008 et 2011. Ils ont grandi pendant une pandémie, sous le bruit des alertes climatiques, dans un pays où l’accès aux études supérieures ressemble de plus en plus à un parcours d’obstacles. Ils réclament des professeurs remplacés, des classes moins chargées, des bâtiments dignes de ce nom. Rien de révolutionnaire, en apparence.
Mais derrière ces revendications, il y a autre chose : le sentiment d’avoir été trompés. On leur a dit que l’école était l’ascenseur social. Ils voient des classes surchargées, des emplois du temps interminables, un Parcoursup perçu comme un filtre opaque. Turchin appellerait cela une « promesse trahie » : quand une génération croit encore au mérite mais ne voit plus la récompense, la colère cherche un exutoire.
La voix de ceux qui veulent travailler
Dans ce paysage, une voix s’est détachée. Louise Montangon, 22 ans, étudiante en master de philosophie à Bordeaux, responsable de l’UNI et encartée au Rassemblement national, est devenue en quelques jours l’une des figures médiatiques de la contestation, mais du côté de ceux qui refusent le blocus.franceinfo+1
Face au lycéen Elwan sur le plateau de LCI, elle a lancé : « Vous êtes une minorité extrêmement bruyante. Il y a beaucoup plus de lycéens qui ont simplement envie d’étudier et qui n’ont pas envie d’être bloqués, qui pourtant portent vos revendications. » Puis, plus tranchante encore : « Vous avez volé la parole de ceux qui sont dans le besoin. ».
Louise Montangon ne nie pas la légitimité du fond. Elle reconnaît que les revendications des lycéens de Saint-Denis sont « légitimes car c’est inadmissible d’étudier dans des conditions pareilles ». Mais elle refuse la méthode. « La violence n’est pas légitime quand on voit des professeurs se faire frapper ou asperger d’essence », assène-t-elle. Pour elle, le mouvement a été récupéré par une minorité qui parle de justice sociale mais fabrique du chaos. « Vous êtes les idiots utiles de ce mouvement », lâche-t-elle à son interlocuteur.
Ce clivage entre ceux qui veulent étudier et ceux qui bloquent est peut-être le plus révélateur de la crise. Il montre que la colère lycéenne n’est pas monolithique. Qu’il existe une jeunesse qui croit encore au travail, à l’effort, à l’excellence, et qui se sent prise en otage par ceux qui prétendent parler en son nom.
La spirale de la coercition
Le gouvernement a répondu par la sécurité. Plus de 6 500 interpellations, dont 4 500 mineurs, des centaines de blessés, un projet de loi contre les « casseurs ». Turchin y verrait le signe d’un État qui, manquant de légitimité, substitue la contrainte au consentement.
Les annonces du ministre de l’Éducation nationale : 3 000 remplaçants, 1,2 milliard d’euros n’ont pas suffi. L’écart entre la réponse et la demande dit tout : un État qui répond au millimètre quand la société réclame au mètre. Montangon elle-même, pourtant opposée aux blocages, ne mâche pas ses mots face aux responsables politiques : « Votre bilan est désastreux », a-t-elle lancé à Gabriel Attal sur LCI.lefigaro+1
L’avertissement
La mobilisation connaissait une « nette décélération » à la mi-octobre, avec environ 140 lycées encore fermés. Mais le signal demeure. La violence n’est pas née du nihilisme des adolescents. Elle a surgi à la rencontre d’une dégradation objective des conditions scolaires, d’une sélection perçue comme injuste, et d’une réponse étatique d’abord répressive.
Turchin ne prédit pas la révolution. Il décrit les conditions qui la rendent possible. La France de 2026 ne vit pas encore le « chaos qui vient ». Elle en entend peut-être les premiers craquements. Et la vraie question n’est pas de savoir si les lycéens auront leurs 3 000 professeurs. Elle est de savoir si la France saura encore offrir à sa jeunesse une raison d’y croire.
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