ANALYSE – Les crises migratoires : Menace géopolitique prioritaire pour les Européens

Réalisation Le Lab Le Diplo
Par Pierre-Emmanuel Thomann, Géopolitologue
Alors que les médias sont saturés par la crise en Ukraine, la crise migratoire de Ceuta en 2026, qui a fait la une des médias pendant quelques jours, semble déjà avoir été oubliée.
Les crises migratoires font pourtant partie des menaces géopolitiques majeures pour les Européens, car elles engendrent une immigration incontrôlée qui menace aussi la sécurité et la cohésion nationale des États européens, avec une augmentation mécanique de la délinquance, des conflits ethnoreligieux, et pire, des attentats islamistes.
Les crises migratoires à Ceuta (2021 et 2026), comme la crise migratoire en Grèce à partir du territoire turc en 2014, ont des causes multiples, géopolitiques, démographiques, politiques, mais selon des modalités différentes.
Les enseignements de ces crises sont multiples du point de vue géopolitique.
Ces crises migratoires successives ont démontré que l’UE n’était toujours pas en mesure de contribuer à protéger les frontières des États membres. L’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures (Frontex) a été créée en 2004, mais on ne lui a jamais donné les moyens d’agir de manière décisive pour anticiper les crises migratoires. Pire, l’UE, la plupart de ses États membres et les ONG lui ont mis des bâtons dans les roues en privilégiant presque exclusivement une vision humanitaire et juridiste, qui a conduit à l’impunité des passeurs et à privilégier les droits des migrants, même clandestins, tout en encourageant les financements des ONG immigrationnistes. L’ouverture en 2026 d’une enquête judiciaire officielle pour complicité de crimes contre l’humanité contre l’ancien directeur de Frontex, Fabrice Leggeri, à la suite d’une plainte de la Ligue des droits de l’homme (LDH), est révélatrice à cet égard.
L’UE, qui envoie des milliards à Kiev, n’a toujours pas avancé sérieusement dans la protection de ses frontières et poursuit son idéologie de la société ouverte, malgré l’élaboration de politiques visant à limiter les migrations illégales, mais par des moyens qui n’agiront que de manière cosmétique. La majorité des États membres et l’UE n’ont pas non plus la volonté politique de contrer les États tiers qui manipulent, voire encouragent, ces crises, notamment la Turquie. Ils ont en revanche accusé la Biélorussie et la Russie à ce propos, alors que les flux de migrants concernés sont minimes par rapport à ceux des frontières méridionales, en Méditerranée et surtout sur des présomptions. Un flagrant deux poids, deux mesures, d’autant plus que les critiques à l’encontre de la Turquie et le Maroc ont été très atténuées.
Les États membres de l’UE peuvent ainsi être soumis au chantage d’États tiers. Dans le cas de la crise à Ceuta en 2026, le gouvernement marocain a été accusé de laxisme dans la prévention de ces flux, et même critiqué pour les avoir encouragés, dans le contexte de son différend avec l’Espagne au sujet du Sahara occidental. Cette crise s’est déclenchée après la visite de Pedro Sánchez à Alger le 20 juillet 2026, destinée à réchauffer les relations avec l’Algérie, rivale régionale du Maroc, et après l’adoption par une commission du Parlement espagnol d’un projet de loi facilitant l’accès à la nationalité espagnole pour les Sahraouis nés sous administration coloniale espagnole, deux éléments que Rabat a pu percevoir comme hostiles sur le dossier du Sahara occidental. La crise à Ceuta en 2021, elle, s’était déclenchée à la suite d’un relâchement volontaire des contrôles marocains, en réaction à l’accueil médical en Espagne du chef du Front Polisario, Brahim Ghali.
Dans le cas de la crise migratoire de 2015, on peut conclure que la Turquie a été largement coresponsable, en pratiquant le chantage sur l’UE pour obtenir des fonds destinés à retenir les migrants, ce qui a donné lieu à l’accord du 18 mars 2016 organisant l’externalisation du droit d’asile européen vers la Turquie. On peut aussi poser l’hypothèse que la Turquie visait également à faire diminuer les critiques des États membres de l’UE face à sa politique d’ingérence géopolitique en Syrie.
Il ne faut pas non plus occulter la propre responsabilité des États européens qui, en alliance avec les États-Unis, ont promu des changements de régime et engagé des opérations militaires déstabilisant les États du sud de la Méditerranée — comme l’agression de l’Irak en 2003 et, dans le sillage des révolutions arabes largement soutenues par les Occidentaux, l’intervention en Libye en 2011 et les ingérences en Syrie depuis cette crise jusqu’à aujourd’hui.
Les causes internes sont également importantes, comme l’appel d’air provoqué par le Premier ministre espagnol et sa politique de régularisation des clandestins en Espagne. La contagion de la crise de Ceuta au reste du continent européen ne s’est pas produite, pour la seule raison que Ceuta est une enclave au sud de la Méditerranée. Quelques années plus tôt, la décision d’Angela Merkel d’ouvrir les frontières de l’Allemagne lors de la crise de 2015 avait aussi aggravé la situation, et l’on en subit encore aujourd’hui les effets négatifs.
Enfin, les États membres de l’UE restent impuissants en raison de leur manque de volonté politique pour prendre les mesures appropriées, comme la reconstruction des frontières nationales et le renforcement des frontières européennes, mais aussi la réforme ou la sortie définitive des accords de Schengen, et la remise en cause de l’idéologie immigrationniste sous-jacente au modèle libéral et globaliste de l’UE, avec sa promotion de la société ouverte, de l’idéologie des droits de l’homme et du libéralisme économique.
Les États membres de l’UE sont aussi très divisés sur cette question, selon un clivage net entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe centrale et orientale, mais aussi au sein même des sociétés des États membres, où la question migratoire fait l’objet de débats croissants. On se souvient de la crise entre l’Allemagne et la Hongrie à propos de la gestion de la crise migratoire en Méditerranée en 2015. À propos de la crise à Ceuta, malgré les déclarations officielles de soutien, les États membres restent en désaccord sur les questions migratoires. Le désaccord est encore plus marqué entre des citoyens de plus en plus nombreux à refuser l’immigration de masse et des gouvernements, sous influence du modèle libéral et globaliste, qui esquivent la question, évitent de prendre des décisions efficaces ou se contentent de mesures cosmétiques ne changeant rien à l’état d’impréparation face aux crises migratoires, et refusent d’envisager la sortie de la Convention européenne des droits de l’homme et des idéologies sans-frontiéristes, comme le demandent certains partis d’opposition.
En fin de compte, les crises migratoires sont des crises géopolitiques avant d’être des crises humanitaires ou économiques, comme tentent de le dépeindre exclusivement les activistes des droits de l’homme. Les enjeux profonds de nature géopolitique sont donc escamotés ou simplifiés, le plus souvent, dans les débats politico-médiatiques, car ils sont politiquement sensibles. L’émotion prime sur la réflexion, et les décisions sont prises au prisme des idéologies « multiculturaliste » et « hors-sol » dominantes dans les institutions européennes et très répandues dans les partis politiques au pouvoir dans les capitales européennes. Il est pourtant nécessaire de se pencher sur les « non-dits » de cette crise pour éviter le déni face aux crises géopolitiques à venir, inexorablement.
Les enjeux géopolitiques de ces crises sont en réalité les suivants :
- La question des rivalités de pouvoir pour le contrôle des frontières et du territoire, enjeux liés aux intérêts primordiaux des nations, mais un contrôle grignoté par l’UE et son projet intégrationniste, idéologiquement orienté, comme on l’a dit, par la société ouverte libérale.
- La sécurité des nations de l’Union européenne, car la désintégration des sociétés européennes provoquée par une immigration incontrôlée et inassimilable prépare les conflits futurs sur leur propre territoire, d’autant plus si ces crises et fractures sont instrumentalisées par des États tiers, comme cela est en réalité toujours le cas.
- La pérennité de l’essence même des nations européennes, et donc de la civilisation européenne, car l’afflux incontrôlé et toujours croissant de populations provenant de zones en difficultés économiques ou traversées par des conflits, comme le Maghreb, le Proche-Orient, l’Asie du Sud-Ouest, ou en croissance démographique continue, comme l’Afrique, met en danger les équilibres entre Européens autochtones, populations extra-européennes qui s’intègrent et s’assimilent, donc compatibles avec le modèle de l’État-nation et les valeurs européennes, et celles qui ne le sont pas, en raison de l’échec croissant du multiculturalisme, parallèlement à la montée de l’islam politique et radical.
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