ANALYSE – Qu’en est-il vraiment de la menace russe en Europe ?

Réalisation Le Lab Le Diplo
Par Alain Rodier
Tous les dirigeants européens craignent la menace russe. Les responsables politiques, militaires – normalement aux ordres mais ne paraissant avoir aucun sens critique, carrière oblige -, les commentateurs, les médias abondent dans le sens de la menace que fait peser la Russie sur l’Europe car mettre en doute la logique même de cette affaire fait immédiatement passer pour un « collabo des heures les plus sombres de l’Histoire. »
Ainsi, le Président Emmanuel Macron – qui ne sera plus aux manettes du PC Jupiter dans quelques mois – a réuni un certain nombre de représentants politiques le 18 septembre pour que les responsables des services de renseignement leur prodiguent la bonne parole.
Il a lui-même communiqué après coup : la « nature de l’agressivité russe et des menaces en Europe change […] nul n’est à l’abri. »
Les chaînes en continu ont été ravies, elles qui font leur beurre sur le catastrophisme ambiant : nous allons tous périr (çà, c’est un fait bien réel) en raison du réchauffement climatique, des virus, des agressions guerrières et terroristes – et de droit commun pour les médias plus « conservateurs » – et, dernier en date, du développement de l’Intelligence artificielle… En plus, l’Ours russe est à nos portes en train de se « pourlécher les babines pour venir nous croquer. »
Les plus va-t-en-guerre des commentateurs y sont allés de l’extension de la force de dissuasion française à toute l’Europe sans vraiment connaître l’historique…
Certains préconisent même d’attaquer directement la Russie … Quand l’incompétence rejoint l’inconscience…
Petit rappel sur la force de dissuasion
La force de dissuasion qui s’appelait force de frappe à l’origine, a commencé à être opérationnelle en 1964 avec une bombe lisse AN-11 emportée sous Mirage IV. Les objectifs étaient des villes soviétiques (on parlait de frappes anti-cités) que les bombardiers devaient atteindre d’abord à grande vitesse en haute altitude puis, à partir de 1966 à très basse altitude car la défense sol-air soviétique s’était très nettement améliorée. Ces missions impliquaient des ravitaillements en vol par des avions-ravitailleurs Boeing C-135F qui devaient être prépositionnés dans des pays amis (déjà).
Les militaires imposèrent ensuite une doctrine de frappes tactiques qui devaient détruire une partie des forces d’invasion du Pacte de Varsovie. Les Allemands appréciaient assez peu cette manière de procéder car c’est leur territoire (la fameuse trouée de Fulda) qui aurait été ciblé.
Cette doctrine a été abolie dans les années 1980. Depuis, si un adversaire menace les intérêts vitaux de la France, limite volontairement floue pour qu’il ne sache pas où est la « ligne rouge » à ne pas franchir, la doctrine en vigueur autorise un « coup de semonce » unique et non renouvelable. Cela marque de la part de la France le changement de nature du conflit pour rétablir la dissuasion sachant que la phase suivante est l’apocalypse nucléaire. Comme le disait en 1963 le général de Gaulle à l’ambassadeur d’URSS qui menaçait Paris de destruction par des missiles nucléaires soviétiques : « et bien M. l’ambassadeur, nous mourrons ensemble. »
Enfin, toutes les décisions de déclenchement du feu nucléaire, qu’il soit le dernier avertissement ou la totale sont exclusivement de la prérogative du président de la République.
Le missile ASMP-A emporté sous l’avion Rafale n’est donc absolument pas une arme du champ de bataille même s’il est probable que ses cibles seraient des objectifs militaires fixes.
Le président Macron a mis en œuvre une « dissuasion avancée » (dix pays européens y ont souscrits), ce qui n’engage en rien la décision de tir mais permet de mener des exercices en commun.
Aucun prépositionnement d’arme nucléaire française à l’étranger n’est envisagé. Cela serait d’ailleurs tactiquement inutile, dangereux et coûteux. En effet, cela nécessiterait de construire des infrastructures de stockage renforcées avec – en plus – la présence d’éléments de la gendarmerie de la sécurité des armements nucléaires (GSAN), organisme qui assure en dernier rideau la protection des charges nucléaires françaises.
La partie d’une dissuasion « partagée » qui peut être intéressante est la répartition des patrouilles des sous-marins lanceurs d’engins dans des zones distinctes entre Britanniques et Français. Il est à souhaiter que cela se fait déjà avec les Américains pour éviter des rencontres inopportunes…
Et en France ?
D’ailleurs, le président a annoncé avoir demandé au gouvernement français de « préparer un plan de protection de nos infrastructures critiques » (on peut penser – entre autres – à nos propres lieux de stockage d’armes nucléaires) face aux attaques « hybrides » russes, qui ne resteront « pas sans réponse » de la part des Européens.
Tous les professionnels savent que la défense opérationnelle du territoire a été laissée de côté depuis la fin des années 1970 (certes, ce n’était pas formidable à l’époque, mais elle existait.) Elle faisait déjà face aux Spetsnaz soviétiques (forces spéciales) qui, avant l’assaut blindé mécanisé de « grande ampleur » comme l’on dit aujourd’hui, devaient annihiler toute défense adverse, particulièrement en neutralisant les centres d’alerte et de décision. Mais elle faisait aussi face à d’autres menaces qui existent toujours : écologistes guerriers, terroristes d’extrême-gauche et islamistes radicaux, crime organisé (pour organiser du racket), etc. Elle n’était donc pas seulement d’origine moscovite.
Quant à l’espionnage et à l’influence, les Russes sont loin d’être les seuls sur ce terrain !
Enfin, si les dirigeants français se considèrent vraiment « en guerre » contre la Russie, pourquoi ne rompent-ils pas les relations diplomatiques ?
C’est la première mesure qui est prise en cas de conflit comme, par exemple, avec l’Irak le 8 février 1991.
Les États-Unis sont effectivement en guerre contre l’Iran mais ils n’ont plus de relations diplomatiques depuis 1979 (Quant à Israël…).
Les Russes ont un problème d’effectifs disponibles
Sur le plan démographique, la Russie compte aujourd’hui environ 143 millions d’habitants. En face, il y a 538 millions de citoyens européens en comptant les 86 millions de Turcs dont le pays est la première armée de l’OTAN après celle des États-Unis. Le déséquilibre est frappant.
En comparaison, durant les années 1970-90, les pays membres du Pacte de Varsovie qui était alors vraiment menaçant du fait de son idéologie marxiste-léniniste expansionniste (Moscou n’a aujourd’hui plus d’idéologie à répandre) comptaient environ 377 millions d’individus dont 265 à 286 millions de Soviétiques. Même si tous les pays du Pacte de Varsovie n’étaient pas tous acquis à la « cause », leurs armées étaient vraiment sur le pied de guerre. En cas d’offensive contre l’Europe, l’Armée rouge les aurait poussées la baïonnette dans les reins…
Certes en 2022 la Russie a commis la faute monumentale d’attaquer l’Ukraine – considérée comme faisant partie de son « pré-carré » – en pensant que l’« opération spéciale » serait réglée en quelques semaines.
Il est certain qu’aujourd’hui le Kremlin tente de faire payer le prix du soutien de l’Europe à Kiev par de nombreuses mesures de « guerre hybride » qui, au passage, sont moins importantes que durant la Guerre froide, les morts se comptant alors par centaines – certes causés par des proxies terroristes : bande à Baader, Brigades rouges, Action directe, mouvements terroristes palestiniens, etc… On pouvait alors parler de « terrorisme d’État ».
Mais comment imaginer qu’un pays fort de 143 millions d’âmes pourrait se lancer dans une aventure militaire contre 538 millions d’Européens ?
Déjà pour sa guerre en Ukraine, Moscou a été obligé d’appeler à la rescousse les Nord-Coréens.
Ce n’est pas tant l’offensive qui pourrait avoir lieu – la supériorité numérique pouvant être obtenue sur un front restreint – (une opération limitée pour établir un corridor vers l’enclave de Kaliningrad considérée comme « vitale » par Moscou semblant réalisable), mais l’après pour « gérer » la situation.
Des forces d’occupation, cela nécessite du monde, surtout quand les populations locales sont hostiles.
En résumé, le monde politico-médiatique tente de détourner l’attention des populations pour leur faire oublier que ce sont les gouvernants successifs, de droite comme de gauche, qui ont contribué à la diminution de l’effort de défense, particulièrement depuis l’effondrement de l’URSS. Il fallait alors toucher les « dividendes de la paix ».
De plus, en faisant peur au citoyen, bientôt électeur, cela permet de masquer les immenses problèmes économico-sociétaux qui, eux, constituent une réelle menace existentielle pour sa vie de tous les jours.
Il est vrai que tous les candidats n’ont aucune solution efficace à proposer à cette problématique car, tout simplement, il n’y en a pas.
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