DÉCRYPTAGE – Poutine dans les Kouriles : Le poisson, les missiles et la paix qui n’est jamais arrivée

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La visite de Poutine, la semaine dernière à Iturup, transforme un différend territorial en message adressé au Japon et aux États-Unis
Vladimir Poutine se promène dans une usine de transformation du poisson, observe des thons et des flétans, goûte des œufs de poisson et félicite les habitants pour leur climat. La scène pourrait ressembler à une visite administrative dans une province russe éloignée. Mais Iturup, Etorofu pour les Japonais, n’est pas une province comme les autres. Il s’agit de la plus grande des quatre îles Kouriles méridionales occupées par l’Union soviétique en août 1945 et revendiquées par le Japon sous le nom de « Territoires du Nord ».
La présence du président russe vise précisément à effacer l’idée même de controverse. Selon la représentation de Moscou, Poutine ne visite pas un territoire contesté, mais une partie inaliénable de la Fédération. Le « Kremlin » (https://en.kremlin.ru/events/president/news/80523) a présenté le déplacement comme une activité présidentielle ordinaire dans la région de Sakhaline. Tokyo a répondu en convoquant l’ambassadeur russe et en qualifiant le geste d’inacceptable. Deux langages désormais incapables de se rencontrer.
La géographie militaire compte davantage que la mémoire
Les Kouriles séparent la mer d’Okhotsk de l’océan Pacifique. Elles forment une chaîne de portes naturelles que doivent franchir les unités de la flotte russe du Pacifique. Leur contrôle protège les accès à une zone dans laquelle opèrent également des sous-marins stratégiques russes, composante essentielle de la capacité de dissuasion nucléaire de Moscou.
Iturup dispose en outre d’infrastructures aériennes et militaires permettant de surveiller les routes maritimes au nord du Japon et d’étendre la défense russe vers le Pacifique. Restituer l’île ne signifierait donc pas seulement céder une portion de territoire : cela reviendrait à faire reculer une ligne stratégique et à rapprocher l’alliance nippo-américaine de la mer d’Okhotsk.
Le moment choisi par Poutine renforce le message. La visite est intervenue immédiatement après des exercices de la flotte du Pacifique qui, selon les autorités russes, ont mobilisé une soixantaine de navires et de bâtiments auxiliaires, trente avions, hélicoptères et aéronefs sans pilote, ainsi que plus de treize mille militaires. Poutine a suivi les manœuvres depuis le croiseur lance-missiles Variag et demandé un renforcement supplémentaire de la flotte. « Tass » (https://tass.com/defense/2172231)
Il ne s’agit pas de préparer une attaque contre le Japon. Les forces russes du Pacifique ne possèdent pas la supériorité nécessaire pour affronter simultanément les capacités navales japonaises et américaines. Il s’agit plutôt d’une démonstration de présence : Moscou veut rappeler que, malgré son engagement militaire en Europe, la Russie continue de se considérer comme une puissance asiatique et nucléaire.
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Le naufrage du compromis de 1956
Le différend a empêché la Russie et le Japon de signer un véritable traité de paix après la Seconde Guerre mondiale. En 1956, Moscou accepta en principe de transférer Shikotan et les îlots Habomai après la conclusion du traité. Le Japon continua toutefois à revendiquer Kunashir et Iturup. La formule de deux îles contre quatre resta ainsi suspendue pendant soixante-dix ans.
Sous Shinzo Abe, Tokyo tenta de se rapprocher de Poutine par des investissements, une coopération énergétique et des projets communs. Le calcul japonais était simple : offrir à la Russie une solution différente de la dépendance envers la Chine et créer les conditions d’un compromis territorial. Le calcul russe était différent : obtenir des capitaux et des technologies sans céder de souveraineté.
Après l’intervention russe en Ukraine et l’adhésion japonaise aux sanctions occidentales, cette ambiguïté a disparu. Moscou a interrompu les négociations et Tokyo a recommencé à parler ouvertement d’occupation illégale. La position officielle japonaise continue de revendiquer les quatre îles. « Ministère japonais des Affaires étrangères » (https://www.mofa.go.jp/region/europe/russia/territory/overview.html)
Pêche, mines et souveraineté
Les Kouriles possèdent une population réduite et connaissent des conditions climatiques difficiles, mais elles disposent de zones de pêche particulièrement riches et de gisements miniers. Leur valeur économique directe reste cependant inférieure à leur importance militaire et politique. Moscou investit dans des installations industrielles, des routes, des aéroports et des structures civiles afin de rendre irréversible l’intégration de l’archipel.
La visite de l’usine de transformation du poisson ne constituait donc pas un détail folklorique. Montrer la production, les travailleurs et la vie quotidienne revient à remplacer l’image d’un territoire occupé par celle d’une région économiquement incorporée à la Russie. La souveraineté est représentée à travers la normalité : non seulement des casernes et des missiles, mais également des écoles, des hôpitaux et du poisson transformé.
Pour le Japon, renoncer officiellement aux îles aurait un coût politique considérable et créerait un précédent pour d’autres différends maritimes en Asie orientale. Tokyo doit également tenir compte de ses propres besoins énergétiques et commerciaux : la Russie est un adversaire politique, mais elle demeure un voisin doté d’immenses ressources et d’une présence permanente dans le Pacifique septentrional.
La Russie, la Chine et la Corée du Nord resserrent l’étau
La visite a eu lieu deux jours avant l’anniversaire de la capitulation japonaise et après un nouveau lancement de missile nord-coréen. Les ambassadeurs de Russie et de Chine ont parallèlement publié une déclaration s’opposant à toute révision des résultats de la Seconde Guerre mondiale et au renforcement militaire dans la région.
Cela ne signifie pas que Moscou, Pékin et Pyongyang constituent un ensemble parfaitement coordonné. Leurs intérêts ne coïncident pas toujours. Mais, vue de Tokyo, la succession des événements produit un sentiment d’encerclement et renforce ceux qui réclament une augmentation des dépenses militaires, des armements à longue portée et une coopération encore plus étroite avec Washington.
C’est ici qu’apparaît le paradoxe. La Russie et la Chine dénoncent la militarisation japonaise, mais leurs pressions contribuent à l’accélérer. Tokyo invoque la nécessité de contenir les puissances voisines, mais son réarmement offre à Moscou et Pékin de nouveaux arguments pour renforcer leurs propres forces.
Le différend sur les Kouriles n’est donc pas un vestige de la Seconde Guerre mondiale. Il est devenu une composante de la nouvelle division stratégique de l’Asie. Poutine ne s’est pas rendu à Iturup pour rouvrir une négociation, mais pour l’enterrer. Le traité de paix peut encore survivre dans les documents diplomatiques ; dans la réalité politique, il n’a jamais semblé aussi éloigné.
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