DÉCRYPTAGE – Baloutchistan, narcotrafic et guerre par procuration : Le Pakistan face à son front le plus obscur

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La mort de Farid Helmandwal et le retour des milices de l’ombre
La mort du colonel Farid Helmandwal, ancien commandant de la police afghane, tué au Baloutchistan lors d’un affrontement avec l’Armée de libération du Baloutchistan, ouvre une fenêtre sur l’un des dossiers les plus opaques de l’Asie centro-méridionale. Il ne s’agit pas simplement de l’élimination d’un ancien officier impliqué dans un conflit local. Nous sommes face à un épisode qui, si ses détails sont confirmés, révèle l’existence d’une zone grise où s’entrelacent appareils étatiques, anciennes forces de sécurité afghanes, milices irrégulières, trafic de drogue et guerre contre l’insurrection baloutche.
Helmandwal n’était pas un combattant ordinaire. Il provenait de l’appareil de sécurité afghan construit pendant les années de présence occidentale, puis dissous après le retour des talibans à Kaboul. Comme beaucoup d’autres anciens commandants, il se serait retrouvé dans cette masse d’hommes entraînés, armés, privés d’État et disponibles pour être absorbés par de nouveaux réseaux de pouvoir. C’est ici que l’affaire devient stratégique : les anciens militaires afghans ne sont pas seulement les survivants d’une guerre perdue, mais un capital humain militaire. Qui les recrute obtient expérience, connaissance du terrain, capacité de commandement et réseaux locaux.
Selon les reconstructions disponibles, le Pakistan aurait favorisé l’intégration d’anciens commandants et combattants afghans dans des milices utilisées contre l’insurrection baloutche, en leur offrant protection, ressources et même accès à des circuits économiques illégaux. La question centrale n’est pas seulement la présence de groupes armés parallèles. C’est la nature de leur financement. Si le carburant politique de ces milices est réellement le narcotrafic, alors le conflit au Baloutchistan n’est plus seulement une guerre de sécurité intérieure : il devient une guerre économique clandestine.
Le Baloutchistan comme laboratoire de la guerre sale
Le Baloutchistan est depuis des décennies la périphérie la plus instable du Pakistan. Riche en ressources, stratégique par sa position géographique, essentiel pour le port de Gwadar et pour le Corridor économique Chine-Pakistan, il reste en même temps une région pauvre, militarisée et traversée par des revendications nationalistes. Pour Islamabad, c’est une province à contrôler à tout prix. Pour les séparatistes baloutches, c’est une terre exploitée par le centre pakistanais et sacrifiée aux intérêts des élites militaires, économiques et étrangères.
Dans ce contexte, l’utilisation de milices auxiliaires répond à une logique précise. L’État évite d’exposer directement toutes ses responsabilités, délègue une partie de la violence à des structures informelles, divise le territoire, achète les loyautés et construit un système de contrôle qui peut être nié sur le plan diplomatique. C’est une technique ancienne : créer des forces intermédiaires entre armée régulière et criminalité organisée, entre lutte antiterroriste et gestion du trafic, entre sécurité nationale et économie illégale.
La concession présumée de terres pour la culture de l’opium et la tolérance envers des installations de production d’héroïne et de méthamphétamines seraient, dans cette logique, des instruments de rémunération politique. Non seulement de l’argent, mais une rente. Non seulement des armes, mais l’accès à une économie parallèle. Une milice payée par le narcotrafic devient autonome, brutale, enracinée et vulnérable au chantage. Elle sert l’État, mais en même temps elle le corrompt. Elle combat l’ennemi désigné par l’appareil militaire, mais construit aussi son propre pouvoir.
L’évaluation militaire : milices contre insurrection
Du point de vue militaire, le recours à d’anciennes forces afghanes aurait une logique évidente. La guérilla baloutche connaît le territoire, opère en petits groupes, frappe les infrastructures, les convois, les postes militaires et les objectifs liés à la présence chinoise. Pour la combattre, l’armée pakistanaise a besoin non seulement de grandes unités, mais aussi d’informateurs, de patrouilles légères, de commandants locaux, de capacités d’infiltration et de groupes capables d’agir en dehors des règles de la guerre conventionnelle.
Les anciens officiers afghans peuvent offrir précisément cela : expérience de la contre-insurrection, adaptabilité, connaissance des réseaux tribaux et disponibilité à combattre en échange de protection. Toutefois, ce choix comporte un risque considérable. Les milices irrégulières sont utiles à court terme, mais à long terme elles deviennent souvent incontrôlables. L’histoire de l’Afghanistan, du Pakistan et de toute la région le démontre : chaque fois qu’un appareil de sécurité arme un acteur non étatique pour résoudre un problème immédiat, il crée presque toujours un problème plus grand pour l’avenir.
La mort de Helmandwal lors d’un affrontement avec l’Armée de libération du Baloutchistan indique que la guerre au Baloutchistan n’est plus confinée à un conflit entre l’armée pakistanaise et les séparatistes locaux. Elle se transforme en une arène peuplée de vétérans afghans, de réseaux criminels, d’appareils de renseignement, de groupes djihadistes et d’intérêts étrangers. C’est la structure classique de la guerre hybride régionale : personne ne déclare ouvertement tout ce qu’il fait, mais chacun utilise des acteurs intermédiaires pour modifier le terrain.
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Scénarios économiques : drogue, infrastructures et corridors stratégiques
Le point économique est décisif. Le Baloutchistan n’est pas important seulement pour la sécurité pakistanaise. Il l’est aussi parce qu’il abrite Gwadar, terminal symbolique et opérationnel de l’ambition chinoise dans l’océan Indien. Le Corridor économique Chine-Pakistan devrait relier le Xinjiang à la mer d’Arabie, offrant à Pékin une voie terrestre et portuaire capable de réduire certaines vulnérabilités maritimes. Mais un corridor économique ne vit pas sur les cartes diplomatiques. Il vit si les routes, les ports, les oléoducs, les voies ferrées et les zones industrielles peuvent fonctionner sans être frappés.
L’insurrection baloutche attaque précisément cette promesse. Chaque attentat, chaque embuscade, chaque sabotage augmente le coût politique et assurantiel des investissements. Pour la Chine, la sécurité de Gwadar n’est pas un détail local, mais un élément de sa projection géoéconomique. Pour le Pakistan, protéger le corridor signifie maintenir sa crédibilité devant Pékin et conserver l’une des rares grandes cartes stratégiques dont il dispose.
Si le narcotrafic entre dans cette partie comme source de financement des milices, la géoéconomie se salit définitivement. La drogue devient un impôt occulte sur la guerre. Les réseaux criminels financent la sécurité informelle. Les milices protègent les infrastructures et répriment les insurrections, mais alimentent en même temps des économies illégales qui affaiblissent l’État. C’est le paradoxe des guerres de frontière : pour défendre sa souveraineté, l’État peut finir par la déléguer aux pires intermédiaires.
La partie afghane et le rôle de l’État islamique
L’aspect le plus inquiétant concerne le rapport présumé avec des combattants de l’État islamique et des milices anti-talibanes. Si Islamabad utilisait réellement ces forces pour déstabiliser le nord de l’Afghanistan, l’objectif serait double : contenir les talibans lorsqu’ils ne coïncident pas avec les intérêts pakistanais et orienter l’attention chinoise vers la sécurité du Corridor économique Chine-Pakistan et de Gwadar, plutôt que vers le Wakhan et les connexions directes avec l’Asie centrale.
Cette hypothèse, si elle était vérifiée, montrerait une sophistication cynique de la stratégie pakistanaise. Le Pakistan chercherait à gérer simultanément plusieurs tables : réprimer les Baloutches, conditionner les talibans, exploiter d’anciens combattants afghans, contenir l’influence rivale et rester indispensable à la Chine. Mais une stratégie de ce type a un prix très élevé. Alimenter des groupes radicaux ou des réseaux armés irréguliers signifie jouer avec une matière instable. La région est pleine d’exemples dans lesquels les mandataires d’hier sont devenus les ennemis de demain.
Géopolitique du désordre contrôlé
Le Pakistan est un État construit autour d’une forte centralité militaire. L’armée n’est pas seulement une institution de défense : elle est un acteur politique, économique et stratégique. Au Baloutchistan, cette centralité devient encore plus évidente, car la région combine séparatisme, ressources, frontière afghane, accès à la mer et présence chinoise. Pour Islamabad, perdre le contrôle du Baloutchistan signifierait remettre en cause une partie essentielle de sa profondeur stratégique.
Mais le contrôle peut prendre différentes formes. Il peut être administratif, économique, politique. Ou bien il peut devenir clandestin, paramilitaire, criminel. Le cas Helmandwal appartient à cette seconde dimension. La souveraineté ne se manifeste pas à travers l’État de droit, mais à travers des réseaux armés, des trafics, des recrutements opaques et des alliances temporaires. C’est une souveraineté de frontière, efficace à court terme mais corrosive à long terme.
Le résultat est un triangle explosif. D’un côté le Pakistan, qui veut maintenir le contrôle du Baloutchistan et protéger sa relation avec la Chine. De l’autre, l’Armée de libération du Baloutchistan, qui cherche à frapper l’appareil militaire pakistanais et les symboles de l’exploitation extérieure. En arrière-plan, l’Afghanistan post-occidental, réservoir d’hommes armés, de rancœurs, de réseaux djihadistes et d’appareils désagrégés. Au milieu, la drogue, les infrastructures, les ports, les mines et les services de renseignement.
La leçon stratégique
La mort de Farid Helmandwal ne clôt pas une affaire. Elle l’ouvre. Elle montre que l’après-Afghanistan ne s’est pas terminé avec le retrait occidental, mais s’est redistribué dans les conflits périphériques de la région. Les hommes formés par la guerre ne disparaissent pas. Ils changent de maître, de drapeau, de source de financement. Les armes ne se taisent pas. Elles migrent d’un front à l’autre. Les réseaux créés pour combattre un ennemi sont recyclés pour en combattre un autre.
Pour le Pakistan, l’usage de milices financées par la drogue peut sembler une solution tactique contre le séparatisme baloutche. Mais, stratégiquement, il risque de multiplier l’instabilité qu’il prétend gouverner. Pour la Chine, le problème est tout aussi sérieux : son grand corridor vers la mer d’Arabie dépend d’un espace où la sécurité est garantie, au moins en partie, par des instruments opaques et potentiellement hors de contrôle. Pour l’Afghanistan, cela signifie que sa guerre continue d’être exportée au-delà de ses frontières.
Le Baloutchistan devient ainsi un miroir du nouveau désordre asiatique : un espace où l’État combat l’insurrection en utilisant des méthodes qui affaiblissent l’État lui-même ; où la drogue finance la sécurité ; où les infrastructures attirent la puissance mais aussi la violence ; où les anciens combattants d’une guerre perdue deviennent les mercenaires d’une guerre nouvelle.
Dans cette région, la paix ne se mesure pas aux déclarations officielles. Elle se mesure à ceux qui contrôlent les routes, les ports, les raffineries clandestines, les convois, les montagnes et les loyautés des hommes armés. Et c’est précisément ici que la mort d’un ancien colonel afghan révèle une vérité plus vaste : sur la longue frontière entre Pakistan, Afghanistan et Baloutchistan, la guerre ne se termine jamais vraiment. Elle change seulement de nom, de financeur et de théâtre opérationnel.
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