TRIBUNE – Le syndrome de l’imposteur et la libération quand le masque tombe !

TRIBUNE – Le syndrome de l’imposteur et la libération quand le masque tombe !

lediplomate.media — imprimé le 26/06/2026
Photo Hagay Sobol
Photo Hagay Sobol

Par Hagay Sobol

Entre l’image publique et ce que l’on est en réalité s’opère une tension. Figure imposée ou imposture vraie, c’est par la réappropriation de son identité que viendra la résolution du conflit.

Pendant des années j’ai eu l’impression de porter un masque en me voyant imposer un prénom qui n’était pas le mien, ou d’endosser l’histoire de ceux que je n’avais pas connu et qui sont partis trop tôt. Il m’incombait de vivre à la fois ma vie et la leur par procuration. L’absence de ceux qui ne se racontent pas tout à fait, la présence envahissante de fantômes et, au dehors, l’effacement ou l’incompréhension. Ce fardeau m’a transmis des valeurs, mais aussi une forme d’imposture intime : être à sa place sans jamais m’y sentir pleinement. Ce sentiment m’a quitté lorsque j’ai décidé de me réapproprier mon identité et de laisser une place à l’espoir. 

« L’absence de ceux qui ne se racontent pas tout à fait et la présence envahissante de fantômes »

L’espérance puis le retour

Mes parents, survivants d’une Europe encore saturée d’antisémitisme, firent le choix de l’Alyah, « la monté » en Israël. Un nouveau départ, au Kibboutz, pour prendre en main leur destin. Je suis né de cette reconstruction volontaire, porteur de prénoms chargés de sens et de mémoire : Hagay, le prophète, et Hanoch, celui de mes deux grands-pères décédés. 

L’avenir semblait écrit jusqu’à ce que la maladie de ma mère nous oblige à revenir en France, et à tout recommencer.

« Un nouveau départ pour prendre en main leur destin »

Tu t‘appelleras Guy !

À l’école, mon identité fut simplifiée à l’extrême. « Tu t’appelleras Guy », décréta une institutrice, effaçant en une phrase mon histoire et ma singularité. Je compris alors ce que signifiait être réduit à un masque social acceptable. Antisémitisme, dyslexie, humiliation : autant de strates qui renforcèrent l’impression de n’être jamais tout à fait légitime.

En réponse, mon père m’inscrivit à un club de Judo (le P.L.O.)[1] et m’appris la photo. Quant à ma mère, elle m’enseigna lamusique et me fit analyser chaque semaine un article de presse avec toujours la même question : « que manque-t-il ? ». Les moyens de se défendre et l’expression artistique, un langage universel. 

« Mon identité fut simplifiée à l’extrême… effaçant en une phrase mon histoire et ma singularité »

« Au nom de tous les miens » 

Si Hanna se remit lentement, la maladie alourdit encore le poids du passé. Même si l’amour était présent, nous fûmes élevés, mon frère Serge et moi, avec un sentiment de précarité et d’urgence mémorielle : vivre, pour soi, mais également au nom de tous les autres. Ainsi à mon entrée au collège, ma mère posa ses mains sur mes épaules et me dit : « tu dois faire des études et avoir deux doctorats, un pour toi et le second pour ceux qui n’ont pu être ». Lourde responsabilité !

Photo Hagay Sobol
Photo Hagay Sobol

« Vivre, pour soi, mais également au nom de tous les autres »

Je m’appelle Hagay !

Pour passer le baccalauréat, Guy fut remplacé par Hagay sur mon livret scolaire. Ne sachant qui j’étais vraiment, claudiquant entre deux mondes, j’utilisais l’alternance des prénoms comme une stratégie d’adaptation. 

Reprendre mon identité, fut un acte de résistance intime, mais aussi une exposition : incompréhension, rejet, nécessité d’assumer pleinement ce que j’étais. J’appris à jouer de mon nouveau statut avec humour : Aggée (Hagay en grec), le festif, ou Agay, « comme la ville » (dérivé du grec ancien) signifiant bon/favorable… 

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« Ne sachant pas qui j’étais vraiment, claudiquant entre deux mondes »

Être médecin, c’est contribuer à réparer le monde

Fort du précepte selon lequel les enfants doivent aller le plus loin possible, rares sont les mères juives qui ne rêvent pas que leur progéniture devienne médecin. Mais surtout, la noblesse de l’engagement sous les auspices de l’ange Raphaël (ayant donné le mot médecin en hébreu : Rofé). Ayant tout planifié, nos parents choisirent un domicile où, dans un rayon de 300 mètres, il devait y avoir l’école primaire, le collège, le lycée et la fac de médecine.

Je compris par la suite qu’être médecin n’était pas qu’une profession ; c’était un engagement personnel. Je décidais alors de faire de la recherche pour comprendre ce « monde créé à faire », comme le dit la Genèse, et appliquer mes travaux en tant que praticien. Une éthique de la responsabilité pour réparer « un monde inachevé » : le « Tikkoun olam » de la mystique juive.

« Etre médecin… une éthique de la responsabilité pour réparer un monde inachevé »

Les habits et l’âge de la fonction

Ainsi, je fus à l’origine du premier test génétique pour un cancer. Avec cette soudaine notoriété, je me vis confier la direction d’un service de pointe, alors que je n’avais pas encore fini mes études. 

Pour faire face à tant de responsabilités, et aux nombreuses épreuves, je dus me construire mentalement en m’imaginant plus âgé – au risque de confondre reconnaissance et légitimité intérieure – devenant, une fois de plus, une sorte d’imposteur. Ce ne fut qu’à ma nomination de Professeur de médecine que mon âge supposé rejoignit la réalité.

« Face à tant de responsabilités, je dus me construire mentalement en m’imaginant plus âgé »

La résilience ne suffit pas, il faut vivre pleinement

Mais la résilience, si nécessaire soit‑elle, n’est ni une garantie contre l’échec ni un apprentissage à vivre pleinement. Transmettre sans enfermer, se libérer sans renier : telle fut la tension au moment de fonder une famille.  J’appris, grâce à mon épouse Myriam, à conjuguer le poids de l’histoire avec les instants de bonheur, sans culpabiliser, et à favoriser l’esprit critique ou la créativité chez nos enfants. 

« Conjuguer le poids de l’histoire avec les instants de bonheur, sans culpabiliser »

Depuis le 7 octobre, j’ai tissé ensemble tous les fils de ma vie !

Le 7 octobre 2023 a rouvert brutalement les failles de l’Histoire. Le retour d’une haine ancienne, parfois travestie en vertu morale, m’a confronté à un questionnement essentiel : Etais‑je prêt à affronter le monde sans masque ? Aurais-je mieux encaissé le choc, si je n’avais pleinement vécu les années qui l’ont précédé ? La réponse est non car l’aptitude à saisir la plus infime particule d’espoir ou de joie est le meilleur remède au mal.  

La réappropriation de mon nom, de mon histoire constituait l’armure nécessaire. C’était l’étape indispensable pour m’assumer entièrement, avec mes contradictions, pour rassembler toutes mes expériences, ces vies indépendantes comme autant de fils de couleurs différentes, afin de tisser une nouvelle étoffe plus résistante et affronter les évènements. 

« L’aptitude à saisir la plus infime particule d’espoir ou de joie est le meilleur remède au mal »

L’art et la manière, les mots et l’image

Aussi, je me suis mis à écrire comme on mène un combat. Après le travail, je passais de longues nuits à me documenter et à rédiger des articles, revenant sur l’histoire, commentant l’actualité, analysant les idées, et les illustrant avec mes photos. Afin que l’image fasse tomber le masque là où les mots échouent. Porter une autre voix que celle alimentant les algorithmes et leur biais de confirmation. Si je n’ai aucune garantie quant au résultat, j’ai l’intime conviction qu’il  « suffit d’une étincelle pour chasser l’obscurité ! »

« Je me suis mis à écrire comme on mène un combat »

Tomber le masque pour devenir l’artisan de sa propre cohérence

Porter le prénom de disparus, vivre pour deux, paraître plus vieux pour être crédible… l’imposture n’est pas toujours un mensonge, ce peut être un habit trop grand que l’on finit par remplir. La véritable imposture aurait été de continuer à porter un masque par commodité ou par prudence. 

Pour rester debout quand le monde vacille, j’ai cessé de jouer un rôle imposé par l’histoire, ou par une institutrice, pour devenir l’artisan de ma propre cohérence. Et l’acte d’écrire ou d’illustrer est le chemin vers cette « identité retrouvée ». 

Mais tomber le masque ne garantit ni paix ni sécurité. Cela expose davantage. C’est le prix à payer pour ne pas se perdre dans un rôle hérité. Reste alors une inquiétude de parent : avons‑nous réellement préparé nos enfants à un monde où l’imposture morale se déguise en justice ? Je l’ignore encore. La cohérence n’est pas un état. C’est une vigilance.

« L’imposture n’est pas toujours un mensonge, ce peut être un habit trop grand que l’on finit par remplir »

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Bibliographie :

L’antisémitisme, cette convergence des haines qui vient de loin ! Hagay Sobol, In Critique de la déraison antisémite, Editions Intervalles, 2025

Mémoire : « Après la Shoa, le devoir de vivre », Hagay Sobol, Destimed, 2014 et 2022, https://www.destimed.fr/memoire-apres-la-shoah-le-devoir/

L’œil du photographe, entre fidélité et subjectivité, Hagay Sobol, Le Diplomate Média, 2025, https://lediplomate.media/tribune-oeil-photographe-fidelite-subjectivite/

Faust’s variations : Une diabolique histoire de la musique, Hagay Sobol, Le Diplomate Média, 2026, https://lediplomate.media/tribune-faust-variations-diabolique-histoire-musique/

Besoin de croire entre patients, aidants et soignants, Sur le Tikkoun Olam p 48-50, Hagay Sobol, In Cancer et Spiritualité, 2025, Sciences Technologies Santé

La résilience culturelle, une boussole pour une humanité en crise : L’exemple du peuple juif, Hagay Sobol, Le Diplomate Média 2026 https://lediplomate.media/tribune-resilience-culturelle-boussole-humanite-crise-exemple-peuple-juif/

Screening for Multiple Endocrine Neoplasia Type 2A with DNA-Polymorphism Analysis, Hagay Sobol et al., New Engl J Med, 1989, https://www.nejm.org/doi/abs/10.1056/NEJM198910123211502

Ouverture des premières consultations d’oncogénétique en France par Hagay Sobol au Centre Léon Bérard, Bulletin des CLCC N°28 et https://prevention.centreleonberard.fr/le-centre-leon-berard/la-prevention-au-clb/

Le temps des égarements, Hagay Sobol, Destimed, 2025, https://www.destimed.fr/tribune-du-pr-hagay-sobol-le-temps-des-egarements/  

Le miroir de l’existence après le 7 octobre : De l’effacement à la résilience, Hagay Sobol, Le Diplomate Media, 2026 https://lediplomate.media/tribune-miroir-existence-apres-7-octobre-effacement-resilience/

Art&Facts N°8 POSTURE – IMPOSTURES : Quand l’art rencontre l’éthique et l’actualité. Numéro dédié à Samuel Paty.

https://www.calameo.com/artetfacts/read/007962039bacf0d484342

[1] Clin d’œil de l’histoire : Le P.L.O. pour Patronage Scolaire Laïque d’Oullins signifie également en anglais : Palestine Liberation Organization !


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Hagay Sobol

Hagay Sobol

Hagay Sobol, Professeur de Médecine est également spécialiste du Moyen-Orient et des questions de terrorisme. A ce titre, il a été auditionné par la commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée Nationale sur les individus et les filières djihadistes. Ancien élu PS et secrétaire fédéral chargé des coopérations en Méditerranée. Il est Président d’honneur du Centre Culturel Edmond Fleg de Marseille, il milite pour le dialogue interculturel depuis de nombreuses années à travers le collectif « Tous Enfants d’Abraham ».

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