LIVRE – Le Grand Entretien avec Philippe Pulice : « 2076 », ou l’anticipation d’un monde façonné par le wokisme, l’IA et les nouvelles révolutions sociétales 

LIVRE – Le Grand Entretien avec Philippe Pulice : « 2076 », ou l’anticipation d’un monde façonné par le wokisme, l’IA et les nouvelles révolutions sociétales 

lediplomate.media — imprimé le 26/06/2026
Philippe Pulice : « 2076 »
Réalisation Le Lab Le Diplo

Philippe Pulice analyse depuis plusieurs années les grandes transformations qui traversent les sociétés occidentales. À travers des chroniques, notamment sur Le Diplomate média, des interventions publiques et des vidéos, il aborde régulièrement la question du wokisme, dont il décrypte les ressorts et les conséquences sur notre société. Il prolonge aujourd’hui cette réflexion avec la sortie de son roman d’anticipation 2076, à quoi ressemblera le monde de demain. Une fiction qui nous transpose dans le futur — un demi-siècle plus tard — et nous plonge dans une société profondément transformée. À cette occasion, nous retrouvons son auteur pour échanger autour de son livre et de sa vision de l’avenir.

Propos recueillis par Roland Lombardi 

Le Diplomate : Avec 2076, vous proposez un roman d’anticipation qui bouscule et interroge. À travers cette fiction, vous décrivez une société que certains percevront, selon vos propos, comme dystopique — c’est-à-dire sombre, inquiétante et oppressante — tandis que d’autres y verront un modèle de société plus inclusive, plus juste, enfin « déconstruite ». Mais tout d’abord, comment est née l’idée de ce livre ?

Philippe Pulice : Tout part d’une question simple : à quoi ressemblerait notre société dans un demi-siècle si certaines dynamiques que nous observons aujourd’hui, en particulier le wokisme, continuaient à progresser au même rythme ? Une question que je ne dois sans doute pas être le seul à me poser.

Quand on voit les transformations qui se sont produites en à peine une vingtaine d’années sur des sujets comme le genre ou les modèles de couple et de famille, pour ne citer que quelques exemples, et quand on regarde parallèlement l’accélération technologique, il devient difficile de ne pas s’interroger sur ce que pourrait devenir notre société dans les décennies à venir.

Mais ces transformations ne suscitent évidemment pas les mêmes réactions. Certains y voient un progrès nécessaire et souhaitent qu’elles aillent encore plus loin, tandis que d’autres considèrent qu’elles produisent déjà des effets profondément négatifs et redoutent ce qu’elles pourraient devenir à long terme. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le monde que découvre le héros de mon roman pourra apparaître, totalement ou en partie, soit comme une société idéale, soit comme une société dystopique.

Vous écrivez régulièrement des chroniques, notamment pour notre média, et avec ce roman, vous changez totalement de registre. Vous auriez pu écrire un essai sur ces sujets, mais vous avez choisi le roman d’anticipation. Pourquoi ?

Plusieurs raisons m’ont conduit à choisir le roman d’anticipation plutôt que l’essai, et il n’y a pas vraiment de hiérarchie entre elles.

Le wokisme étant depuis plusieurs années mon sujet de prédilection, j’avais initialement envisagé d’écrire un essai sur cette question. Mais elle a déjà fait l’objet de nombreux ouvrages et analyses, et je craignais finalement d’avoir peu de choses nouvelles à apporter.

Ensuite, j’avais envie de m’exprimer sur quelque chose de plus large. Le livre aborde de nombreuses thématiques, et un essai exige une expertise approfondie. Or, je ne prétends évidemment pas être spécialiste de l’ensemble des domaines abordés.

Puis, le roman me semblait particulièrement adapté à ce projet. L’essai explique des idées alors que le roman les fait vivre. Dans ce cas précis, je trouvais plus intéressant de passer par la fiction. Le lecteur découvre ce monde futur à travers les yeux d’Hugo, le héros du roman. À la suite d’une erreur médicale, celui-ci bénéficie d’un programme de cryopréservation, c’est-à-dire que son corps est conservé à très basse température dans l’espoir que les progrès de la médecine permettent un jour de le ramener à la vie. Il se réveille ainsi un demi-siècle plus tard dans une société profondément transformée. Au fil du récit, le lecteur partage ses découvertes, ses émotions et ses réflexions. Cette expérience immersive constituait à mes yeux l’un des meilleurs moyens d’explorer ces différentes thématiques.

Enfin, le roman m’a offert une liberté créative qu’il n’aurait sans doute pas été possible d’avoir dans un essai.

Dans ce livre, vous y allez parfois fort. Certains passages sont dérangeants et interpelleront forcément le lecteur. Mais il y a aussi de l’humour et une vraie dimension satirique. Cherchez-vous avant tout à faire réfléchir, à alerter ou simplement à raconter une histoire capable de captiver le lecteur ?

J’ai voulu écrire un livre qui permette à la fois de se divertir, d’apprendre et de réfléchir. 

Nous avons souvent tendance à sous-estimer les conséquences à long terme de phénomènes qui, sur le moment, peuvent sembler anodins mais qui, sur le temps long, finissent par transformer profondément notre société. C’est précisément cette idée qui est au cœur du roman. J’ai pris plusieurs dynamiques déjà observables aujourd’hui et je les ai poussées un peu plus loin dans une logique d’extrapolation. Une caricature, en quelque sorte. Mais une caricature n’est jamais que l’exagération d’une vérité.

Lorsqu’on prend un peu de recul, on s’aperçoit que beaucoup d’évolutions sont prévisibles. Elles sont même parfois « écrites dans l’histoire ». Il suffit de regarder ce que certains auteurs, philosophes ou observateurs avaient anticipé bien avant nous.

La partie romancée représente environ 90 % du livre, mais chaque partie — cinq au total — est accompagnée d’un court chapitre d’analyse intitulé « Pourquoi ce n’est pas si délirant ». J’y montre que les dynamiques décrites dans le roman ne sortent pas de nulle part et qu’elles existent déjà, sous des formes plus ou moins prononcées. Rien dans ce roman n’est inventé de toute pièce, et c’est justement cela qui peut paraître le plus troublant. À travers ces chapitres d’analyse, j’explique pourquoi cette fiction pourrait, en tout ou en partie, devenir réalité.

Oui, certains passages dérangeront sans doute une partie des lecteurs. Les premiers retours me le confirment déjà. Mais ce qui choque les uns ne choque pas forcément les autres. Tout dépend de la sensibilité, des convictions ou simplement du niveau d’information de chacun.

Vous abordez des sujets très variés : wokisme, antispécisme, nouvelles formes de sexualité, intelligence artificielle, robotisation… Parmi toutes ces dynamiques, lesquelles vous semblent aujourd’hui les plus préoccupantes ?

C’est probablement le wokisme qui m’inquiète le plus aujourd’hui. Non pas parce qu’il ne porterait aucune aspiration légitime. Je suis le premier à reconnaître que nous sommes parfois enfermés dans des stéréotypes ou des représentations qui peuvent être injustes ou destructrices. Mais j’y vois une tendance à diviser la société en groupes toujours plus nombreux et à opposer les individus. La frontière entre opposition et affrontement est parfois plus mince qu’on ne le croit.

Plus largement, ce qui me préoccupe n’est pas tant telle ou telle dynamique prise isolément que notre difficulté à en percevoir les dérives possibles. Les dynamiques que j’évoque dans le livre peuvent, bien évidemment, produire des effets bénéfiques. Il serait stupide de les rejeter par principe. Le problème apparaît lorsqu’elles entrent dans une logique de surenchère et sont poussées bien au-delà de leur objectif initial. Or, j’ai l’impression que cette logique est consubstantielle aux grands mouvements de transformation. Nous avons tendance à voir leurs bénéfices immédiats tout en occultant les conséquences qu’elles pourraient produire demain. Comme si certaines hypothèses étaient devenues impossibles à formuler, ou même à examiner sereinement. On peut y voir l’influence de l’idéologie, mais aussi celle de la peur.

Mon livre est aussi un appel à la vigilance. Un moyen d’éclairer des phénomènes qui existent déjà, avancent parfois à bas bruit et pourraient produire des effets majeurs si nous refusons d’en examiner lucidement les trajectoires possibles. Trop souvent, nous attendons d’être au pied du mur, voire dans le mur, pour réagir. Je ne sais pas s’il sera alors trop tard. Mais une chose est sûre : il sera beaucoup plus difficile de revenir en arrière.

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Dans votre roman, vous décrivez une société où les relations entre les individus ont profondément évolué, notamment en matière de sexualité. Derrière ces transformations, y a-t-il chez vous une réelle inquiétude quant à un possible processus de déshumanisation de la société ? Car au fond, cette idée semble traverser une grande partie de votre livre.

Ce qui m’interroge avant tout, c’est la question du lien humain.

Lorsqu’on observe l’évolution de nos sociétés, on constate une montée de l’individualisme et une forme de repli sur soi. J’ai le sentiment que le souci de l’autre, l’intérêt porté au bien commun et à la collectivité tendent à s’affaiblir. Or il ne me semble pas qu’une société composée de personnes toujours plus isolées les unes des autres constitue un idéal.

La sexualité constitue un exemple parmi d’autres. Dans plusieurs pays occidentaux, on observe une baisse de l’activité sexuelle, notamment au sein des couples, tandis que se développent des pratiques plus solitaires, que les nouvelles technologies pourraient demain rendre plus accessibles et plus attractives. Parallèlement, certains discours valorisent une sexualité minimale, voire inexistante. Et quelles pourraient en être les conséquences sur notre façon de concevoir la procréation ?

On peut également s’interroger sur l’impact de l’intelligence artificielle et de la robotisation. Que deviendra le rapport au travail si une partie croissante des activités humaines est assurée par des machines ? Le travail ne sert pas uniquement à produire de la richesse ; il crée aussi du lien social, des rencontres et des projets communs.

Au fond, une question traverse une grande partie du roman : allons-nous vers un monde où les individus finiront par se suffire à eux-mêmes ? Les transformations que nous observons aujourd’hui vont-elles renforcer les liens entre les personnes ou, au contraire, les affaiblir progressivement ?

Je n’ai pas la prétention d’apporter une réponse définitive. En revanche, je fais le pari que les prochaines décennies seront marquées par une véritable révolution des relations humaines. Des évolutions qui pourraient remettre en cause ce qui nous paraît aujourd’hui relever de l’évidence.

Après 2076, avez-vous déjà d’autres projets en tête ? Souhaitez-vous continuer à explorer les thématiques qui vous animent aujourd’hui, à travers le roman ou les chroniques, ou envisagez-vous au contraire de vous diriger vers d’autres sujets ?

Oui, j’ai déjà plusieurs projets en tête.

Les grandes dynamiques de transformation de nos sociétés me passionnent et je compte poursuivre ce travail d’analyse à travers mes chroniques, mes vidéos et mes interventions. Il n’est donc absolument pas question pour moi d’abandonner ces formats.

Parallèlement, l’expérience de 2076 m’a donné envie de continuer à explorer le roman. Cette articulation entre fiction et réalité me plaît beaucoup, car elle permet de faire passer des idées d’une manière plus vivante et plus ludique.

Au fond, peu importe le support. L’essentiel est de trouver la manière la plus efficace de sensibiliser, d’interroger et d’amener chacun à réfléchir aux transformations qui traversent notre époque.

Quant à une éventuelle suite à ce livre, pourquoi pas ? Il est encore trop tôt pour le dire. Cela dépendra aussi de l’accueil que lui réserveront les lecteurs.

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Roland Lombardi

Roland Lombardi

Roland Lombardi est docteur en Histoire, géopolitologue, spécialiste du Moyen-Orient et des questions de sécurité et de défense. Fondateur et directeur de la publication du Diplomate.

Il est chargé de cours au DEMO – Département des Études du Moyen-Orient – d’Aix Marseille Université et enseigne la géopolitique à Excelia Business School de La Rochelle.

Il est régulièrement sollicité par les médias du monde arabe. Il est également chroniqueur international pour Al Ain. Il est l’auteur de nombreux articles académiques de référence notamment : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Études Internationales, HEI – Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l’Orient, vol. 128, no. 4, 2017, « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Été 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux, « Ambitions égyptiennes et israéliennes en Méditerranée orientale », Revue Conflits, N° 31, janvier-février 2021 et « Les errances de la politique de la France en Libye », Confluences Méditerranée, vol. 118, no. 3, 2021, pp. 89-104. Il est l’auteur d’Israël au secours de l’Algérie française, l’État hébreu et la guerre d’Algérie : 1954-1962 (Éditions Prolégomènes, 2009, réédité en 2015, 146 p.). Co-auteur de La guerre d’Algérie revisitée. Nouvelles générations, nouveaux regards. Sous la direction d’Aïssa Kadri, Moula Bouaziz et Tramor Quemeneur, aux éditions Karthala, Février 2015, Gaz naturel, la nouvelle donne, Frédéric Encel (dir.), Paris, PUF, Février 2016, Grands reporters, au cœur des conflits, avec Emmanuel Razavi, Bold, 2021 et La géopolitique au défi de l’islamisme, Éric Denécé et Alexandre Del Valle (dir.), Ellipses, Février 2022. Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.

Ses derniers ouvrages : Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (VA Éditions, Janvier 2020) – Préface d’Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement et de sécurité de la DGSE, Poutine d’Arabie (VA Éditions, 2020), Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire ? (VA Éditions, 2021), Abdel Fattah al-Sissi, le Bonaparte égyptien ? (VA Éditions, 2023).

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