DÉCRYPTAGE – Ormuz, Bab el-Mandeb : La guerre des détroits et le prix de l’impuissance occidentale

DÉCRYPTAGE – Ormuz, Bab el-Mandeb : La guerre des détroits et le prix de l’impuissance occidentale

lediplomate.media — imprimé le 31/07/2026
Ormuz, Bab el-Mandeb
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

Ormuz et Bab el-Mandeb transforment le conflit iranien en crise mondiale

La guerre contre l’Iran n’est plus seulement une campagne militaire menée par les États-Unis et Israël contre Téhéran. Elle est devenue une crise systémique qui frappe le golfe Persique, la mer Rouge, l’Europe et l’ensemble de l’économie mondiale. Les attaques des Houthis contre des objectifs saoudiens, notamment la raffinerie de Jizan, ainsi que la riposte de l’aviation de Riyad contre le Yémen montrent que la contagion guerrière a désormais atteint le détroit de Bab el-Mandeb.

Le détroit d’Ormuz reste fermé ou soumis à de très fortes restrictions, tandis que la sécurité de la navigation en mer Rouge est de nouveau remise en cause. Il en résulte une véritable tenaille stratégique sur les deux principales voies de passage de l’énergie du Moyen-Orient. Les pays de la région ne sont pas les seuls menacés. L’Europe et les économies asiatiques, dépendantes des flux de pétrole, de gaz et de marchandises transitant par ces passages, sont directement exposées.

Washington peut se permettre d’afficher un intérêt relatif pour les détroits grâce à l’autonomie énergétique accrue acquise au cours des dernières années. Les alliés européens ne disposent pas de la même marge de manœuvre. Pour eux, une crise prolongée signifie hausse des prix de l’énergie, inflation, ralentissement industriel, augmentation des coûts de transport et nouvelles pressions sur les finances publiques.

Des objectifs confus et des résultats introuvables

L’administration américaine continue de présenter le programme nucléaire iranien comme la cause principale de la guerre. Pourtant, les objectifs déclarés ont changé à plusieurs reprises. À la destruction des capacités nucléaires se sont ajoutés le renversement de la République islamique, l’élimination du programme balistique et la réouverture forcée du détroit d’Ormuz.

Aucun de ces objectifs ne semble avoir été atteint. L’Iran ne s’est pas effondré, sa capacité balistique continue de produire des effets militaires et politiques, tandis que Téhéran utilise le contrôle du détroit comme son principal instrument de négociation. La guerre risque ainsi de devenir une opération dépourvue de point d’arrivée clairement défini.

Le président américain évoque la possibilité d’une attaque de plus grande ampleur, mais ne précise pas quel résultat serait jugé suffisant pour arrêter les opérations. Cette ambiguïté n’est pas une démonstration de force. Elle constitue plutôt le signe d’une stratégie qui confond la supériorité des moyens avec la capacité d’obtenir des résultats politiques.

Bombarder un pays pendant des semaines ne signifie pas nécessairement le contraindre à capituler. L’histoire récente du Moyen-Orient aurait dû l’enseigner. La puissance aérienne peut détruire des infrastructures, tuer des dirigeants et ralentir des programmes militaires, mais elle ne peut remplacer une stratégie politique crédible.

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Le double critère nucléaire

La question nucléaire révèle également une contradiction difficile à dissimuler. Les États-Unis considèrent comme intolérable la possibilité que l’Iran développe une capacité nucléaire militaire, mais ils soutiennent en parallèle un programme nucléaire civil saoudien susceptible de permettre à Riyad d’enrichir de l’uranium et de traiter du plutonium sur son propre territoire.

L’Arabie saoudite dispose déjà de missiles balistiques et entretient une relation stratégique avec le Pakistan, puissance nucléaire dont l’industrie militaire a également bénéficié des capitaux saoudiens. Téhéran se trouve donc entouré d’États dotés de l’arme atomique ou d’alliés des États-Unis protégés par une capacité nucléaire.

La différence n’est pas déterminée par la nature autoritaire des régimes. L’Iran est présenté comme une dictature dangereuse, mais l’Arabie saoudite n’est certainement pas une démocratie libérale. La véritable distinction est politique : les programmes nucléaires des alliés sont tolérés, ceux des adversaires deviennent une menace existentielle.

Cette disparité affaiblit la crédibilité occidentale et renforce le discours iranien selon lequel le véritable problème ne serait pas la prolifération, mais l’indépendance stratégique de Téhéran.

L’épuisement des arsenaux américains

Sur le plan militaire, les États-Unis doivent affronter un problème moins spectaculaire, mais beaucoup plus concret : la consommation des munitions. Les campagnes précédentes ont déjà réduit les réserves de missiles de croisière et d’intercepteurs destinés à la défense aérienne. Une guerre prolongée contre l’Iran exige l’utilisation continue d’armes coûteuses et difficiles à remplacer rapidement.

Téhéran et ses alliés peuvent, au contraire, utiliser des drones, des roquettes et des missiles relativement peu coûteux afin d’obliger Washington et ses partenaires à employer des systèmes beaucoup plus onéreux. Il s’agit d’une guerre d’usure dans laquelle la supériorité technologique américaine ne garantit pas automatiquement la capacité de soutenir l’effort militaire dans la durée.

L’éventuelle participation secrète d’avions de Bahreïn et du Koweït aux attaques contre l’Iran révèle également la fragilité politique des alliés arabes. Ces gouvernements redoutent Téhéran, mais ils craignent aussi d’être entraînés dans une guerre dont les États-Unis pourraient ensuite se retirer, les laissant seuls face aux représailles iraniennes.

L’initiative ukrainienne en mer Caspienne confirme elle aussi l’élargissement du conflit. Pour Kiev, l’Iran et la Russie appartiennent désormais au même front. Mais étendre les opérations ukrainiennes aux navires iraniens revient à transférer la guerre européenne dans un théâtre régional déjà proche de l’effondrement.

Le cauchemar économique européen

Le blocage simultané d’Ormuz et de Bab el-Mandeb représente le pire scénario pour l’Europe. Si le trafic en mer Rouge devait de nouveau diminuer de manière spectaculaire, une grande partie des navires serait contrainte de contourner l’Afrique. Les temps de navigation augmenteraient, tout comme les dépenses de carburant, les tarifs du transport maritime et les primes d’assurance.

Les ports méditerranéens perdraient une partie de leur centralité, tandis que les industries européennes, déjà affaiblies par le coût élevé de l’énergie, seraient confrontées à une nouvelle crise de compétitivité. L’Europe paierait une fois encore les conséquences économiques d’une guerre décidée ailleurs, sans disposer ni des moyens militaires nécessaires pour l’influencer ni de l’autonomie diplomatique indispensable pour l’arrêter.

La stratégie iranienne repose précisément sur cette faiblesse. Téhéran n’a pas besoin de vaincre militairement les États-Unis. Il lui suffit de rendre le conflit suffisamment coûteux pour provoquer des divisions entre Washington et ses alliés européens et arabes.

Une guerre sans vérité

Aux incertitudes stratégiques s’ajoute le problème de la transparence. Les chiffres concernant les pertes américaines apparaissent contradictoires, tandis que le nombre de victimes civiles iraniennes continue d’augmenter. L’écart entre les données officielles et les estimations indépendantes alimente la méfiance envers l’administration et le commandement militaire.

La décision de la Chambre des représentants de limiter les pouvoirs présidentiels en l’absence d’une autorisation du Congrès reflète la crainte que la guerre se poursuive sans contrôle, sans objectifs précis et sans véritable débat démocratique.

Le risque réel ne réside pas seulement dans l’extension militaire du conflit. Il tient également à l’habituation à la guerre permanente, conduite par inertie, justifiée par des objectifs changeants et payée surtout par ceux qui ne participent pas aux décisions.

Les États-Unis peuvent peut-être encore soutenir longtemps cette escalade. L’Europe beaucoup moins. Et l’Iran semble avoir compris que sa véritable force ne consiste pas à gagner sur le champ de bataille, mais à transformer chaque bombardement américain en un coût politique, économique et stratégique pour l’ensemble du système occidental.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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