CIVILISATION – L’Iliade et l’Odyssée d’Homère : Les véritables textes fondateurs de la civilisation européenne

Par la rédaction du Diplomate média
Avant de découvrir la vision cinématographique de L’Odyssée que Christopher Nolan vient de porter à l’écran, Le Diplomate média a souhaité revenir à la source. Car avant le cinéma, avant les adaptations modernes, avant même la philosophie grecque, il y eut Homère. Depuis près de trois millénaires, l’Iliade et l’Odyssée irriguent la littérature, l’art, la pensée, la stratégie et l’imaginaire de l’Europe. Pour Roland Lombardi, historien et directeur du Diplomate : « Si la Bible a constitué le grand livre fondateur du peuple hébreu et du christianisme, les poèmes homériques et leurs héros, flamboyants mais si profondément humains, furent, durant plus de deux mille ans, les livres de formation des Européens. Ils mériteraient aujourd’hui encore d’être lus, étudiés et transmis dès l’enfance, tant ils portent les valeurs, les héros et la vision du monde qui ont façonné notre civilisation. Dans une époque marquée par l’appauvrissement de la transmission culturelle, le triomphe du court terme et l’effacement progressif des grandes références historiques, Homère nous rappelle ce que signifie véritablement la grandeur. À l’heure où l’Europe semble parfois douter de son histoire, de son identité et de ses propres modèles, l’Iliade et l’Odysséeoffrent un antidote salutaire au nivellement culturel, au culte de l’immédiateté, aux renoncements et à la consternante médiocrité de la caste politique européenne actuelle… »
Au commencement était Homère
L’Europe est née bien avant de devenir un continent politique. Elle est d’abord une mémoire, une langue, une manière de regarder le monde, un héritage intellectuel et moral transmis de génération en génération. Si Athènes a donné la démocratie, Rome le droit et Jérusalem une part essentielle de la spiritualité occidentale, il existe un socle plus ancien encore, plus profond peut-être, qui irrigue silencieusement toute notre histoire : les poèmes d’Homère.
Depuis près de trois mille ans, l’Iliade et l’Odyssée accompagnent les Européens. Elles sont les deux premiers grands monuments littéraires de notre civilisation dont le texte nous soit parvenu presque intégralement. Bien avant Virgile, Dante, Shakespeare, Cervantès, Goethe ou Hugo, elles ont posé les grandes questions qui n’ont cessé d’habiter notre histoire : qu’est-ce que le courage ? Qu’est-ce que l’honneur ? Jusqu’où un homme peut-il défier son destin ? Quelle est la valeur d’une patrie ? Qu’est-ce qu’un roi juste ? Pourquoi combat-on ? Pourquoi revient-on ? Pourquoi aime-t-on ?
Peu d’œuvres, dans l’histoire de l’humanité, ont exercé une influence comparable.
Et pourtant, un paradoxe demeure. Chacun connaît les noms d’Achille, d’Ulysse ou du cheval de Troie ; rares sont désormais ceux qui ont réellement lu Homère.
Le plus grand mystère de la littérature occidentale
Ironie de l’histoire, nous ignorons presque tout de celui qui a donné naissance à cette œuvre monumentale.
Homère a-t-il réellement existé ? Était-il un poète aveugle ayant parcouru les cités grecques au VIIIᵉ siècle avant notre ère ? Ou bien plusieurs générations d’aèdes ont-elles progressivement composé ces récits avant qu’ils ne soient fixés par écrit ?
Depuis plus de deux siècles, cette interrogation nourrit ce que les spécialistes appellent « la question homérique ». Aucune réponse définitive n’a jamais été apportée.
Ce mystère ne fait pourtant que renforcer le caractère presque sacré de l’œuvre. Comme les premiers livres de la Bible, les poèmes homériques plongent leurs racines dans une très longue tradition orale avant d’être mis par écrit plusieurs siècles après les événements qu’ils racontent. Les historiens situent généralement leur composition vers le VIIIᵉ siècle avant notre ère, tandis que leur fixation écrite s’étend progressivement jusqu’à l’époque classique, avant d’être définitivement stabilisée par les savants d’Alexandrie. La Bible hébraïque connaît, elle aussi, une longue élaboration rédactionnelle étalée sur plusieurs siècles. Dans les deux cas, nous sommes face à des textes qui dépassent très largement leurs auteurs supposés : ils deviennent le patrimoine spirituel d’une civilisation entière.
Une autre coïncidence intrigue les spécialistes. L’Iliade comme l’Odyssée sont chacune divisées en vingt-quatre chants, correspondant aux vingt-quatre lettres de l’alphabet grec classique, organisation fixée par les érudits alexandrins. Là encore, la dimension symbolique de la transmission apparaît presque aussi importante que le récit lui-même.
Les livres qui ont éduqué l’Europe
Platon disait d’Homère qu’il était « l’éducateur de la Grèce ». Cette formule célèbre est sans doute insuffisante. Car ce n’est pas seulement la Grèce antique qui fut éduquée par Homère, mais l’ensemble de l’Europe.
Pendant près de deux millénaires, tout homme cultivé connaissait l’Iliade et l’Odyssée. Les jeunes Grecs les apprenaient par cœur. Les Romains les lisaient dans les écoles. Les Byzantins les copièrent inlassablement lorsque tant d’autres œuvres antiques disparaissaient. Les humanistes de la Renaissance les redécouvrirent avec enthousiasme après la chute de Constantinople. Elles inspirèrent la peinture, la sculpture, le théâtre, la poésie, la philosophie et même la stratégie militaire.
Alexandre le Grand conservait, dit-on, un exemplaire annoté de l’Iliade sous son oreiller avec son épée. Jules César admirait Achille. Les chevaliers médiévaux retrouvèrent les héros troyens à travers le Roman de Troie. Napoléon lui-même ne cachait pas sa fascination pour l’épopée antique.
Aucune autre œuvre profane n’aura accompagné aussi longtemps la formation intellectuelle des élites européennes.
L’historienne Jacqueline de Romilly, immense helléniste du XXᵉ siècle, résumait admirablement cette permanence lorsqu’elle expliquait que, plus elle avançait en âge, plus elle revenait à Homère : « Maintenant, pour moi, il n’y a plus qu’Homère… on retourne à l’essentiel, au tout à fait pur. »
Cette remarque éclaire peut-être mieux que n’importe quel commentaire la place singulière qu’occupe Homère dans notre civilisation.
Dominique Venner allait encore plus loin lorsqu’il écrivait : « Mon livre sacré n’est pas la Bible, mais l’Iliade, poème fondateur de la psyché occidentale. » Pour lui, Homère exprimait l’héritage le plus ancien des peuples européens, celui qui relie les traditions grecques aux légendes celtiques, germaniques ou nordiques.
Naturellement, une telle affirmation relève d’une lecture philosophique et civilisationnelle, non d’un constat historique. Mais elle rappelle combien les poèmes homériques ont longtemps constitué, pour une partie importante de la pensée européenne, un texte fondateur comparable, par leur influence culturelle, aux grands livres sacrés d’autres civilisations.
Une civilisation avant une religion
L’une des singularités d’Homère tient précisément au regard qu’il porte sur l’homme.
L’Iliade n’est pas un livre de dogmes. L’Odyssée n’est pas un traité de morale. Homère n’enseigne pas une religion ; il raconte des hommes confrontés à leur destin.
Les dieux interviennent sans cesse, mais ils n’abolissent jamais la liberté humaine. Ils influencent, séduisent, trompent ou protègent ; ils ne dispensent jamais les héros de choisir.
C’est peut-être là que réside l’une des différences fondamentales avec les traditions bibliques. Chez Homère, l’homme ne se définit pas d’abord par sa faute ou par son salut. Il se définit par ses actes.
Il devient ce qu’il accomplit.
Cette éthique de l’action irrigue toute la civilisation européenne. Elle nourrira la tragédie grecque, la philosophie stoïcienne, l’idéal romain de la virtus, l’éthique chevaleresque médiévale, l’humanisme de la Renaissance et jusqu’aux conceptions modernes de l’honneur militaire.
Comme l’écrivait François Jullien, si l’on cherche les catégories fondamentales de la pensée européenne, « c’est dans Homère ou Hésiode qu’il faut le faire, bien avant Platon ».
Les trois visages éternels du héros européen
S’il fallait résumer toute l’anthropologie de l’Europe antique en trois figures, ce seraient sans doute celles qu’Homère a élevées au rang d’archétypes : Achille, Hector et Ulysse. Aucun n’est parfait. Aucun n’est présenté comme un saint. Aucun ne constitue un modèle unique. C’est précisément ce qui fait leur force. Ensemble, ils composent une vision profondément humaine de l’existence où le courage n’exclut pas le doute, où la grandeur naît autant des victoires que des faiblesses, où l’homme se construit dans l’épreuve plutôt que dans la certitude. Depuis près de trois millénaires, ces trois héros dialoguent avec les générations européennes. Alexandre le Grand, Jules César, Scipion, les chevaliers de la chrétienté, les condottieri italiens, les humanistes de la Renaissance, jusqu’à Napoléon, tous ont puisé dans Homère des exemples, des avertissements ou des idéaux. Car l’Iliade n’est pas seulement le récit d’une guerre ; elle est une immense réflexion sur la nature humaine.
Achille, ou la force qui refuse la médiocrité
Achille demeure probablement le personnage le plus fascinant de toute la littérature occidentale. Il est le guerrier absolu, l’homme que rien ne semble pouvoir vaincre sur le champ de bataille, celui dont la simple présence suffit à faire vaciller le destin des armées. Mais Homère ne célèbre jamais la force brute pour elle-même. Il montre au contraire combien une puissance extraordinaire peut devenir destructrice lorsqu’elle est dominée par la colère.
La fameuse première phrase de l’Iliade donne immédiatement la clé de toute l’œuvre : « Chante, déesse, la colère d’Achille… ». Ce n’est pas la guerre qui ouvre le récit ; c’est une passion humaine. L’épopée entière naît d’une blessure d’orgueil, d’une humiliation, d’un conflit entre deux chefs. Derrière les combats, Homère rappelle ainsi que les grandes catastrophes politiques trouvent souvent leur origine dans les passions des hommes.
Achille incarne cependant bien davantage que la violence. Il représente cette aspiration européenne à dépasser les limites ordinaires de l’existence. Il sait qu’un choix lui est offert : vivre longtemps dans l’anonymat ou mourir jeune en accédant à une gloire immortelle. Il choisit la seconde voie. Cette recherche du kleos, cette renommée qui survit à la mort, irrigue toute la culture héroïque grecque. Elle explique pourquoi le héros accepte de sacrifier sa propre vie pour laisser derrière lui un nom que les siècles continueront de prononcer.
Cette idée a profondément marqué l’Europe. Elle ne célèbre pas la guerre pour elle-même ; elle affirme que certains idéaux – l’honneur, la fidélité, la parole donnée, le courage face à l’adversité – valent davantage que la simple conservation de l’existence. Alexandre le Grand se reconnaissait dans Achille au point d’aller se recueillir sur le tumulus que les Anciens attribuaient au héros, à Troie. Accompagné de son fidèle Héphaestion, qu’il comparait volontiers à Patrocle, il voyait dans l’Iliade un véritable manuel de commandement autant qu’une source d’inspiration morale.
Napoléon partageait cette fascination. Comme beaucoup d’officiers européens de son époque, il connaissait les héros homériques et retrouvait dans leurs destins cette idée que la grandeur exige toujours un prix. Ce n’est pas un hasard si, jusqu’au XIXᵉ siècle, Homère faisait partie de la formation intellectuelle normale des élites militaires.
Mais Achille n’est pas seulement le guerrier invincible. L’une des plus belles scènes de toute la littérature universelle survient lorsqu’il accueille dans sa tente le vieux roi Priam venu réclamer le corps de son fils Hector. Le vainqueur, bouleversé par la douleur d’un père, renonce un instant à sa colère. La compassion triomphe enfin de la vengeance. Dans cet instant suspendu, Homère montre que la véritable grandeur ne réside pas seulement dans la victoire, mais dans la capacité à reconnaître l’humanité de son ennemi.
Hector, le héros de la cité
Si Achille est sans doute le personnage le plus célèbre, Hector est probablement le plus admirable.
Prince de Troie, époux d’Andromaque, père du jeune Astyanax, il ne combat ni pour la gloire personnelle ni pour satisfaire un orgueil blessé. Il combat parce qu’il sait qu’il est le dernier rempart protégeant sa famille, son peuple et sa cité. Il n’ignore rien de son destin. Il pressent sa mort prochaine. Pourtant, il refuse de se dérober.
La scène où Hector enlève son casque afin de ne pas effrayer son jeune fils demeure l’un des sommets de la littérature mondiale. En quelques vers, Homère rappelle que le plus grand des guerriers est d’abord un père.
Hector incarne ainsi une autre idée fondamentale de l’Europe : celle du devoir. Non le devoir abstrait imposé par une idéologie, mais celui qui naît naturellement de l’appartenance à une communauté, à une famille, à une patrie. Son héroïsme est profondément politique au sens noble du terme. Il défend une cité, une civilisation, des murailles derrière lesquelles vivent les siens.
Cette conception du devoir est remarquablement restituée dans le film Troie (Troy) réalisé par Wolfgang Petersen en 2004. Dans un discours devenu emblématique, Hector, interprété avec une grande justesse par Eric Bana, exhorte les défenseurs de la cité en ces termes : « Toute ma vie, j’ai suivi un code et le code est simple : honore les dieux, aime ta femme et défends ton pays. Troie est notre mère à tous. Combattez pour elle ! » Cette réplique, absente du texte d’Homère mais parfaitement fidèle à son esprit, résume avec une rare intensité les valeurs qui irriguent l’épopée : le respect du sacré, la fidélité aux siens, l’amour de la patrie et le sens du devoir. Elle explique aussi pourquoi Hector est souvent considéré, non seulement comme le plus noble des héros homériques, mais comme l’une des plus hautes figures morales de toute la littérature occidentale.
Ce modèle traversera toute l’histoire européenne. On le retrouve chez les défenseurs de Sparte aux Thermopyles, chez les légionnaires romains protégeant les frontières de l’Empire, chez les chevaliers médiévaux jurant fidélité à leur suzerain, comme chez tous ceux qui, au fil des siècles, considéreront que certaines causes méritent d’être défendues au prix de leur propre existence.
Hector n’est jamais animé par la haine. Il respecte ses adversaires. Il demeure mesuré jusque dans le combat. Son courage n’est pas celui de l’impétuosité mais celui de la responsabilité. Là réside peut-être sa grandeur la plus moderne.
Le film de Wolfgang Petersen, au casting impeccable, restitue admirablement cette dimension. Si l’œuvre prend de nombreuses libertés avec Homère – suppression des dieux, raccourcis chronologiques, modifications de certains personnages –, elle saisit avec une remarquable justesse l’opposition entre Achille et Hector. Brad Pitt prête au premier son énergie presque animale, tandis qu’Eric Bana compose un Hector d’une noblesse exceptionnelle, profondément humain, conscient de ses devoirs et prêt à mourir pour protéger Troie. Peu d’adaptations cinématographiques auront réussi à rendre avec autant de force cette confrontation entre deux conceptions de l’héroïsme.
Ulysse, ou l’intelligence contre le destin
Puis vient Ulysse.
Avec lui, Homère invente un héros entièrement nouveau.
Il n’est ni le plus fort ni le plus rapide. Il n’impressionne pas par sa stature. Ce qui le distingue est infiniment plus précieux : son intelligence.
Le mot grec métis, difficilement traduisible, désigne cette intelligence pratique, cette capacité à comprendre les hommes, à prévoir les événements, à transformer les circonstances les plus défavorables en avantage. Ulysse est le maître de la métis. Il triomphe non par la force mais par la réflexion, l’observation, la patience, la diplomatie et parfois même le mensonge lorsque celui-ci sert un objectif supérieur.
À travers lui, Homère enseigne une leçon qui résonne encore avec une étonnante modernité : dans la durée, les civilisations survivent moins grâce à la seule puissance qu’à leur capacité d’adaptation.
L’Odyssée devient alors beaucoup plus qu’un récit d’aventures. C’est le voyage initiatique de l’homme confronté à toutes les tentations du monde : la facilité, l’oubli, la volupté, la démesure, l’immortalité elle-même. Chaque île constitue une épreuve morale. Les Cyclopes incarnent la barbarie privée de lois. Circé représente la fascination des plaisirs qui détournent l’homme de sa mission. Les Sirènes symbolisent les séductions qui promettent la connaissance mais conduisent à la perte. Calypso offre l’immortalité au prix du renoncement à sa propre identité.
Or Ulysse refuse tout cela.
Il préfère rentrer chez lui.
Il préfère retrouver une épouse vieillie plutôt qu’une déesse éternellement jeune.
Il préfère son île pauvre à tous les palais du monde.
En choisissant Ithaque plutôt que l’immortalité, Ulysse affirme une idée qui traverse toute la culture européenne : la fidélité à son foyer, à sa terre et aux siens vaut davantage que toutes les promesses de puissance ou de bonheur individuel.
Ce retour constitue d’ailleurs le véritable sens de l’Odyssée. Le voyage n’est pas une fuite. Il est une initiation qui permet de revenir transformé vers ce qui donnait déjà un sens à l’existence.
Dans une époque fascinée par le mouvement permanent, par l’instantanéité et par l’effacement progressif des enracinements, cette leçon n’a peut-être jamais été aussi actuelle.
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La Méditerranée, Troie et la naissance d’une conscience européenne
Il serait pourtant réducteur de ne voir dans l’Iliade et l’Odyssée que de simples récits héroïques. Homère est aussi le premier grand géographe, le premier historien et, d’une certaine manière, le premier géopoliticien de l’Europe. Derrière les combats, les voyages et les interventions divines se dessine déjà une lecture du monde où les territoires, les détroits, les mers, les routes commerciales et les rapports de puissance déterminent le destin des peuples. Plus de vingt-cinq siècles avant Halford Mackinder, Alfred Mahan ou Nicholas Spykman, Homère montre que la géographie n’est jamais neutre : elle commande l’histoire.
À cet égard, le choix de Troie n’a rien d’anodin. La cité n’est pas seulement le décor d’une guerre légendaire ; elle occupe l’un des points stratégiques les plus importants du monde antique. Implantée à proximité de l’Hellespont, l’actuel détroit des Dardanelles, elle contrôle le passage entre la mer Égée et la mer Noire, verrouillant l’accès aux routes maritimes qui relient les mondes égéen, anatolien et pontique. Dès l’âge du bronze, ce corridor est vital pour le commerce des métaux, des céréales, des bois précieux et des richesses venues des confins de l’Eurasie. Posséder Troie, ou empêcher qu’un rival ne la domine, revient déjà à maîtriser l’une des principales artères économiques de la Méditerranée orientale.
Qu’elle repose sur un conflit historique amplifié par la tradition orale ou qu’elle relève en partie du mythe, la guerre de Troie traduit donc une réalité permanente des relations internationales : les grandes puissances s’affrontent rarement pour des prétextes sentimentaux. Derrière l’enlèvement d’Hélène, derrière l’honneur offensé de Ménélas ou les serments des princes achéens, Homère laisse entrevoir un affrontement beaucoup plus profond autour du contrôle d’un espace stratégique. Comme souvent dans l’histoire, les passions individuelles masquent des intérêts collectifs.
Cette intuition demeure d’une étonnante actualité. Les détroits de Gibraltar, d’Ormuz, de Bab el-Mandeb, de Malacca ou de Taïwan jouent aujourd’hui un rôle comparable à celui que tenaient jadis les Dardanelles. Ils concentrent les flux commerciaux, les rivalités militaires et les ambitions des grandes puissances. Si les navires ont remplacé les trières et les satellites les éclaireurs, la logique demeure la même : celui qui contrôle les passages contrôle une partie du commerce mondial et dispose d’un levier stratégique considérable. Homère n’emploie évidemment jamais ce vocabulaire, mais il comprend déjà intuitivement que la géographie impose ses lois aux hommes.
La Méditerranée, berceau d’une civilisation ouverte sur le monde
L’Odyssée prolonge cette réflexion sous une autre forme. Le long retour d’Ulysse dessine une véritable cartographie mentale de la Méditerranée archaïque. Certes, les Cyclopes, Circé, les Sirènes ou Charybde et Scylla appartiennent au merveilleux. Pourtant, derrière ces créatures fantastiques se cache un espace bien réel : celui des premières navigations grecques, des colonies naissantes, des échanges commerciaux et des découvertes progressives du monde méditerranéen.
Pour les Grecs, la mer n’est jamais une frontière ; elle est un lien. Elle sépare autant qu’elle relie. Elle permet le commerce, la diffusion des idées, les rencontres entre les peuples, mais aussi les conflits, les conquêtes et les migrations. Cette ambivalence fonde l’identité européenne. Notre civilisation n’est pas née dans l’isolement d’un territoire fermé sur lui-même ; elle s’est construite sur un espace de circulation permanente où les influences venues d’Égypte, du Levant, de Mésopotamie ou d’Anatolie furent assimilées, transformées puis dépassées.
C’est précisément cette capacité d’appropriation qui caractérise l’Europe depuis ses origines. Les Grecs empruntent leur alphabet aux Phéniciens, découvrent les sciences orientales, observent les institutions de leurs voisins, mais ils ne copient jamais servilement. Ils recréent. Ils transforment. Ils inventent. Homère témoigne déjà de cette étonnante faculté d’intégrer des influences multiples tout en forgeant une identité originale.
Luc Ferry rappelle souvent que la civilisation grecque inaugure une manière nouvelle de penser l’homme, non plus uniquement à travers la révélation religieuse ou la soumission au divin, mais à travers la responsabilité individuelle, la liberté du choix et la recherche de l’excellence. Cette révolution intellectuelle ne surgit pas du néant. Elle plonge ses racines dans l’univers homérique, où chaque héros construit son destin par ses décisions autant que par les interventions des dieux.
Une œuvre où la guerre révèle la condition humaine
Réduire l’Iliade à un poème guerrier constitue probablement le plus grand contresens que l’on puisse commettre. Les batailles y occupent certes une place considérable, mais elles ne sont jamais glorifiées de manière naïve. Homère connaît la guerre. Il en décrit avec une précision saisissante les blessures, les mutilations, les cris, la peur, les corps abandonnés sur le champ de bataille, les familles endeuillées et les vieillards privés de leurs fils. Nulle exaltation aveugle de la violence ; partout la conscience tragique du prix qu’elle exige.
C’est précisément ce qui a conduit Simone Weil à écrire, dans son célèbre essai L’Iliade ou le poème de la force, que le véritable héros de l’épopée n’était ni Achille ni Hector, mais la force elle-même. Cette force, explique-t-elle, transforme celui qui la subit en chose et finit également par déshumaniser celui qui la possède. Homère ne célèbre donc pas la guerre ; il montre qu’elle emporte les vainqueurs comme les vaincus dans une même tragédie humaine.
Cette lecture demeure d’une actualité remarquable. Les conflits contemporains, de l’Ukraine au Proche-Orient, rappellent chaque jour que les récits héroïques ne suffisent jamais à masquer les souffrances des populations, la destruction des villes et les drames individuels. L’Iliade nous enseigne déjà que toute guerre possède une dimension tragique irréductible, même lorsqu’elle paraît juste ou inévitable.
Mais Homère refuse tout autant le pacifisme abstrait. Ses héros savent que certaines causes méritent d’être défendues, que certaines cités doivent être protégées, que certaines fidélités imposent le combat. Entre la glorification de la guerre et son rejet systématique, il trace une voie plus exigeante : celle de la responsabilité. Le courage n’est jamais recherché pour lui-même ; il devient nécessaire lorsqu’il s’agit de préserver ce qui donne sens à une existence.
Pourquoi Homère parle encore aux Européens du XXIᵉ siècle
Notre époque souffre souvent d’une étrange amnésie. À mesure que les programmes scolaires réduisent la place accordée aux humanités classiques, les nouvelles générations perdent le contact avec les récits qui ont façonné l’imaginaire européen. Les noms demeurent, mais les œuvres disparaissent. Achille devient un personnage de film, Ulysse une référence publicitaire, le cheval de Troie un virus informatique. Le mythe survit, mais la mémoire s’efface.
Or une civilisation qui cesse de transmettre ses grands récits finit toujours par perdre les raisons profondes de son existence. Les peuples vivent autant de mémoire que de prospérité. Ils ont besoin de connaître les textes qui ont forgé leur langue, leurs valeurs, leurs représentations du monde et leur conception de l’homme.
Il ne s’agit évidemment pas de transformer Homère en catéchisme ni de nier les autres héritages qui composent l’identité européenne, qu’ils soient romains, bibliques, chrétiens, celtiques, germaniques ou issus des Lumières. Mais il est difficile de comprendre ce qu’est l’Europe sans avoir rencontré Achille, Hector et Ulysse. Ils constituent les premiers visages de notre imaginaire collectif. Avant les philosophes, avant les théologiens, avant les juristes et avant les souverains, ce sont eux qui ont appris aux Européens ce que signifiaient le courage, l’honneur, la fidélité, la prudence, la ruse, le sacrifice, la compassion et la grandeur.
C’est peut-être là le véritable miracle d’Homère. Trois millénaires après leur composition, ses vers continuent de poser les mêmes questions fondamentales aux hommes du XXIᵉ siècle. Ils rappellent qu’une civilisation n’est pas seulement un ensemble d’institutions ou de frontières ; elle est d’abord une mémoire partagée, peuplée de héros, de récits et d’idéaux qui traversent les siècles sans jamais perdre leur force.
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L’Iliade et l’Odyssée, ou la mémoire vivante de l’Europe
Pourquoi Homère nous parle-t-il encore après près de trois millénaires ? Pourquoi les noms d’Achille, d’Hector ou d’Ulysse demeurent-ils présents dans notre langage, notre littérature, notre peinture, notre cinéma ou notre imaginaire collectif alors que tant d’autres œuvres de l’Antiquité ont sombré dans l’oubli ? La réponse tient sans doute à cette intuition géniale qu’eut Jacqueline de Romilly lorsqu’elle affirmait qu’en revenant sans cesse à Homère, elle revenait « à l’essentiel ». Car les poèmes homériques ne racontent pas seulement une guerre ou un voyage ; ils explorent les grandes constantes de la condition humaine, celles qui traversent les siècles sans jamais perdre leur actualité.
Il n’existe probablement aucune autre œuvre profane ayant exercé une influence aussi profonde, aussi durable et aussi universelle sur la civilisation européenne. Bien avant que les universités n’existent, bien avant que les États modernes ne se constituent, avant même que la philosophie grecque ne systématise la réflexion sur l’homme, Homère avait déjà posé les questions fondamentales auxquelles l’Europe n’a cessé de répondre de siècle en siècle. Qu’est-ce qu’un homme libre ? Qu’est-ce qu’une vie honorable ? Comment concilier le courage avec la prudence, la puissance avec la justice, la fidélité avec le désir d’aventure ? Jusqu’où faut-il accepter son destin, et jusqu’où peut-on lui résister ? Toutes les grandes œuvres européennes, de Virgile à Dante, de Shakespeare à Cervantès, de Corneille à Goethe, dialoguent, directement ou indirectement, avec ces interrogations fondatrices.
C’est précisément pour cette raison que l’on peut affirmer, au sens civilisationnel du terme, que l’Iliade et l’Odyssée furent longtemps les grands livres de formation de l’Europe. Il ne s’agit évidemment pas de les opposer à la Bible ni d’ignorer l’immense apport du christianisme à notre histoire. La civilisation européenne est née de la rencontre d’Athènes, de Rome et de Jérusalem, selon une formule désormais classique. Mais si la Bible a façonné une part essentielle de la spiritualité de l’Occident, Homère a façonné son imaginaire, son héroïsme, sa conception de l’honneur, de la beauté, du destin, de la liberté, du voyage et de la gloire. Les deux héritages ne s’excluent pas ; ils se complètent et expliquent ensemble une large part de ce que nous sommes devenus.
Dominique Venner exprimait cette idée avec la force qui caractérisait son œuvre lorsqu’il écrivait : « Mon livre sacré n’est pas la Bible, mais l’Iliade, poème fondateur de la psyché occidentale. » Cette formule, volontairement provocatrice, ne doit pas être comprise comme une négation de l’héritage biblique, mais comme une invitation à redécouvrir un patrimoine dont l’Europe contemporaine semble parfois avoir oublié l’importance. Plus profondément, Venner voulait rappeler qu’avant d’être un espace institutionnel ou économique, l’Europe fut d’abord une communauté de mémoire, de récits et de représentations communes. Or Homère constitue l’une des plus anciennes sources de cette mémoire.
Cette amnésie culturelle est sans doute l’un des paradoxes les plus frappants de notre époque. Jamais les Européens n’ont eu un accès aussi facile aux œuvres de leur patrimoine grâce aux traductions, aux bibliothèques numériques, aux documentaires ou au cinéma ; jamais pourtant la connaissance effective de ces textes n’a semblé aussi fragile. Dans de nombreux pays, l’enseignement des langues anciennes recule, les humanités classiques perdent du terrain, tandis que les jeunes générations grandissent sans toujours rencontrer les récits qui ont façonné leurs propres références culturelles. Cette évolution ne relève pas seulement de la pédagogie ; elle touche à la transmission d’une civilisation.
Car une nation, comme un continent, ne se définit pas uniquement par ses frontières, son économie ou ses institutions. Elle se reconnaît également dans les histoires qu’elle raconte à ses enfants. Les récits fondateurs ne servent pas seulement à transmettre un savoir ; ils donnent une profondeur historique, une mémoire commune et une conscience de l’appartenance. Les Américains enseignent les Federalist Papers, les Britanniques Shakespeare, les Chinois les classiques confucéens et Sun Tzu, les Indiens le Mahabharata et le Ramayana. Pourquoi les jeunes Européens ne retrouveraient-ils pas, dès leur plus jeune âge, le chemin d’Homère, non comme une obligation scolaire austère, mais comme la découverte d’un trésor dont ils sont les héritiers ?
L’Iliade et l’Odyssée offrent en effet bien davantage qu’un récit antique. Elles enseignent que le courage n’est pas l’absence de peur mais la capacité de lui résister ; que la force sans maîtrise conduit à la destruction ; que l’intelligence vaut souvent mieux que la brutalité ; que la fidélité triomphe des séductions de l’oubli ; que le chef véritable est celui qui assume ses responsabilités avant de réclamer des droits ; que l’ennemi lui-même demeure un homme digne de respect ; qu’aucune victoire n’efface complètement la souffrance de la guerre ; que l’amour d’une épouse, d’une famille ou d’une patrie peut donner à une existence une force supérieure à toutes les promesses de puissance. Ces leçons ne sont pas des prescriptions idéologiques ; elles sont le fruit d’une observation d’une extraordinaire profondeur sur la nature humaine.
Il n’est d’ailleurs pas anodin que le cinéma revienne aujourd’hui à Homère. En 2004, Wolfgang Petersen, avec Troie, avait déjà permis à des millions de spectateurs de redécouvrir la grandeur tragique d’Achille et d’Hector. Malgré les libertés prises avec le texte originel, le film avait su restituer l’essentiel : le poids du destin, l’honneur des guerriers, la noblesse d’Hector, la fougue d’Achille et cette idée profondément homérique selon laquelle la véritable grandeur naît toujours de la confrontation avec sa propre finitude. Demain, Christopher Nolan proposera à son tour sa lecture de l’Odyssée. Comme souvent avec les grandes adaptations, elle suscitera débats, enthousiasmes et critiques. Mais quelle que soit sa qualité, elle aura au moins le mérite de rappeler au grand public que les sources de notre civilisation demeurent d’une inépuisable richesse.
C’est précisément pour cette raison que Le Diplomate média a souhaité revenir d’abord au texte, avant de s’intéresser au film. Les adaptations passent ; Homère demeure. Les modes changent ; les vers de l’aède continuent de traverser les siècles. Trois mille ans après leur composition, Achille court toujours vers son destin, Hector défend encore les murailles de Troie, Ulysse poursuit inlassablement sa route vers Ithaque. À travers eux, c’est une certaine idée de l’Europe qui continue de vivre : une Europe qui ne se réduit ni à un marché, ni à une administration, ni même à une géographie, mais qui puise son unité la plus profonde dans une mémoire partagée, des héros communs et une même interrogation sur la grandeur de l’homme.
Relire Homère aujourd’hui n’est donc pas un exercice d’érudition réservé aux spécialistes des lettres anciennes. C’est renouer avec l’une des sources les plus anciennes de notre identité. C’est retrouver ce fil invisible qui relie les guerriers achéens aux légionnaires romains, les philosophes d’Athènes aux bâtisseurs de cathédrales, les humanistes de la Renaissance aux explorateurs des Temps modernes, Alexandre à César, Charlemagne à Napoléon, et jusqu’aux Européens du XXIᵉ siècle. Tant que l’Iliade et l’Odyssée continueront d’être lues, méditées et transmises, l’Europe conservera une part essentielle de son âme. Car une civilisation ne survit jamais uniquement par sa puissance ; elle survit d’abord par la fidélité qu’elle conserve envers les œuvres qui l’ont fait naître. Et parmi ces œuvres, aucune n’occupe une place plus haute, plus ancienne et plus universelle que les poèmes immortels d’Homère.
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