DÉCRYPTAGE – Israël ouvre le front de l’influence aux États-Unis

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Quand la bataille de l’opinion devient une affaire de millions
Israël ne combat plus seulement sur les terrains militaires du Proche-Orient. Un autre front s’est imposé, plus discret mais politiquement décisif : celui de l’opinion publique américaine. Alors que le soutien à la politique israélienne recule aux États-Unis, notamment parmi les jeunes générations et dans une partie de l’électorat conservateur, le gouvernement de Benyamin Netanyahou investit des sommes considérables pour reconquérir cet espace perdu.
Selon des documents enregistrés auprès du département américain de la Justice, près de deux millions de dollars auraient été dépensés sur le réseau social X, tandis qu’un montant total de 9,9 millions de dollars aurait été confié à la société Targeted Communications Global, contrôlée par le groupe Stagwell. Derrière cette opération apparaissent plusieurs stratèges républicains de premier plan, parmi lesquels Brad Parscale, ancien responsable de la campagne électorale de Donald Trump.
L’objectif est clair : influencer les milieux conservateurs américains, empêcher qu’une partie de la droite ne prenne ses distances avec Israël et présenter l’État hébreu comme un allié naturel de l’Amérique dans la défense de la liberté religieuse et de la civilisation occidentale.
La propagande change de cible
La campagne intitulée « Liberté, pas terreur » aurait obtenu plus de 224 millions de visualisations sur la plateforme YouTube. Les messages diffusés présentent Israël comme un rempart contre l’extrémisme religieux et comme une démocratie menacée par des forces hostiles à l’Occident.
Dans le même temps, des espaces publicitaires ont été achetés sur des médias conservateurs tels que Breitbart et Daily Caller. Le choix n’est pas fortuit. Ces publications s’adressent à un électorat républicain qui a longtemps soutenu Israël presque automatiquement, mais qui commence à se diviser sous l’effet de plusieurs facteurs : le coût des engagements extérieurs, les pertes civiles à Gaza, la méfiance envers les guerres permanentes et la montée d’un courant isolationniste au sein de la droite américaine.
La nouveauté ne réside donc pas seulement dans l’ampleur financière de l’opération. Elle réside dans le fait qu’Israël doit désormais convaincre un public qui, hier encore, lui était largement acquis.
Une bataille pour conserver Washington
La relation entre Israël et les États-Unis repose sur des intérêts militaires, technologiques, diplomatiques et économiques profonds. Washington fournit à Israël une aide militaire considérable, un accès privilégié aux armements américains et une protection politique dans les institutions internationales.
Pour Tel-Aviv, perdre le soutien de l’opinion américaine signifierait fragiliser, à moyen terme, cette architecture stratégique. Aucun gouvernement israélien ne peut ignorer que les décisions du Congrès dépendent aussi de l’évolution de l’électorat. Les campagnes d’influence cherchent donc moins à produire un résultat immédiat qu’à préserver les conditions politiques nécessaires au maintien de l’alliance.
Il s’agit d’un investissement stratégique. Quelques millions de dollars consacrés à la communication peuvent contribuer à protéger des flux d’aide militaire qui se chiffrent en milliards. L’opération répond ainsi à une logique géoéconomique simple : défendre par l’information un rapport de force dont les bénéfices militaires et financiers sont infiniment supérieurs au coût de la campagne.
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La droite américaine n’est plus un bloc
L’administration israélienne semble avoir compris que le Parti républicain est traversé par une fracture croissante. D’un côté se trouvent les conservateurs traditionnels, favorables à une alliance étroite avec Israël. De l’autre apparaissent des courants nationalistes qui refusent que les États-Unis financent indéfiniment les guerres de leurs alliés.
Cette évolution constitue un risque majeur pour Israël. Pendant des décennies, le soutien américain reposait sur une alliance entre les élites politiques, les milieux évangéliques, les organisations de pression favorables à Israël et une partie importante de l’industrie de défense. Aujourd’hui, cette coalition reste puissante, mais elle n’est plus incontestée.
La campagne vise donc à empêcher que la critique d’Israël ne s’installe durablement dans l’univers conservateur. En associant la défense d’Israël à la lutte contre le terrorisme, à la liberté religieuse et à la sécurité occidentale, ses promoteurs tentent de réactiver des réflexes idéologiques profondément enracinés dans la droite américaine.
L’influence étrangère et ses ambiguïtés
L’opération soulève aussi une question politique délicate : celle du rôle de consultants américains travaillant pour un gouvernement étranger. Certains responsables de la campagne n’auraient pas toujours clairement indiqué leur statut d’agents représentant des intérêts étrangers.
Cette ambiguïté est importante. Les États-Unis disposent de règles imposant aux intermédiaires agissant pour le compte d’un État étranger de déclarer leurs activités. Mais le secteur de la communication politique, de la publicité numérique et du conseil stratégique permet souvent de brouiller les frontières entre information, influence et propagande.
La question n’est donc pas de savoir si Israël est le seul pays à agir ainsi. De nombreux États consacrent d’importantes ressources à façonner leur image aux États-Unis. La véritable question est celle de la transparence : le public doit pouvoir savoir qui finance les messages qu’il reçoit et quels intérêts se trouvent derrière les campagnes présentées comme spontanées.
Peut-on acheter un consensus politique ?
Le directeur général de Stagwell, Mark Penn, estime que les jeunes Américains seraient mal informés et qu’il serait possible de les reconquérir. Cette affirmation révèle toute la logique de l’opération : le recul du soutien à Israël ne serait pas le résultat d’un jugement politique autonome, mais d’un défaut d’information qu’une campagne bien financée pourrait corriger.
Cette interprétation est commode, mais peut-être insuffisante. Les nouvelles générations ont accès à des images, des témoignages et des analyses que les médias traditionnels contrôlaient autrefois beaucoup plus facilement. Leur distance à l’égard d’Israël ne dépend donc pas seulement de la manière dont le conflit leur est raconté. Elle dépend aussi de ce qu’elles voient.
La communication peut modifier une perception, renforcer un camp ou contenir une crise d’image. Elle ne peut cependant pas effacer indéfiniment les conséquences visibles d’une guerre. Israël peut acheter des espaces publicitaires, rémunérer des consultants et produire des centaines de millions de visualisations. Il lui sera beaucoup plus difficile d’acheter durablement l’adhésion d’une opinion publique qui commence à remettre en cause les fondements mêmes de l’alliance.
Le véritable huitième front d’Israël n’est donc pas seulement celui de la propagande. C’est celui de la légitimité.
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