DÉCRYPTAGE – Trump, l’imprévisibilité qui devient un danger mondial

DÉCRYPTAGE – Trump, l’imprévisibilité qui devient un danger mondial

lediplomate.media — imprimé le 31/08/2026
Trump, l’imprévisibilité qui devient un danger mondial
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Une guerre annoncée comme éclair et transformée en guerre d’usure

Près de six mois après le début d’un conflit qui devait produire des résultats rapides, une conviction progresse parmi les analystes américains : l’Iran résiste mieux que ne le reconnaît Washington et pourrait même avoir pris l’avantage sur le plan politique.

Téhéran n’a pas besoin de vaincre militairement les États-Unis. Une telle victoire serait impossible dans une confrontation conventionnelle. Son objectif est différent : survivre, absorber les frappes, préserver une partie de ses capacités, infliger des coûts croissants et attendre que les divisions apparaissent dans le camp adverse.

C’est la logique d’une guerre d’usure. L’Iran compte sur la durée, sur la géographie, sur la dispersion de ses infrastructures et sur la difficulté américaine à transformer la supériorité aérienne en victoire politique. Les États-Unis peuvent détruire des installations, tuer des responsables et affaiblir certaines capacités. Ils ne peuvent cependant pas garantir qu’une campagne de bombardement produira un gouvernement iranien plus docile ou une région plus stable.

Plus Donald Trump affirme que la victoire est proche, plus la durée du conflit affaiblit sa parole. Une guerre éclair qui se prolonge cesse d’être une démonstration de force et devient une preuve de mauvais calcul.

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Des menaces toujours plus fortes, une crédibilité toujours plus faible

Le président américain multiplie les déclarations menaçantes. Il annonce des conséquences décisives, évoque de nouvelles attaques et laisse entendre que Washington pourrait encore augmenter la pression. Mais les objectifs politiques restent imprécis.

S’agit-il de détruire les capacités nucléaires iraniennes, d’imposer un changement de gouvernement, d’obliger Téhéran à négocier ou simplement de rassurer Israël et les monarchies du Golfe ? Ces objectifs exigent des moyens et des stratégies différents.

La dissuasion ne dépend pas du volume des menaces. Elle repose sur la conviction que celui qui menace est prêt à agir selon une logique claire. Lorsque les déclarations changent continuellement et ne sont pas suivies d’effets cohérents, l’adversaire apprend à en relativiser la portée.

L’imprévisibilité, que Trump considère comme un instrument de négociation, peut fonctionner dans une transaction commerciale. Elle devient dangereuse dans une confrontation où interviennent des installations nucléaires, des missiles, des routes énergétiques et plusieurs puissances régionales.

Téhéran peut finir par considérer certaines menaces comme du théâtre politique. Washington peut, de son côté, être tenté de frapper plus fortement afin de restaurer une crédibilité déjà entamée. C’est ainsi qu’un conflit limité peut se transformer en guerre régionale sans qu’aucun des acteurs ne l’ait initialement décidé.

La stratégie iranienne : survivre et diviser

L’Iran utilise des moyens asymétriques. Missiles balistiques, appareils sans pilote, forces navales légères, groupes alliés et réseaux politiques permettent de répartir la pression sur plusieurs fronts.

Téhéran peut menacer les bases américaines, les infrastructures énergétiques, la navigation et les partenaires régionaux des États-Unis sans engager toutes ses forces dans une bataille frontale. Cette dispersion oblige Washington à protéger simultanément de nombreux objectifs.

L’Iran exploite aussi les divergences entre les États-Unis, Israël, l’Europe et les pays arabes. Les gouvernements du Golfe redoutent la puissance iranienne, mais ils craignent encore davantage une guerre totale qui frapperait leurs ports, leurs raffineries et leurs centres économiques.

Oman et les autres médiateurs tentent de maintenir ouverts des canaux de négociation. Mais chaque nouvelle menace américaine et chaque riposte iranienne réduisent l’espace disponible pour la diplomatie.

La force de Téhéran réside moins dans sa capacité à vaincre que dans sa capacité à rendre la victoire ennemie trop coûteuse.

Le détroit d’Ormuz, arme économique mondiale

Le détroit d’Ormuz demeure le principal instrument de pression géoéconomique de l’Iran. Une part essentielle du pétrole et du gaz exportés par les pays du Golfe transite par ce passage étroit.

L’Iran n’a pas nécessairement besoin de le fermer complètement. Quelques attaques, mines, interceptions de navires ou menaces crédibles suffiraient à provoquer une hausse considérable des assurances maritimes et du prix du transport.

Les marchés réagiraient avant même une interruption réelle des exportations. Le pétrole et le gaz deviendraient plus chers, l’inflation repartirait à la hausse et les banques centrales seraient contraintes de maintenir des politiques monétaires restrictives.

L’Europe, fortement dépendante des importations d’énergie, subirait une nouvelle perte de compétitivité. Les économies asiatiques importatrices, notamment le Japon, la Corée du Sud, l’Inde et la Chine, seraient également touchées.

Le coût du conflit serait ainsi transféré bien au-delà du Moyen-Orient. Les ménages paieraient davantage pour l’énergie, les entreprises pour le transport et les États pour financer leurs déficits.

Une crise à Ormuz pourrait également perturber les chaînes d’approvisionnement, augmenter le prix des produits alimentaires et aggraver l’endettement des pays les plus fragiles. L’Iran transforme donc sa position géographique en capacité de pression mondiale.

Les limites militaires américaines

Les États-Unis conservent une supériorité technologique et opérationnelle considérable. Mais même la première puissance militaire mondiale ne dispose pas de réserves illimitées.

Les engagements simultanés au Moyen-Orient, en Europe et en Asie réduisent les stocks de munitions de précision, de missiles de croisière et d’intercepteurs destinés aux systèmes Patriot. Chaque projectile utilisé contre l’Iran ou pour défendre Israël doit être remplacé, ce qui demande du temps, des capacités industrielles et des financements.

La défense antimissile pose un problème particulier. Intercepter des missiles et des appareils sans pilote relativement peu coûteux à l’aide de projectiles beaucoup plus chers favorise la stratégie d’usure iranienne. Téhéran peut chercher à saturer les défenses et obliger Washington à consommer des ressources essentielles.

La question chinoise demeure en arrière-plan. La priorité stratégique américaine est censée être la région indo-pacifique. Mais une guerre prolongée contre l’Iran détourne des moyens militaires, diplomatiques et industriels qui pourraient être nécessaires face à Pékin.

Washington risque donc de s’épuiser dans un théâtre secondaire au moment où il affirme vouloir concentrer ses ressources sur son principal concurrent mondial.

Netanyahou agit selon ses propres objectifs

La relation entre Donald Trump et Benjamin Netanyahou constitue une autre source d’instabilité. Le gouvernement israélien poursuit une stratégie régionale qui ne coïncide pas toujours avec les priorités américaines.

Israël veut empêcher l’émergence de toute puissance militaire capable de limiter sa liberté d’action. Il frappe l’Iran, la Syrie et les réseaux considérés comme hostiles selon son propre calendrier.

Le bombardement de la base aérienne d’Abou al-Douhour en Syrie, malgré les appels américains à la retenue, montre les limites du contrôle exercé par Washington. Netanyahou peut pousser l’affrontement au-delà du niveau souhaité par Trump tout en comptant sur le soutien militaire des États-Unis en cas de riposte.

Cette asymétrie est dangereuse. Israël conserve l’initiative opérationnelle, tandis que les États-Unis supportent une grande partie des conséquences stratégiques, financières et diplomatiques.

Trump prétend diriger la coalition, mais il risque d’être entraîné par un allié qui poursuit ses propres intérêts. Plus Washington garantit automatiquement la sécurité israélienne, plus Netanyahou dispose d’une marge de manœuvre pour prendre des risques.

Le mécontentement progresse aux États-Unis

La guerre commence également à produire des divisions intérieures. Une partie de l’opinion publique américaine ne comprend pas clairement pourquoi le conflit se poursuit ni ce qui pourrait être considéré comme une victoire.

Les pertes, les dépenses, la diminution des réserves militaires et la hausse éventuelle du prix de l’énergie alimentent les critiques. Les adversaires de Trump dénoncent l’absence de stratégie, tandis qu’une partie de sa propre base politique refuse les interventions militaires prolongées.

Le président avait promis de mettre fin aux guerres sans issue. Il doit désormais expliquer pourquoi les États-Unis sont engagés dans un affrontement dont les objectifs restent mouvants.

L’Iran connaît parfaitement cette fragilité. Son régime a développé une forte capacité de résistance aux sanctions, aux crises économiques et aux pressions militaires. Il peut parier sur le fait que le système politique américain se lassera plus rapidement que lui.

Dans une démocratie, le temps de la guerre est lié aux élections, aux sondages et au consentement populaire. Dans un régime autoritaire, le coût humain et économique peut être imposé à la population pendant beaucoup plus longtemps.

Les conséquences géopolitiques

La prolongation du conflit affaiblit la capacité des États-Unis à organiser leurs alliances. Les pays européens craignent une augmentation des prix de l’énergie et une nouvelle vague d’instabilité. Les États arabes redoutent d’être transformés en champs de bataille ou en cibles de représailles iraniennes.

La Russie peut profiter de la hausse des prix énergétiques et du détournement de l’attention américaine. La Chine peut se présenter comme un acteur plus prudent tout en observant l’épuisement des ressources occidentales.

Pékin ne souhaite probablement pas une fermeture durable du détroit d’Ormuz, car son économie dépend des importations énergétiques. Mais il bénéficie politiquement d’une crise qui divise les États-Unis et leurs partenaires.

L’Europe apparaît une nouvelle fois comme un acteur dépourvu d’autonomie stratégique. Elle supporte les conséquences économiques des décisions américaines et israéliennes sans disposer des moyens nécessaires pour orienter le conflit.

Trois scénarios possibles

Le premier scénario serait celui d’un compromis négocié. Les États-Unis accepteraient de définir des objectifs limités, tandis que l’Iran consentirait à des mécanismes de contrôle sur certaines activités nucléaires. Une réduction progressive des tensions permettrait de protéger les routes énergétiques et d’éviter une guerre régionale.

Le deuxième scénario serait celui de l’usure prolongée. Les frappes, les menaces et les ripostes continueraient sans produire de victoire décisive. L’économie mondiale subirait une instabilité durable, les stocks militaires américains diminueraient et l’Iran renforcerait son récit de résistance.

Le troisième scénario serait celui de l’embrasement. Une attaque contre une base américaine, la mort d’un grand nombre de soldats, une frappe israélienne particulièrement destructrice ou une crise dans le détroit d’Ormuz pourraient déclencher une succession de représailles incontrôlables.

Ce dernier scénario ne nécessiterait pas une décision rationnelle en faveur de la guerre totale. Il pourrait résulter d’une erreur d’interprétation, d’un incident ou de la volonté d’un acteur secondaire d’empêcher toute négociation.

Quand l’imprévisibilité cesse d’être une force

Donald Trump a longtemps présenté son imprévisibilité comme un avantage. Ses adversaires, ne sachant pas jusqu’où il pourrait aller, seraient contraints de céder.

Mais cette méthode suppose que les menaces restent crédibles et que le président conserve le contrôle des événements. Or la prolongation de la guerre montre exactement le contraire : l’Iran résiste, Israël agit selon ses propres priorités, les alliés s’inquiètent et l’opinion américaine se divise.

La puissance militaire permet de détruire. Elle ne permet pas toujours d’imposer un ordre politique. Plus Washington utilise la menace sans définir un objectif atteignable, plus sa crédibilité diminue.

Le véritable danger ne réside donc pas seulement dans une attaque délibérée. Il réside dans l’accumulation de déclarations, de bombardements, de représailles et de malentendus qui rendent progressivement la guerre générale inévitable.

Dans un système international déjà fragmenté, l’imprévisibilité présidentielle ne constitue plus une méthode de négociation. Elle devient un risque stratégique pour les États-Unis et un danger économique et militaire pour le reste du monde.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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