DÉCRYPTAGE – Turquie et Israël : Retour sur la guerre froide qui commence à traverser la Syrie

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Ankara porte l’affaire Netanyahou devant Interpol, mais le véritable enjeu concerne le pouvoir régional
La décision turque de demander à Interpol une notice rouge contre Benjamin Netanyahou constitue un geste politique d’une portée considérable, mais elle doit être définie avec précision. Il ne s’agit pas d’un mandat d’arrêt international : c’est une demande adressée aux services de police des États membres afin qu’ils localisent une personne et procèdent éventuellement à son arrestation provisoire, conformément toutefois à leurs législations nationales respectives. Il appartient également à Interpol de déterminer si la demande respecte ses propres règles, qui interdisent toute intervention à caractère essentiellement politique ou militaire. Interpol
La procédure turque concerne trente-cinq personnes. Les mandats d’arrêt nationaux visant Netanyahou et le responsable israélien Afek Moskovitch auraient été délivrés le 14 juillet. Les accusations comprennent le génocide, les crimes contre l’humanité et la torture, en relation avec l’interception de la flottille humanitaire qui se dirigeait vers Gaza. Ankara a donc transmis une demande visant à engager la procédure internationale, sur laquelle Interpol devra se prononcer. Reuters
Il est difficile d’imaginer que Netanyahou puisse être arrêté dans un pays allié d’Israël sur la seule base de l’initiative turque. Cela ne rend cependant pas cette démarche insignifiante. Ankara cherche à accroître le coût diplomatique des déplacements du Premier ministre israélien, à renforcer son image de défenseur de la cause palestinienne et à transformer l’isolement politique d’Israël en instrument de sa propre projection régionale.
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La Syrie est le véritable terrain de confrontation
Le contentieux judiciaire ne constitue que la partie la plus visible d’une rivalité qui se développe principalement en Syrie. Après la chute de Bachar al-Assad, la Turquie est devenue le principal soutien extérieur du nouveau gouvernement de Damas. Ankara veut convertir l’influence politique acquise pendant la guerre en une présence économique et militaire durable.
Israël considère cette expansion comme une menace. Le bombardement de la base aérienne d’Abou al-Douhour, près d’Alep, était un avertissement adressé non seulement aux autorités syriennes, mais directement à la Turquie. Israël a affirmé que Damas était sur le point d’autoriser le déploiement de forces turques, en violation des accords de sécurité existants.
La Turquie et la Syrie ont nié tout projet de base permanente, mais Damas a reconnu qu’une délégation militaire turque avait visité les installations dans le cadre d’activités de formation et de coopération. Les États-Unis cherchent désormais à mettre en place un mécanisme de communication entre Israël, la Turquie et la Syrie afin d’éviter des incidents militaires. Reuters
L’attaque israélienne a endommagé la piste et plusieurs installations sans faire de victimes. La précision de l’opération révèle sa nature politique : démontrer qu’Israël possède la capacité et la volonté d’empêcher la construction d’infrastructures militaires turques qu’il considère comme dangereuses.
Deux puissances qui ne peuvent pas reculer
Israël dispose d’une supériorité technologique, de capacités de renseignement, d’une aviation avancée et d’armements à longue portée. Il peut frapper des installations syriennes sans pénétrer directement dans l’espace aérien contrôlé par la Turquie et sans exposer d’importantes forces terrestres.
Ankara possède cependant une profondeur stratégique, une armée nombreuse, une importante industrie militaire et une présence consolidée dans le nord de la Syrie. Surtout, elle peut influencer la reconstruction de l’appareil étatique et militaire syrien. La Turquie n’a pas besoin d’affronter directement Israël : il lui suffit de former les forces de Damas, de fournir des armements, de reconstruire les bases et d’intégrer la Syrie dans sa propre sphère économique.
C’est de cette situation que naît le risque. Israël peut bombarder une piste, mais ne peut pas éliminer indéfiniment l’influence turque sans entrer dans une spirale de frappes toujours plus fréquentes. La Turquie peut éviter une riposte immédiate, mais elle ne peut accepter que chacune de ses initiatives en Syrie soit soumise au droit de veto militaire israélien.
Une confrontation directe reste improbable, car aucun des deux pays n’en tirerait avantage. Une guerre peut néanmoins éclater sans avoir été délibérément recherchée : une attaque faisant des victimes turques, la destruction d’un appareil ou une riposte syrienne dirigée par des conseillers d’Ankara pourraient obliger les gouvernements à réagir.
Un problème au sein du système américain
La Turquie appartient à l’Alliance atlantique, tandis qu’Israël est le principal allié stratégique des États-Unis au Moyen-Orient. Définir Israël simplement comme le bras armé de Washington serait néanmoins réducteur. Le gouvernement israélien a démontré à plusieurs reprises qu’il poursuivait ses propres intérêts, même lorsque ceux-ci créaient des difficultés à la politique américaine.
Washington se trouve ainsi contraint de contenir deux alliés qui n’acceptent plus automatiquement la discipline américaine. La Turquie considère la Syrie comme un élément essentiel de sa sécurité nationale. Israël revendique la liberté de frapper partout où il estime voir apparaître une menace.
L’Alliance atlantique ne garantirait pas automatiquement à Ankara une protection dans le cadre d’une confrontation née des activités turques en Syrie. Dans le même temps, les États-Unis ne pourraient ignorer un conflit entre Israël et la deuxième armée de l’Alliance par ses effectifs. Il en résulterait une crise politique susceptible de remettre en cause l’ensemble de l’architecture occidentale dans la région.
La reconstruction syrienne vaut autant que les bases militaires
La rivalité possède également une dimension économique. La Syrie devra reconstruire ses routes, ses ports, ses aéroports, ses centrales électriques et ses réseaux de communication. Les entreprises turques sont les mieux placées pour obtenir une part substantielle de ces travaux et transformer le pays en un marché dépendant de la production et de la logistique d’Ankara.
Israël craint que cette pénétration économique ne produise inévitablement une influence militaire. Un aéroport reconstruit avec l’aide de la Turquie peut devenir un centre de formation ; une route commerciale peut se transformer en voie de ravitaillement ; un réseau civil de communication peut également servir aux forces armées.
L’enjeu comprend par ailleurs les routes énergétiques, la Méditerranée orientale et les liaisons entre le Golfe, la Syrie et la Turquie. Celui qui contrôlera la reconstruction syrienne pourra influencer les futurs couloirs commerciaux régionaux.
L’ordre américain est en train de se transformer
La distance croissante entre Ankara et Tel-Aviv révèle une tendance plus générale. Les alliés des États-Unis n’attendent plus passivement les décisions de Washington. Ils construisent des accords autonomes, renforcent leurs industries militaires et préparent des solutions de remplacement au cas où la protection américaine deviendrait moins crédible.
Cela ne signifie pas que l’hégémonie américaine soit déjà terminée. Les États-Unis demeurent la seule puissance capable d’exercer une pression décisive sur les deux pays. Mais ils doivent consacrer une part croissante de leur influence à empêcher leurs alliés de s’affronter entre eux.
La demande turque adressée à Interpol conduira difficilement Netanyahou en prison. Elle sert néanmoins à déclarer qu’Ankara ne considère plus Israël comme un interlocuteur difficile, mais comme un adversaire stratégique. La bataille juridique concerne Gaza ; la bataille décisive se déroule en Syrie, où la Turquie et Israël cherchent à tracer les frontières du nouveau Moyen-Orient.
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