DÉCRYPTAGE – Ukraine, le remaniement qui ouvre une guerre dans la guerre

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Zelensky sacrifie Fedorov et découvre l’ampleur du mécontentement
Le limogeage du ministre de la Défense Mykhailo Fedorov n’est pas un simple changement de gouvernement. Il constitue le moment où apparaissent au grand jour les fractures accumulées au sein de l’appareil ukrainien : entre la présidence et les commandements militaires, entre les réformateurs et la bureaucratie, entre ceux qui veulent combattre la Russie par la technologie et ceux qui continuent de raisonner selon une culture militaire traditionnelle.
Les manifestations qui ont éclaté à Kiev et dans d’autres villes constituent un fait rare dans un pays soumis à la loi martiale. Plus d’un millier de personnes se sont rassemblées devant les bureaux présidentiels pour réclamer le maintien de Fedorov et la destitution du commandant des forces armées, Oleksandr Syrsky. Il ne s’agit pas encore d’une révolte contre Zelensky, mais d’un avertissement : une partie de la société ukrainienne ne considère plus que chaque décision présidentielle soit automatiquement justifiée par la guerre.
Fedorov, âgé de seulement trente-cinq ans, était devenu le visage de la modernisation militaire. Il avait réduit les procédures, encouragé l’emploi des drones, favorisé la collecte et l’exploitation des données opérationnelles et tenté d’assainir le système des achats de la Défense. C’est probablement ce dernier point qui lui a valu davantage d’ennemis que ses résultats sur le champ de bataille ne lui ont apporté de soutiens.
L’affrontement avec Syrsky
Derrière le remaniement se trouve le conflit entre Fedorov et Syrsky. Le ministre sortant accuse le général d’avoir bloqué les réformes et de ne pas avoir affronté les véritables problèmes de l’armée. Le commandant répond en rappelant son rôle dans la défense de Kiev en 2022 et appelle chacun à se concentrer sur l’effort de guerre.
La polémique révèle deux conceptions opposées des forces armées. Fedorov représente un modèle souple, technologique, capable de relier de petites entreprises, les unités combattantes et une production rapide. Syrsky incarne une structure plus verticale, fondée sur la discipline et la concentration du commandement.
L’Ukraine aurait besoin des deux. Elle ne peut cependant pas se permettre qu’elles deviennent des factions ennemies.
La question la plus grave concerne les pertes. Syrsky est accusé par une partie des militaires d’adopter des méthodes trop rigides et trop coûteuses en vies humaines. Pour Kiev, le problème est stratégique : la Russie dispose d’une population plus nombreuse, de réserves plus importantes et d’un appareil industriel capable de soutenir une guerre longue. Chaque soldat ukrainien perdu est beaucoup plus difficile à remplacer.
Le paradoxe du champ de bataille
L’Ukraine obtient des résultats importants dans ses frappes en profondeur. Les raffineries, les dépôts, les nœuds ferroviaires et les centres logistiques russes sont touchés avec une fréquence croissante. Moscou est contrainte de disperser ses défenses et de mobiliser des ressources pour protéger un territoire immense.
Mais sur le front oriental, la réalité demeure différente. Les forces russes continuent d’avancer lentement, en exploitant leur supériorité numérique, leur artillerie, leurs bombes planantes et leurs missiles balistiques. Kiev peut endommager la machine de guerre russe, mais ne parvient pas encore à arrêter complètement sa pression terrestre.
Dans ce contexte, l’éviction de l’homme qui avait fait des drones l’un des principaux instruments permettant de compenser l’infériorité ukrainienne apparaît risquée. La démission annoncée de Pavlo Yelizarov, figure importante de la guerre technologique, montre que ce limogeage pourrait produire un effet en chaîne.
À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Ukraine, la prise de contrôle silencieuse : Zelensky et l’ascension des cadres formés par les États-Unis
Le coût économique de la crise
La Défense est désormais l’un des secteurs centraux de l’économie ukrainienne. Autour de la production de drones, de munitions et de systèmes électroniques sont apparues des entreprises, des réseaux de fournisseurs et des coopérations avec l’Europe et les États-Unis.
Fedorov avait tenté de transformer cette croissance en une véritable politique industrielle, afin de réduire la dépendance aux livraisons étrangères. Son départ peut ralentir les programmes, créer de l’incertitude dans les achats et favoriser le retour de groupes intéressés par le maintien de procédures opaques.
La question est également géoéconomique. Les alliés occidentaux ne financent pas seulement la guerre : ils investissent dans la future industrie militaire ukrainienne. Tout signal d’instabilité, de corruption ou de conflit entre appareils réduit la confiance et rend plus difficile l’attraction de capitaux.
Zelensky et le problème de la concentration du pouvoir
Le président affirme ne pas vouloir prendre parti entre Fedorov et Syrsky. Mais en temps de guerre, la neutralité du sommet n’est souvent qu’une autre forme de choix. Lorsqu’un ministre est limogé tandis que le commandant reste en fonction, le rapport de forces a déjà été tranché.
Zelensky a progressivement concentré le pouvoir entre les mains de la présidence. Au début, cette évolution constituait une réponse compréhensible à l’invasion. Avec le temps, toutefois, l’état d’urgence risque de devenir un système permanent.
Les manifestations rappellent celles qui avaient contraint le gouvernement à retirer une mesure portant atteinte à l’autonomie des organismes anticorruption. Le message est clair : les Ukrainiens peuvent accepter d’immenses sacrifices, mais ils ne veulent pas que la guerre serve de prétexte pour soustraire toutes les décisions au contrôle public.
L’avantage politique de Moscou
Le Kremlin suivra la crise avec attention et l’utilisera pour présenter une Ukraine divisée. Mais Washington et les capitales européennes observeront elles aussi les développements. Pour elles, ce qui compte n’est pas seulement la capacité de Kiev à combattre, mais aussi sa capacité à maintenir des institutions crédibles, des achats transparents et un commandement stable.
Le remaniement ne prouve pas que l’Ukraine soit au bord de l’effondrement. Il montre néanmoins que le conflit avec la Russie a exacerbé les contradictions internes au lieu de les effacer.
Kiev mène deux guerres. L’une contre Moscou, avec des hommes, des missiles et des drones. L’autre au sein de son propre État, entre appareils, ambitions et intérêts. La première apparaît sur les cartes. La seconde pourrait décider combien de temps encore l’Ukraine sera capable de résister.
À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Ukraine : La nomination d’Evhen Khmara révèle la fragilité du pouvoir de guerre
#Ukraine, #GuerreUkraine, #RussieUkraine, #Zelensky, #Fedorov, #Syrsky, #Remaniement, #PolitiqueUkraine, #Défense, #ArméeUkrainienne, #Drones, #InnovationMilitaire, #IndustrieDéfense, #OTAN, #Europe, #Russie, #Moscou, #Kiev, #Géopolitique, #AnalyseGéopolitique, #Conflit, #SécuritéInternationale, #Stratégie, #GuerreModerne, #TechnologieMilitaire, #Corruption, #Réformes, #Pouvoir, #CrisePolitique, #ÉconomieDeGuerre, #Missiles, #FrontEst, #ActualitéInternationale, #RelationsInternationales, #Décryptage, #IndustrieMilitaire, #Renseignement, #DroneWarfare, #UkraineNews, #International
