TRIBUNE – France-Algérie : De Charybde en Scylla 

TRIBUNE – France-Algérie : De Charybde en Scylla 

lediplomate.media — imprimé le 20/07/2026
France-Algérie
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« La manie de ce sacré Quai d’Orsay qui cherche toujours l’arrangement par définition ». (Charles de Gaulle, 1946). Il est vrai que l’homme du 18 juin 1940 a eu l’occasion de voir à l’œuvre la cohorte diplomatique durant les années sombres de la Seconde Guerre mondiale et de « L’Étrange défaite ». Il ne l’a pas oublié lorsqu’il revient au pouvoir en 1958, lui qui écrivait en 1967 : « Oh ! Le Quai d’Orsay va devoir demain se mouiller, chose qu’il n’aime pas trop ! » se retournerait dans sa tombe en prenant connaissance de l’entretien fleuve accordé par Stéphane Romatet, notre Ambassadeur, Haut Représentant de la République française en Algérie au média en ligne francophone algérien « Tout sur l’Algérie » (TSA), deux mois après son retour à Alger[1]. Ne sommes-nous pas parvenus au terme d’un long naufrage de la diplomatie française fait d’erreurs et de renoncements sous le règne empli de magnificence et de munificence d’Emmanuel Macron ? Une sorte de défaite de la pensée. Si notre clique au pouvoir actuellement à Paris trouve dans cet entretien avec la presse algérienne les accents d’une victoire diplomatique exemplaire, force est de constater que l’analyse de ce poulet médiatique démontre que nous sommes au cœur de la soumission la plus déplorable d’une France moyenne qui ne joue plus dans la cour des grands.

Un entretien avec la presse algérienne aux accents de victoire 

Examinons d’abord quel est le parcours de notre actuel Ambassadeur, Haut représentant de la République française en Algérie avant de prendre connaissance du contenu de ses dernières déclarations à la presse algérienne ! 

Qui est Stéphane Romatet ?

Un brillant énarque, né en 1960, à la Carrière particulièrement bien remplie marquée par plusieurs passages par des cabinets ministériels de gauche. Reprenons sa biographie telle qu’elle figure sur le site de l’ambassade de France en Algérie[2] : services au Ministère de la défense, 1986-1993 ; deuxième Conseiller à Amman, 1993-1996 ; à l’administration centrale, Direction des Affaires budgétaires, administratives et financières, délégué dans les fonctions de sous-directeur du budget et des interventions financières, 1996-1997 ; conseiller technique, Cabinet du Ministre des affaires étrangères et européennes, 1997-1999 ; deuxième conseiller à Ottawa, 1999-2003 ; premier conseiller, Conseiller de coopération et d’action culturelle à Dakar, 2003-2005 ; à l’administration centrale, chef du service de l’équipement puis chef de service des affaires immobilières, 2006-2007 ; conseiller puis Directeur adjoint du cabinet du ministre des affaires étrangères et européennes, 2007-2008 ; Secrétaire général adjoint, Directeur général de l’administration et haut fonctionnaire correspondant de défense et de sécurité, 2008-2009 ; Directeur général de l’administration et de la modernisation, 2009-2011 ; Ambassadeur extraordinaire plénipotentiaire à Canberra, 2011-2014 ; mis à disposition du cabinet du Premier ministre en qualité de conseiller diplomatique, 2014-2016 ; à l’administration centrale, chargé de mission, Direction générale, 2016-2017 ; ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire au Caire, 2017-2021 ; à l’administration centrale, Directeur du centre de crise et de soutien au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, 2021-2023 ; Ambassadeur, Haut Représentant de la République française à Alger, juillet 2023. Un parcours sans faute en vérité

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Que nous dit Stéphane Romatet ?

Rappelons que le jour de son retour à Alger, après un an d’absence forcée pour raison de crise entre Paris et Alger, Stéphane Romatet prend part aux commémorations des massacres de Sétif en 1945 dans une énième pénitence unilatérale ! D’entrée de jeu, l’Ambassadeur fixe le cadre général de sa mission : « Je suis revenu en Algérie avec un mandat, avec une volonté, celle du président Emmanuel Macron, celle aussi qui m’a été confirmée par le président Abdelmadjid Tebboune, de, en quelque sorte, remettre cette relation sur les rails ». C’est du lourd. Il décline ensuite les domaines de ce « reset » : faire redémarrer la coopération dans les domaines de « la sécurité (lutte contre le narcotrafic), la justice et les questions migratoires ». Sur la question sensible des visas, l’objectif serait de « faire en sorte que ce volume de visas puisse redémarrer à la hausse et de revenir probablement antérieur à la crise » (250 000 visas par an). Il affirme vouloir « faire en sorte que la population n’en subisse pas les conséquences ». Nous ne trouvons aucune trace des contreparties algériennes à tous ces gestes de bonté. Ce pétard diplomatique fait suite à toute une série de visites de nos ministres en Algérie : Intérieur, Justice, Armées (la ministre déléguée aux Armés, Alice Rufo) et du ministre algérien de l’Intérieur en France ainsi que bien d’autres dans un futur proche. Nous sommes rassurés. Tout va très bien Madame la marquise. Pour mémoire rappelons que cet entretien de notre Ambassadeur chic et choc intervient au moment où le Premier ministre, Sébastien Lecornu effectue une visite remarquée au Maroc au cours de laquelle il promet un « traité d’amitié hors norme »[3]. Où se trouve la cohérence d’ensemble de notre diplomatie au Maghreb ? Pour notre part, nous peinons à nous y retrouver dans cet entrelacs de mesures signifiant tout et leur contraire. 

Curieusement, le sort du journaliste français, Christophe Gleyes embastillé ans dans les très accueillantes geôles algériennes sous le faux prétexte d’espionnage depuis le 29 juin 2025 n’est pas évoqué par notre disert Ambassadeur de haute volée[4]. Et cela est d’autant plus étonnant que le sieur Stéphane Romatet fut un temps directeur-adjoint de cabinet du Ministre des étranges affaires, le très droitsdel’hommiste, Bernard Kouchner. L’homme au sac de riz, très discret sur le cas de Boualem Sansal[5].

Nous imaginons aisément que son texte a été vu et revu par les plus hautes autorités françaises avant imprimatur. À y regarder de plus près, cet entretien à tous les accents d’une diplomatie de la soumission, un grand classique de la diplomatie jupitérienne.

Un entretien avec la presse algérienne aux accents de soumission 

La prise de position de Stéphane Romatet, qui interroge le commun des mortels, entraîne, comme cela était largement prévisible, des réactions contrastées sur l’échiquier politique.

Cette prise de position étonnante d’un diplomate français de haut vol interroge à plus d’un titre.

L’on a la très nette impression que Stéphane Romatet joue volontairement le rôle de petit télégraphiste d’un Emmanuel Macron qui se planque par crainte d’exposer au grand jour l’échec de sa politique d’apaisement avec l’Algérie que l’on pourrait qualifier de diplomatie des courbettes. Il le confesse candidement lorsqu’il déclare : « Réengager avec l’Algérie une relation basée sur la confiance » en se référant au mandat que lui a confié le Président de la République. S’est-il au moins interrogé, en son âme et conscience, sur la portée de son geste au regard des avanies subies par notre pays au cours des dernières années de la part d’Abdelmadjid Tebboune ? S’est-il demandé s’il n’aurait pas dû refuser de donner suite à l’injonction jupitérienne en sa qualité de grand serviteur de l’État ? Même si comparaison n’est pas raison, imagine-t-on un seul instant nos ambassadeurs successifs à Berlin (André François-Poncet[6] puis Robert Coulondre[7]) avant la Seconde Guerre mondiale accorder des entretiens munichois à un média appartenant au parti au pouvoir en ce temps ? La question est dans la réponse. Âgé de 66 ans, il aurait pu aisément annoncer sa démission et son départ à la retraite pour ne pas avoir à se livrer à de telles acrobaties diplomatiques indignes d’un grand serviteur de l’État. Force est de constater qu’il ne l’a pas fait. Comprenne qui pourra ! Il aurait été bien inspiré de lire et méditer les derniers ouvrages de l’un de ses prédécesseurs, Xavier Driencourt[8], vilipendé par la presse de la bienpensance comme étant de droite, si ce n’est d’extrême droite.

Cette prise de position entraîne des réactions contrastées sur l’échiquier politique hexagonal.

Si les partis politiques de droite (LR et RN) s’insurgent à juste titre du contenu de ce morceau de bravoure diplomatique, les partis de gauche sont étrangement silencieux, comme à l’accoutumée, lorsqu’il s’agit de notre relation asymétrique avec l’Algérie[9]. Les principaux responsables politiques de ces formations dénoncent une stratégie jugée déséquilibrée en faveur des autorités algériennes[10]. Bruno Retailleau réagit, comme cela était largement prévisible, de manière critique : « Quelle tristesse de voir notre diplomatie contrainte de courber la tête à cause des renoncements du président de la République devant le régime algérien ».  François-Xavier Bellamy fait part de son désappointement « Aucune condition n’est fixée … Il n’était pourtant pas si simple d’expliquer que la France ne peut pas ouvrir ses portes aux citoyens algériens tant que leur gouvernement refuse toujours massivement de reprendre ceux qui y restent illégalement ».Jordan Bardella, président du Rassemblement national exprime son opposition à un « retour à la normale » de la politique des visas de la France vis-à-vis de l’Algérie. On ne saurait être plus clair et cohérent face à un régime corrompu qui mène Jupiter par le bout du nez sans que ses multiples compromissions, sa politique de la repentance à tout-va ne soient payées de retour. Le refus de la France de pratiquer la diplomatie de la réciprocité nous conduit dans l’impasse mortifère que nous connaissons aujourd’hui.

Diplomatie française ou la descente en enfer 

« Les endroits où l’homme place son honneur, c’est incroyable … Les c… devraient pousser sur la tête comme une couronne » (« Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable », 1975). On ne saurait mieux dire que ne le fait Romain Gary qui fut diplomate – non- conformiste- de 1945 à 1960. L’homme a bien connu les compromissions de ses collègues de la Maison des bords de Seine durant la Seconde Guerre mondiale, la Quatrième République et les débuts de la Cinquième. Les choses n’ont pas beaucoup changé depuis cette époque. Le courage n’est pas la vertu cardinale d’une majorité d’Ambassadeurs plus portés à l’aplaventrisme qu’à la diplomatie de la tête haute. Que ne ferait-on pas pour s’attirer les faveurs du Prince qui nous gouverne ? Que ne cède-t-on pas facilement à l’esprit de défaite au lieu de privilégier l’esprit de résistance ? L’attitude peu glorieuse des diplomates français durant la Seconde Guerre mondiale nous en fournit un exemple éclairant[11]. L’histoire ne serait-elle qu’un éternel recommencement ? Nous avons la faiblesse de le penser à la lumière des dernières évolutions de la relation entre la France et l’Algérie qui évolue de Charybde en Scylla après cet entretien lunaire qui mériterait amplement de trouver une place de choix dans le bêtisier diplomatique du Quai des brumes.

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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] Éloi Passot, Paris souhaite de nouveau délivrer 250 000 visas par an aux ressortissants algériens, Le Figaro, 18-19 janvier 2026, pp. 1 et 5.

[2] https://dz.diplomatie.gouv.fr/fr/biographie-de-m-stephane-romatet-ambassadeur-haut-representant-de-la-republique-francaise-en

[3] Tristan Quinault-Maupoil, À Rabat, Sébastien Lecornu prend le parti du Maroc et promet un « traité d’amitié hors norme », Le Figaro, 18-19 juillet 2026, p. 5.

[4] Catherine Fouteau, Christophe Gleyzes : la place d’un journaliste n’est jamais en prisonwww.mediapart.fr , 4 décembre 2025.

[5] Boualem Sansal, La Légende, Gallimard, 2026.

[6] André François-Poncet, Souvenirs d’une ambassade à Berlin, Flammarion, 1946.

[7] Robert Coulondre, De Staline à Hitler. Souvenirs de deux ambassades (1936-1939), Hachette, 1950.

[8] Xavier Driencourt, France-Algérie, le double aveuglement, éditions de l’Observatoire, 2025 et L’Algérie 1830-2026, vérités et légendes, Perrin, 2026.

[9] Jean Daspry, De quelques vérités dérangeantes sur l’Algériewww.lediplomate.media , 10 juin 2026.

[10] Louise Dugast, Augmentation du nombre des visas, Christophe Gleyzes …L’interview de l’ambassadeur de France critiquéewww.lejdd.fr , 17 juillet 2026.

[11] Jean Mendelson/Isabelle Richefort, (introduction de Jean-Marie Soutou), 1943 : l’heure du choix pour les diplomates, Comité des travaux historiques et scientifiques (CTHS), 2025.


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