DÉCRYPTAGE – Ukraine : La nomination d’Evhen Khmara révèle la fragilité du pouvoir de guerre

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
En plaçant un homme des services de sécurité à la tête de la Défense, Volodymyr Zelensky privilégie l’efficacité opérationnelle au respect des équilibres institutionnels
La nomination d’Evhen Khmara comme ministre de la Défense par intérim ne constitue pas un simple changement de personnel au sommet de l’État ukrainien. Elle révèle une transformation plus profonde du pouvoir à Kiev, soumis depuis plusieurs années à la logique de la guerre, à l’urgence militaire et à la concentration croissante des décisions autour de la présidence.
Volodymyr Zelensky a annoncé cette décision alors que des manifestations se poursuivaient à Kiev et dans plusieurs villes ukrainiennes contre le limogeage de Mykhaïlo Fedorov. Âgé de trente-cinq ans, celui-ci avait acquis une réelle popularité grâce à son image de modernisateur de l’armée, à sa proximité avec les secteurs technologiques et à son soutien au développement massif des drones.
Son remplacement par Evhen Khmara marque donc un changement de méthode. Là où Fedorov représentait l’innovation, la numérisation et la mobilisation de l’industrie civile au service de la guerre, Khmara incarne l’univers du renseignement, des opérations clandestines et de la sécurité intérieure.
Un officier issu de la guerre secrète
Evhen Khmara a progressé pendant quinze ans au sein du Service de sécurité d’Ukraine. Entre 2023 et le début de l’année 2025, il a dirigé le centre des opérations spéciales Alpha, une unité engagée dans certaines des actions les plus sensibles conduites contre la Russie.
Cette expérience lui confère un profil très différent de celui d’un ministre civil traditionnel. Khmara connaît les réseaux de renseignement, les opérations derrière les lignes adverses, les actions de sabotage et les frappes à longue distance. Sa nomination suggère que Kiev considère désormais la profondeur stratégique russe comme un théâtre d’opérations aussi important que le front du Donbass.
L’objectif ukrainien ne consiste plus seulement à contenir les forces russes ou à reprendre des territoires. Il s’agit aussi d’endommager les dépôts de carburant, les centres logistiques, les infrastructures ferroviaires, les aérodromes et les sites industriels qui soutiennent l’effort de guerre de Moscou.
Du point de vue militaire, le choix de Khmara peut donc répondre à une volonté de mieux coordonner le renseignement, les drones, les forces spéciales et les capacités de frappe. Mais cette concentration comporte également des risques. Un responsable formé dans les services de sécurité peut privilégier le secret, la rapidité et la discipline verticale, au détriment du contrôle politique, de la transparence budgétaire et du débat institutionnel.
Une nomination juridiquement contestée
La principale difficulté réside dans la conformité de cette désignation avec la législation ukrainienne. Le ministre de la Défense doit normalement être un civil, précisément afin de maintenir une séparation entre le pouvoir politique, les forces armées et les services de sécurité.
En nommant par intérim un officier issu du Service de sécurité, Zelensky semble interpréter de manière très large les pouvoirs exceptionnels liés à la guerre. Cette décision peut être justifiée par l’urgence, mais elle ouvre un précédent délicat.
Depuis le début du conflit, l’Ukraine vit sous un régime où la nécessité militaire tend à absorber progressivement les règles ordinaires. Les élections sont suspendues, les médias sont étroitement encadrés, les partis considérés comme proches de Moscou ont été interdits et l’exécutif concentre une part croissante de l’autorité.
La question n’est donc pas seulement de savoir si Khmara possède les compétences nécessaires. Elle est de déterminer jusqu’où un État en guerre peut s’éloigner de ses propres règles sans affaiblir la légitimité politique qu’il prétend défendre.
Le limogeage de Fedorov et la bataille de l’opinion
Les manifestations provoquées par le départ de Mykhaïlo Fedorov montrent que la société ukrainienne ne se contente plus d’accepter les décisions présidentielles au nom de l’unité nationale. Après plusieurs années de guerre, les sacrifices humains, la mobilisation, les difficultés économiques et les tensions sociales pèsent de plus en plus lourdement.
Fedorov représentait une Ukraine jeune, technologique et tournée vers l’Occident. Son éviction peut être perçue comme le remplacement d’un ministre populaire par un homme provenant d’un appareil de sécurité moins visible et moins contrôlable.
Pour Zelensky, le risque est double. Sur le plan intérieur, il peut donner l’impression de préférer la fidélité et la discipline à la popularité et à l’autonomie politique. Sur le plan extérieur, il expose l’Ukraine aux critiques de ceux qui estiment que le pays s’éloigne progressivement des normes démocratiques européennes.
Cette contradiction est particulièrement sensible au moment où Kiev cherche à accélérer son intégration dans l’Union européenne. Bruxelles exige des réformes de la justice, de la gouvernance et de la lutte contre la corruption. Or la nomination contestée d’un responsable des services de sécurité à la tête de la Défense peut être interprétée comme un recul institutionnel.
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Une guerre industrielle devenue guerre économique
Le ministère ukrainien de la Défense ne gère plus seulement les opérations militaires. Il contrôle une part essentielle des dépenses publiques, des achats d’armement, des contrats industriels et de la coopération avec les pays occidentaux.
La guerre a transformé l’économie ukrainienne. Une part considérable du budget dépend désormais de l’aide étrangère, tandis que l’industrie nationale est réorientée vers la production de drones, de munitions, de systèmes électroniques et de moyens de communication.
Dans ce contexte, le ministre de la Défense devient aussi un acteur économique majeur. Il doit répartir les ressources entre les besoins immédiats du front et la reconstruction d’une industrie militaire nationale. Il doit également négocier avec les fournisseurs européens et américains, dont les intérêts ne correspondent pas toujours à ceux de l’Ukraine.
La nomination de Khmara pourrait favoriser les programmes liés aux drones d’attaque, au renseignement et aux opérations spéciales. Mais elle pourrait aussi marginaliser les projets civils et industriels défendus par Fedorov, notamment la création d’un écosystème technologique capable de réduire la dépendance envers les livraisons occidentales.
Le choix d’un pouvoir assiégé
Sur le plan géopolitique, la décision de Zelensky traduit probablement une inquiétude croissante. L’Ukraine doit faire face à la pression russe, à l’épuisement de ses effectifs, aux incertitudes concernant l’aide occidentale et aux divisions internes.
Dans ces conditions, le président ukrainien semble choisir un homme de confiance, capable de travailler dans le secret et de coordonner les instruments militaires et sécuritaires de l’État. Ce choix peut renforcer l’efficacité opérationnelle à court terme. Il risque cependant d’accélérer la transformation de l’Ukraine en un État dominé par les exigences de la sécurité nationale.
La guerre impose des décisions rapides. Mais plus elle dure, plus la frontière devient fragile entre l’exception nécessaire et la normalisation de l’exception. La nomination d’Evhen Khmara se situe précisément sur cette ligne.
Elle peut annoncer une intensification de la guerre clandestine contre la Russie. Elle peut aussi marquer une nouvelle étape dans la centralisation du pouvoir ukrainien. Dans les deux cas, elle montre que la bataille décisive ne se déroule plus seulement dans les tranchées : elle se joue également au cœur des institutions, dans la gestion des ressources et dans la capacité de l’Ukraine à rester un État de droit tout en menant une guerre de survie.
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