DÉCRYPTAGE – Zelensky, le pouvoir construit sur la guerre

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Les accusations de son ancienne porte-parole rouvrent le dossier de la dérive politique de Kiev
Les propos de Iuliia Mendel, porte-parole de Volodymyr Zelensky pendant deux ans, dans le JDD ce week-end, ne viennent pas d’une adversaire traditionnelle du président ukrainien. Ils émanent d’une personne qui a directement participé à la construction de son image publique, défendu ses choix et représenté la voix officielle de la présidence. C’est précisément pour cette raison que son témoignage revêt un poids politique particulier.
Mendel décrit un président inexpérimenté, progressivement isolé et déjà incapable, avant la guerre, d’entretenir des relations stables avec ses principaux interlocuteurs occidentaux. Selon son récit, dès 2021, une partie de l’entourage présidentiel doutait que Zelensky puisse aller au terme de son mandat. Ses relations difficiles avec l’administration américaine et avec Angela Merkel auraient révélé une fragilité politique antérieure à l’invasion russe.
L’accusation la plus grave concerne toutefois la transformation de la guerre en fondement même de la survie politique du président. Le conflit ne serait plus seulement une bataille pour la défense du territoire ukrainien, mais aussi l’instrument grâce auquel le pouvoir présidentiel a pu se renforcer, neutraliser les oppositions et repousser indéfiniment toute véritable vérification démocratique.
Le paradoxe de la légitimité
La guerre a conféré à Zelensky une stature internationale qu’il aurait difficilement acquise en temps de paix. De président contesté et politiquement affaibli, il est devenu, dans l’imaginaire occidental, le symbole de la résistance face à la Russie.
Cette transformation a créé un paradoxe. Plus le conflit se prolonge, plus le système politique ukrainien dépend de la figure du président ; mais plus le pouvoir se concentre, plus grand devient le risque de confondre la défense nationale avec la défense du groupe dirigeant.
La suspension du fonctionnement électoral normal, la limitation de l’activité de certains partis, le contrôle de la communication et la centralisation des décisions sont justifiés par l’état d’urgence. Aucun État en guerre ne peut fonctionner comme en temps de paix. Le problème apparaît lorsque l’exception devient permanente et que la frontière entre sécurité nationale et conservation du pouvoir devient impossible à distinguer.
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Corruption et dépendance à l’aide occidentale
Les accusations de corruption prennent une dimension encore plus délicate parce que l’Ukraine dépend largement du soutien économique et militaire étranger. L’aide occidentale ne sert pas seulement à acheter des armes, mais aussi à soutenir le budget public, à payer les salaires, à financer les infrastructures et à empêcher l’effondrement de l’État.
Dans ces conditions, tout soupçon de détournement, de favoritisme ou d’opacité affaiblit la confiance des pays donateurs. L’Europe et les États-Unis ont engagé d’immenses ressources dans la survie de l’Ukraine, mais l’absence de contrôles rigoureux risque de transformer le soutien politique en responsabilité financière croissante.
L’économie ukrainienne est désormais liée à une forme de dépendance structurelle. La production intérieure a été frappée, des millions de citoyens ont quitté le pays et de vastes zones industrielles et agricoles ont été détruites, endommagées ou occupées. Même dans le meilleur des scénarios, la reconstruction exigera des investissements considérables et des délais très longs. La question décisive sera de savoir qui contrôlera ces flux financiers et quels intérêts économiques, nationaux ou étrangers, orienteront la reconstruction.
La guerre comme système politique
Du point de vue stratégique, la guerre a profondément transformé la nature de l’État ukrainien. Les forces armées sont devenues l’institution centrale du pays, tandis que le pouvoir politique s’est organisé autour des nécessités du front et de la relation avec les alliés.
Cette militarisation peut produire une certaine efficacité à court terme, mais elle risque de générer des déséquilibres durables. Un pays soumis pendant des années à la mobilisation peut voir l’ensemble de la société subordonné à la logique militaire. Le recrutement, les pertes humaines, la discipline de l’information et le sacrifice économique deviennent alors des éléments permanents de la vie collective.
La position de Zelensky dépend également de sa capacité à démontrer que la poursuite de la guerre peut encore produire des résultats concrets. Si le front reste bloqué, si les pertes augmentent et si l’aide occidentale diminue, la rhétorique de la victoire peut se transformer en facteur de faiblesse.
Le problème n’est pas seulement militaire. Il est politique. Un gouvernement qui lie sa légitimité à la poursuite du conflit peut avoir peu d’intérêt à accepter des compromis, surtout si la paix implique des concessions territoriales ou une révision des responsabilités internes.
Les intérêts de l’Occident
Les alliés occidentaux ont longtemps présenté Zelensky comme le visage indispensable de l’Ukraine. Ce choix a simplifié la communication politique, mais il a aussi excessivement personnalisé le soutien à Kiev.
La stabilité de l’Ukraine ne peut pas dépendre d’un seul homme. Washington et les capitales européennes devraient avoir intérêt à construire des institutions solides, des mécanismes de contrôle indépendants et un système politique capable de survivre à la guerre. Défendre l’Ukraine ne devrait pas signifier soutenir sans conditions toutes les décisions de la présidence.
Il existe également un intérêt géoéconomique évident. La reconstruction de l’Ukraine constituera probablement l’un des plus grands marchés européens des prochaines décennies : infrastructures, énergie, défense, télécommunications, agriculture et transports. Les entreprises occidentales observent déjà ces perspectives. Mais c’est précisément pour cette raison que la faiblesse institutionnelle et la corruption peuvent transformer la reconstruction en terrain de compétition entre groupes économiques, oligarchiques et financiers.
Un témoignage qui ne peut être ignoré
Les déclarations de Iuliia Mendel ne constituent pas une preuve définitive de toutes les accusations visant Zelensky. Elles représentent le témoignage d’une ancienne collaboratrice et doivent être évaluées avec esprit critique. Mais il serait tout aussi erroné de les écarter comme une simple propagande favorable à la Russie.
Sa voix remet en cause la représentation simplifiée d’une Ukraine parfaitement démocratique, dirigée par un président dépourvu de toute responsabilité interne. La guerre russe demeure à l’origine de la tragédie ukrainienne, mais l’agression extérieure n’efface ni les problèmes de pouvoir, ni la corruption, ni l’affaiblissement de la démocratie.
La question centrale apparaît désormais clairement : Zelensky poursuit-il la guerre pour sauver l’Ukraine, ou la guerre est-elle devenue aussi le moyen par lequel Zelensky se sauve lui-même ?
Tant que le conflit se poursuivra, ces deux exigences resteront étroitement mêlées. Mais lorsque viendra le temps de la paix, l’Ukraine ne devra pas seulement reconstruire ses villes et son économie. Elle devra également reconstruire ses institutions et déterminer si le pouvoir accumulé pendant l’état d’urgence pourra réellement revenir sous le contrôle démocratique.
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