ANALYSE – Diesel russe contre président ukrainien : Trump met Zelensky au pied du mur

ANALYSE – Diesel russe contre président ukrainien : Trump met Zelensky au pied du mur

lediplomate.media — imprimé le 13/10/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Angélique Bouchard

« Il est temps que l’Ukraine se trouve un nouveau président. » Le 10 octobre, Donald Trump a franchi une ligne qu’il n’avait jamais franchie aussi ouvertement. En cause, les frappes ukrainiennes sur les raffineries russes, au lendemain d’un accord qui suspend les sanctions américaines sur le diesel de Moscou. À quatre semaines des élections de mi-mandat, le prix à la pompe pèse désormais plus lourd, dans la balance de Washington, que le levier militaire de Kiev.

La scène se déroule le samedi 10 octobre, sur la pelouse sud de la Maison-Blanche, juste avant que le président américain ne s’envole pour un meeting de campagne à Clarksville, dans le Tennessee. Interrogé sur les critiques de Volodymyr Zelensky, qui venait de dénoncer l’accord conclu la veille avec Moscou, Donald Trump ne se contente pas de défendre son initiative. Il juge qu’il est « temps que l’Ukraine se trouve un nouveau président », accuse son homologue d’aggraver la crise mondiale du carburant en continuant d’autoriser les frappes sur les raffineries russes, et lâche, à propos de ces attaques : « Il ferait bien d’arrêter, bon sang. » Le reproche est ancien, le ton ne l’est pas. « Nous avons dit : vous pouvez faire ce que vous voulez à la Russie. Ne touchez pas aux raffineries », rappelle-t-il, avant d’ajouter que Zelensky « aurait pu conclure de nombreux accords » et que, « pour une raison ou une autre, il ne le fait jamais ».

La formule n’est pas tout à fait inédite dans la bouche de Trump. En février 2025, il avait déjà qualifié le président ukrainien de « dictateur sans élections », en allusion au scrutin reporté sous la loi martiale, quelques jours avant l’altercation retentissante du Bureau ovale. Mais il s’agissait alors de forcer Kiev à la table des négociations. Cette fois, l’exigence porte sur un point précis de la conduite de la guerre, et la sanction évoquée vise la personne même du chef de l’État ukrainien.

Le prix à la pompe, boussole de la Maison-Blanche

Pour comprendre la brutalité du propos, il faut partir des stations-service américaines. Le mois dernier, le gallon de diesel a atteint 6,26 dollars en moyenne sur le territoire, un record, et plusieurs entreprises de transport routier et de fret ont déposé le bilan. Agriculteurs, éleveurs, routiers : la clientèle la plus exposée à la flambée du gazole est aussi l’un des socles électoraux du Parti républicain, dont les élus pressent la Maison-Blanche d’obtenir une baisse avant le scrutin de novembre. Cette semaine encore, Donald Trump a signé un décret élargissant temporairement l’usage routier, sans taxe ni pénalité, du diesel teinté en rouge, normalement réservé aux engins agricoles et hors route. La mesure dit assez l’urgence : on puise dans les stocks à usage restreint faute de mieux.

La tension sur le marché procède de deux guerres à la fois. D’un côté, le conflit avec l’Iran a réduit les flux pétroliers transitant par le détroit d’Ormuz. De l’autre, les frappes ukrainiennes à longue portée sur l’industrie pétrolière russe ont provoqué des rationnements dans plusieurs régions de Russie, des bagarres dans des stations-service, un aveu de pénurie par Vladimir Poutine lui-même et, en juillet, une interdiction russe des exportations de diesel. Privé d’une partie de l’offre du Golfe, le marché mondial a perdu en prime le gazole russe. C’est à cette seconde source que Washington a décidé de s’attaquer.

Ormuz et Moscou, les deux robinets

Le 9 octobre, sur Truth Social, Donald Trump annonce qu’à l’issue d’une « discussion hautement réussie », Vladimir Poutine a accepté de livrer « immédiatement » plus de 300 000 tonnes de diesel au marché américain et mondial, 500 000 tonnes supplémentaires en novembre, puis un million de tonnes, et enfin, « selon l’état de leurs raffineries », trois millions de tonnes à brève échéance. En contrepartie, les restrictions américaines sur les exportations russes de diesel sont suspendues jusqu’au 7 avril. Le message présidentiel associe explicitement les deux fronts : entre le « contrôle total » du détroit d’Ormuz revendiqué par Washington et cette annonce, les prix du diesel vont baisser, promet-il en majuscules, « en nombres record, et vite ».

Le même jour, à la Maison-Blanche, il assure que les prix « vont dégringoler » et que la guerre avec l’Iran sera bientôt terminée « d’une manière ou d’une autre ». Téhéran, affirme-t-il, n’aurait plus ni armée, ni marine, ni aviation, ni défense antiaérienne ; la marine américaine aurait établi un blocus sur Ormuz où « personne ne passe ». Ces assertions, invérifiables à ce stade, éclairent une contradiction de fond. Un détroit verrouillé, fût-ce par la marine américaine, reste un détroit où le pétrole circule mal. Tant que la crise du Golfe n’est pas soldée, le diesel russe devient la variable d’ajustement la plus rapide, et la Maison-Blanche entend la mobiliser pleinement.

Le revirement est spectaculaire. Le 22 septembre, à la tribune des Nations unies, Donald Trump menaçait encore d’utiliser de nouvelles prérogatives tarifaires contre les acheteurs d’énergie russe « si nécessaire » pour mettre fin à une guerre qui tue, selon lui, 25 000 personnes par mois, « surtout des soldats ». Moins de trois semaines plus tard, Washington suspend ses propres sanctions sur ce même produit. Entre-temps, Steve Witkoff et Jared Kushner ont rencontré Vladimir Poutine à Moscou, puis se sont rendus à Kiev début septembre. La logique de pression économique sur la Russie s’efface devant celle du prix à la pompe, et l’Ukraine se retrouve priée d’aligner sa stratégie militaire sur ce nouvel arbitrage.

Pour Kiev, une désescalade à sens unique

Volodymyr Zelensky a immédiatement mis en garde contre l’accord : la levée temporaire des sanctions, selon lui, offrira à Moscou des recettes supplémentaires pour acheter des armes et prolonger la guerre. L’argument touche au cœur de la stratégie ukrainienne. Les frappes sur les raffineries visent précisément une industrie qui fournit à la fois des devises et du carburant à l’effort de guerre russe. Les suspendre au moment même où le diesel russe retrouve ses débouchés internationaux reviendrait à laisser la Russie reconstituer ses revenus énergétiques, sans aucune assurance qu’elle épargne en retour le réseau électrique ukrainien.

Kiev avait pourtant formulé sa propre offre. Fin septembre, Zelensky s’était présenté à l’Assemblée générale de l’ONU avec des « propositions concrètes de sécurité et des mesures de désescalade ». Sa séquence était claire : la Russie cesse d’abord ses frappes sur le secteur énergétique, les infrastructures critiques et les exportations alimentaires ukrainiennes, puis l’Ukraine prend des mesures équivalentes. Son gouvernement réclamait en parallèle des systèmes de défense aérienne supplémentaires, davantage de batteries Patriot, une aide pour protéger ses exportations de céréales en mer Noire et un soutien à la production locale d’intercepteurs de conception américaine. Les enquêteurs de l’ONU avertissaient de leur côté que de nouvelles attaques russes sur le réseau électrique pourraient priver des millions d’Ukrainiens d’électricité et de chauffage à l’approche de l’hiver.

Le 10 octobre, aucune de ces demandes n’a reçu de réponse. La séquence a été inversée : c’est à Kiev qu’il revient de renoncer d’abord, et sans contrepartie annoncée. Avant sa rencontre avec Zelensky à New York, Trump résumait lui-même l’ambivalence de sa position en qualifiant la campagne ukrainienne de « coup sérieux contre les Russes », mais aussi de « coup sérieux sur le prix du diesel ». En trois semaines, le second terme de l’équation l’a emporté sur le premier.

De Doonbeg à la Maison-Blanche, une exigence qui monte d’un cran

L’avertissement n’est pas nouveau. Le 13 septembre, en marge de l’Irish Open disputé sur son golf de Doonbeg, en Irlande, Donald Trump avait déjà fixé la ligne : Zelensky « doit faire une chose », cesser de détruire le diesel en Russie. L’Ukraine pouvait viser d’autres cibles sur le territoire russe, précisait-il, mais pas le gazole, « parce qu’il provoque une pénurie ». Et d’insister sur l’origine du problème : « Ce n’est pas le Moyen-Orient qui fait ça. » Il disait alors en avoir parlé directement avec le président ukrainien. Deux jours plus tôt, le prix moyen du diesel américain avait franchi pour la première fois la barre des 6 dollars.

Entre Doonbeg et la pelouse de la Maison-Blanche, le registre a changé de nature. En septembre, il s’agissait d’une consigne, assortie d’une liste de cibles de substitution. En octobre, l’injonction s’accompagne d’une mise en cause directe de la légitimité du dirigeant ukrainien. Sur le terrain, pendant ce temps, rien ne s’apaise : Moscou a intensifié ses attaques aériennes, missiles balistiques et drones compris, contre les villes ukrainiennes, de Kiev à Dnipro et Soumy, tandis que les drones ukrainiens frappaient encore, le 20 septembre, la raffinerie de Moscou et des installations de la région de Samara.

Le pari de Trump, le dilemme de Zelensky

Le calcul de la Maison-Blanche est lisible. Un afflux de diesel russe, combiné à une issue rapide dans le Golfe, doit faire baisser les prix avant le 3 novembre ; les frappes ukrainiennes, en menaçant cette offre, deviennent un obstacle intérieur autant qu’un enjeu diplomatique. Que cet arbitrage revienne à desserrer l’étau sur l’économie de guerre russe au moment où Washington prétend arracher un accord de paix « plus vite que les gens ne le comprennent » ne semble pas, à ce stade, inquiéter l’administration.

Pour Kiev, le dilemme est sans issue confortable. Obtempérer, c’est abandonner l’un des rares instruments qui aient réellement entamé la capacité financière et logistique de l’adversaire, à l’entrée d’un hiver où le réseau électrique ukrainien redevient la cible prioritaire de Moscou. Refuser, c’est s’exposer à la défiance ouverte d’un président américain qui suggère désormais, devant les caméras, de changer d’interlocuteur. Entre ces deux risques, Volodymyr Zelensky dispose de peu de marges, sinon de celle que lui laisseront les Européens, et le calendrier électoral américain lui en accorde moins encore.


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Angélique Bouchard

Angélique Bouchard

Diplômée de la Business School de La Rochelle (Excelia - Bachelor Communication et Stratégies Digitales) et du CELSA - Sorbonne Université, Angélique Bouchard, 25 ans, est titulaire d’un Master 2 de recherche, spécialisation « Géopolitique des médias ». Elle est journaliste indépendante et travaille pour de nombreux médias. Elle est en charge des grands entretiens pour Le Dialogue.

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