ÉCONOMIE – État stratège et souveraineté industrielle de la France après 25 ans d’effacement : Idées d’Europe, d’Asie et des États-Unis pour la réindustrialisation française

Par François Souty
François Souty, PhD en histoire économique, ancien chargé d’affaires internationales à la Direction générale de la concurrence de la Commission européenne (2021-2024), a été membre du Comité d’experts de l’OCDE sur la politique de la concurrence de 1996 à 2024. Il enseigne les institutions européennes et la géopolitique au groupe Excelia Business School (La Rochelle-Paris Cachan) ainsi que le droit et la politique de la concurrence européenne à la Faculté de droit de l’Université de Nantes. Il est responsable de la section économie chez Le Diplomate Media.
« Grandir sa force à la mesure de ses desseins, ne pas attendre du hasard ni des formules ce qu’on néglige de préparer, proportionner l’enjeu et les moyens : l’action des peuples, comme celle des individus, est soumise à ces froides règles. Inexorables, elles ne se laissent fléchir ni par les plus belles causes ni par les principes les plus généreux. »
Charles DE GAULLE, La France et son armée, Paris, Plon, 1938, p. 196. ¹
Depuis l’entrée de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce, en décembre 2001, l’économie mondiale a changé de nature. La mondialisation n’a pas fait disparaître les États ; elle a, au contraire, profondément transformé les conditions dans lesquelles ils exercent leur puissance. La politique industrielle, longtemps considérée dans une grande partie du monde occidental comme un héritage du passé, est redevenue un instrument central de la compétition internationale. La Chine, les États-Unis, le Japon, la Corée du Sud, Taïwan et, plus récemment, l’Inde ont progressivement adapté leurs politiques économiques et industrielles à un environnement dans lequel technologie, industrie, finance, énergie, commerce et sécurité nationale sont désormais étroitement imbriqués.²
L’Union Européenne a manifestement pris conscience de cette transformation plus tardivement que les Etats précités. Le rapport de Mario Draghi sur l’avenir de la compétitivité européenne, remis en septembre 2024, en a fourni le diagnostic le plus complet : retard d’innovation, prix de l’énergie, dépendances technologiques, insuffisance de l’investissement et fragmentation du marché européen constituent désormais autant de vulnérabilités économiques et stratégiques.³ Notre article consacré en décembre 2025 aux conséquences du rapport Draghi pour la France avait précisément montré que celui-ci pouvait – et même devait – être lu comme une invitation à reconstruire une capacité d’action économique européenne et nationale.⁴
Nos études consacrées depuis lors à la Chine, aux États-Unis, au Japon, à la Corée du Sud, à Taïwan et à l’Inde ont permis de compléter cette analyse par l’observation de stratégies effectivement mises en œuvre durant vingt-cinq ans.⁵ L’étude consacrée à l’État stratège en Europe et en France a ensuite permis de replacer ces expériences dans une perspective comparative et de poser une question devenue centrale : la France dispose-t-elle encore des instruments permettant de transformer ses avantages scientifiques, industriels et technologiques en puissance économique durable ?⁶ Enfin, notre analyse du gaullisme économique et de l’action de l’État entre 1958 et 1974 rappelle que la France a déjà connu une période durant laquelle la puissance publique savait hiérarchiser ses priorités, organiser les grands investissements et inscrire l’action économique dans une vision stratégique de long terme. Loin de proposer de dupliquer aujourd’hui une politique qui fut l’expression d’une volonté exceptionnelle dans une période et un contexte totalement, cette expérience française permet néanmoins de retirer des perspectives et principes adaptés à 2027.⁷
Il ne s’agit évidemment ni de reproduire les modèles étrangers, dont les institutions et les traditions diffèrent profondément, ni de ressusciter mécaniquement le modèle de l’État industriel français des Trente Glorieuses comme nous venons de l’observer. Il s’agit plutôt d’identifier, à travers ces expériences, les instruments susceptibles de répondre aux insuffisances françaises apparues depuis 2001. Trois ensembles de propositions peuvent ainsi être distingués : celles qui résultent directement du diagnostic et des recommandations du rapport de Mario Draghi ; celles qui se dégagent de l’observation croisée des pratiques de transformation et adaptation – avec de vrais succès – du Japon, de la Corée du Sud, de Taïwan et de l’Inde ; enfin celles que permet de dégager le retour américain à une politique industrielle assumée. Leur confrontation conduit à proposer les contours d’un État stratège français adapté au XXIe siècle.
I. Les enseignements du rapport Draghi : reconstruire la capacité d’action européenne
Le rapport Draghi présente un intérêt particulier pour la France parce qu’il ne réduit pas le problème européen à celui du coût du travail ou de la compétitivité-prix. Il met au contraire en évidence une insuffisance beaucoup plus profonde : l’Europe – et spécialement la France – ne transforme plus suffisamment son potentiel scientifique, son épargne et son marché intérieur en capacités productives et technologiques. Les trois priorités identifiées par Draghi — combler le retard d’innovation, articuler décarbonation et croissance, réduire les dépendances — constituent ainsi les trois dimensions d’une même question : comment retrouver une capacité européenne d’action économique dans un monde où les dépendances économiques peuvent rapidement devenir des vulnérabilités géopolitiques ?⁸
La première conséquence pour la France est donc de replacer de manière réaliste et pragmatique – au moins pour partie – sa réindustrialisation dans un cadre européen. La taille du marché américain, la puissance industrielle chinoise et la concentration mondiale de certaines technologies rendent illusoire une stratégie française qui prétendrait tout reconstruire seule. Mais l’inverse serait tout aussi dangereux : une Europe incapable de hiérarchiser ses priorités industrielles ne ferait que juxtaposer vingt-sept politiques nationales sans atteindre la masse critique nécessaire.
La première priorité devrait être l’innovation. Il ne suffit plus de produire de la recherche de qualité ; il faut transformer beaucoup plus systématiquement la recherche en production industrielle. Cela implique de renforcer les passerelles entre laboratoires, universités, centres technologiques et entreprises, mais aussi de faciliter le passage de la jeune entreprise technologique à l’entreprise industrielle de taille mondiale. L’enjeu n’est donc plus seulement celui des start-up, mais celui de leur transformation en scale-up, puis en entreprises capables de produire, d’exporter et d’investir durablement.
La deuxième priorité concerne l’énergie. L’industrie européenne ne pourra durablement rivaliser avec les États-Unis et l’Asie si elle supporte des coûts énergétiques structurellement supérieurs à ceux de ses concurrents. Pour la France, cela implique de valoriser pleinement l’avantage que constitue son parc nucléaire, d’accélérer les investissements dans les réseaux et de donner aux industries électro-intensives une visibilité suffisante sur leurs conditions d’approvisionnement. La politique énergétique doit ainsi redevenir une composante de la politique industrielle.
La troisième priorité est celle des dépendances. Il ne s’agit pas de rechercher l’autarcie, mais d’identifier les points critiques dont la perte pourrait priver la France ou l’Union Européenne, d’une liberté de décision. Semi-conducteurs, intelligence artificielle, numérique, pharmacie, batteries, matériaux avancés, énergie, spatial, défense ou machines industrielles doivent être considérés non seulement comme des marchés, mais comme des capacités productives susceptibles de revêtir une importance stratégique.
Cette nouvelle conception suppose également une évolution de la commande publique impérative, dont nous devons cesse de parler pour ne pas la mettre en œuvre de manière énergique et avec vigueur. L’État et les collectivités ne doivent pas seulement acheter au meilleur prix à court terme ; ils peuvent, dans le respect du droit européen, contribuer à faire émerger des marchés pour des technologies dont la viabilité industrielle dépend précisément d’un premier débouché suffisamment important. La défense, le spatial, l’énergie, les infrastructures numériques, la cybersécurité ou certaines technologies médicales offrent ici des possibilités considérables.
Enfin, le financement doit être réorienté vers l’investissement productif de long terme. L’Europe dispose d’une épargne abondante, mais elle ne la transforme pas suffisamment en capital industriel et technologique. La mobilisation de l’épargne européenne, l’approfondissement de l’Union des marchés de capitaux et le développement d’instruments de financement adaptés aux investissements industriels constituent donc une condition de la souveraineté économique, sans abandon de souveraineté politique.
Ainsi comprise, la stratégie issue du rapport Draghi conduit à une conclusion simple : l’Europe doit devenir un véritable espace de puissance économique. Mais cette transformation suppose que la France soit elle-même – quasiment en préalable incontournable et par sa principale volonté – capable de définir ses propres priorités et de participer à leur traduction européenne.
II. L’enseignement asiatique : de la politique industrielle à la maîtrise des chaînes de souveraineté
L’observation du Japon, de la Corée du Sud, de Taïwan et de l’Inde apporte une seconde série d’enseignements. Ces pays ne présentent évidemment ni les mêmes régimes politiques ni les mêmes structures économiques. Pourtant, leur évolution depuis 2001 révèle une constante : la politique industrielle n’est efficace que lorsqu’elle est conçue comme une stratégie de long terme associant l’État, les entreprises, la recherche, la finance et les infrastructures. Tous ces pays ont réussi à éviter la désindustrialisation et même, dans le cas de Taïwan, à augmenter la part industrielle dans leur PIB à plus de 30 % (10 % pour la France hélas).
Le premier enseignement est celui de la continuité. Une politique industrielle ne peut être réduite à une succession de plans, de crédits d’impôt ou de dispositifs administratifs. Elle doit identifier quelques priorités et les poursuivre suffisamment longtemps pour permettre aux entreprises d’investir. Le Japon, la Corée du Sud et Taïwan ont précisément montré que l’efficacité de l’intervention publique tient autant à sa continuité qu’à son volume.
La France devrait ainsi disposer d’une véritable doctrine industrielle décennale, régulièrement évaluée mais suffisamment stable pour permettre aux entreprises de prendre des décisions d’investissement. Cette doctrine devrait identifier un nombre limité de chaînes de valeur dont la maîtrise conditionne la liberté économique du pays.
La question essentielle n’est en effet plus seulement de savoir quels produits la France fabrique, mais quels maillons des chaînes de valeur elle maîtrise. Dans certains secteurs, l’extraction de la matière première n’est même pas le principal point de dépendance : le raffinage, la transformation, la fabrication des composants, la détention des brevets ou la maîtrise des machines peuvent constituer des points de concentration beaucoup plus décisifs.
Cette approche conduit à proposer une véritable cartographie française des chaînes de souveraineté. Elle devrait permettre d’identifier les dépendances critiques, les fournisseurs alternatifs, les capacités européennes disponibles, les technologies qu’il serait nécessaire de reconstruire et celles dont la sécurisation pourrait passer par des partenariats internationaux.
Cette politique devrait également changer de conception de la souveraineté. La souveraineté industrielle ne signifie pas nécessairement que le capital d’une entreprise stratégique doit être entièrement français. Une entreprise étrangère peut contribuer à renforcer la base industrielle nationale si elle produit en France, y développe sa recherche, y forme ses salariés, y construit un réseau de fournisseurs et contribue à l’écosystème technologique national. À l’inverse, une entreprise juridiquement française peut constituer une dépendance si ses technologies, ses approvisionnements ou ses capacités de production critiques se situent entièrement à l’étranger.
L’objectif doit donc être la protection des capacités plutôt que celle d’une nationalité abstraite du capital. Cela implique d’accorder une importance particulière à la propriété intellectuelle, aux centres de recherche, aux compétences rares, aux capacités de production et aux infrastructures critiques.
L’expérience asiatique montre également l’importance des entreprises intermédiaires. La France a développé une politique dynamique en faveur des jeunes entreprises innovantes, mais elle doit désormais porter une attention comparable au passage de la PME à l’ETI, puis de l’ETI au leader international. La consolidation du tissu des entreprises industrielles intermédiaires devrait devenir un objectif stratégique à part entière. Ici encore, il faut cesser de parler des PME ETI et agir pour faciliter leur opérations, comme elles le demandent depuis des années.
L’Inde ajoute à cette réflexion une dimension complémentaire : l’investissement étranger peut être utilisé comme un instrument de reconstruction industrielle. L’objectif n’est pas seulement d’attirer des capitaux, mais de les intégrer dans une stratégie productive : localisation de la production, transfert technologique, développement des fournisseurs, formation, recherche et exportation.
Enfin, le Japon, la Corée du Sud et Taïwan montrent qu’une politique industrielle moderne ne peut séparer la technologie de l’industrie. Robotisation, intelligence artificielle, électronique, semi-conducteurs, nouveaux matériaux et automatisation doivent être considérés comme les infrastructures productives de la prochaine génération. Pour une France confrontée à des coûts de production relativement élevés, l’enjeu est particulièrement important : la compétitivité future reposera moins sur la compression du coût du travail ou un débat stérile sur le maintien intangible de son système de retraite quand tous les pays européens évoluent vers une part de capitalisation, que sur la productivité, la technologie et la capacité à produire davantage de valeur avec moins de ressources.
III. L’enseignement américain : l’État comme investisseur, régulateur et premier client
L’expérience américaine complète les précédentes d’une manière particulièrement instructive. Les États-Unis ont longtemps incarné un modèle dans lequel l’innovation semblait pouvoir être abandonnée au seul dynamisme du marché. Or, depuis le début du XXIe siècle et plus encore avec le CHIPS and Science Act et l’Inflation Reduction Act, Washington a progressivement réinvesti les instruments de politique industrielle, en les articulant à la sécurité nationale, à la politique technologique et à la compétition internationale.⁹
Le premier enseignement américain concerne la fiscalité. Les crédits d’impôt peuvent devenir des instruments de politique industrielle lorsqu’ils sont suffisamment importants, prévisibles et conditionnés à des objectifs précis. La France dispose déjà de tels instruments ; elle pourrait toutefois les orienter davantage vers l’investissement productif stratégique, la R&D industrielle, la localisation des capacités critiques et l’augmentation des capacités d’exportation.
Le deuxième enseignement est celui de l’État-client. Une technologie stratégique ne peut atteindre une échelle industrielle si elle ne dispose pas d’un marché initial. L’État américain utilise depuis longtemps sa puissance d’achat, notamment dans la défense et les technologies avancées, pour créer ce marché. La France et l’Europe pourraient davantage exploiter cette fonction de la commande publique dans les secteurs où la demande publique peut contribuer à faire émerger une offre industrielle compétitive.
Le troisième enseignement réside dans la constitution d’écosystèmes territoriaux. Les États-Unis ne cherchent pas uniquement à attirer une usine ; ils cherchent à constituer autour d’elle un ensemble associant entreprises, fournisseurs, universités, centres de recherche, infrastructures et compétences. La politique industrielle devient alors une politique d’écosystème.
Le quatrième enseignement concerne l’articulation entre politique commerciale et politique industrielle. La sécurité économique américaine ne sépare plus aussi nettement les instruments commerciaux, industriels, technologiques et stratégiques. Les restrictions à l’exportation de certaines technologies, le contrôle des investissements, la sécurisation des approvisionnements et les politiques de soutien à la production nationale participent d’un même ensemble.
Pour l’Europe, et particulièrement pour la France, cette évolution appelle cependant une adaptation plutôt qu’une imitation. L’Union européenne demeure attachée à un cadre juridique fondé sur le marché intérieur, la concurrence et l’ouverture commerciale. Mais ces principes ne doivent pas empêcher de reconnaître que certaines capacités technologiques ou industrielles présentent une dimension stratégique qui justifie des instruments spécifiques.
La France pourrait ainsi mieux articuler politique industrielle, politique commerciale européenne, contrôle des investissements, politique de concurrence et sécurité économique. Le droit de la concurrence ne devrait pas être abandonné ; il doit au contraire continuer à protéger le fonctionnement des marchés tout en intégrant davantage, lorsqu’il y a lieu, les exigences de résilience, d’innovation et de sécurité économique. La France doit être plus active en profondeur dans les institutions européennes par la présence plus que par les discours médiatiques de quelques représentants de l’Etat (Président de la République, ministres), non suivis d’effets pratiques.
La même logique vaut pour les matières premières critiques. La France et l’Europe devraient combiner diversification des fournisseurs, partenariats avec les pays producteurs, constitution de stocks lorsque cela est pertinent, recyclage, développement des capacités européennes de transformation et participation aux filières stratégiques.
IV. Pour une doctrine française de l’État stratège
La comparaison de ces trois ensembles conduit finalement à une proposition plus générale. La France n’a pas nécessairement besoin de choisir – à ce stade – entre le modèle européen de Mario Draghi, les expériences asiatiques et le retour américain de la politique industrielle. Elle doit en extraire les instruments compatibles avec son histoire, ses institutions, ses capacités financières et son insertion européenne.
La première exigence est de hiérarchiser (une des grandes forces du gaullisme économique entre 1958 et 1970). L’un des défauts persistants des politiques publiques françaises réside dans la dispersion des moyens. L’État stratège ne peut être celui qui promet tout à tout le monde. Il doit identifier les domaines dans lesquels une intervention publique est réellement justifiée par l’importance de l’enjeu, la défaillance du marché, la dimension stratégique de la technologie ou la vulnérabilité d’une chaîne de valeur. Plusieurs dizaines de milliards sont dépensés par reproduction d’une année sur l’autre de dispositifs jamais évalués ni remis en cause. Cette pratique est éminemment toxique au plan dynamique.
La deuxième exigence est de coordonner. Une politique industrielle ne peut être séparée de la politique énergétique, de la recherche, de la formation, de la défense, du commerce extérieur, de la fiscalité ou de la politique européenne. L’État stratège doit précisément être celui qui réunit ces politiques autour d’objectifs communs.
La troisième exigence est d’évaluer. L’État stratège n’est pas l’État dépensier. Chaque axe de politique industrielle devrait être assortie d’objectifs mesurables (y compris dans les domaines éducatifs et de sante): investissement productif, emplois qualifiés, exportations, gains de productivité, R&D, propriété intellectuelle, réduction d’une dépendance critique ou constitution d’une capacité industrielle nouvelle. Les aides qui ne produisent pas les résultats attendus doivent pouvoir être réorientées voire supprimées.
La quatrième exigence est d’accélérer. C’est probablement l’un des enseignements les plus importants de la comparaison internationale. La qualité d’une stratégie ne suffit pas si les procédures administratives, réglementaires et financières empêchent sa mise en œuvre dans des délais compatibles avec ceux de la compétition internationale ou du temps économique. L’État stratège doit donc être un État capable de décider, de coordonner et d’exécuter rapidement, sans pour autant renoncer à l’État de droit.
La cinquième exigence est européenne. Dans plusieurs domaines — défense, énergie, semi-conducteurs, spatial, numérique, matières premières — la France ne peut atteindre seule une masse critique suffisante. Mais l’Europe elle-même doit accepter de hiérarchiser ses priorités. Le marché unique ne peut devenir un véritable instrument de puissance que s’il cesse d’être seulement un système d’empilage de normes ou un simple espace de libre circulation pour devenir aussi un espace d’investissement, d’innovation et de production.
Conclusion
Depuis 2001, la principale faiblesse française n’a pas été l’absence de politiques industrielles ponctuelles, mais l’absence de continuité et de hiérarchisation stratégique. La France a conservé des secteurs d’excellence, mais sans toujours protéger suffisamment les chaînes de valeur, les technologies, la propriété intellectuelle, les entreprises intermédiaires et les capacités de financement qui permettent de les renouveler.
L’enseignement comparé du Japon, de la Corée du Sud, de Taïwan et de l’Inde est qu’une politique industrielle efficace suppose continuité, ciblage sectoriel, financement patient, intégration recherche-industrie, soutien aux exportations et sécurisation des chaînes de valeur. Le rapport Draghi ajoute la dimension européenne indispensable pour l’heure, si la France peut en tirer une bénéfice immédiat : marché unique, énergie, financement, innovation, défense et sécurité économique. Dans trop de domaines, la France tire un handicap du fait européen : politique énergétique incohérente (cas du nucléaire), défense (politiques d’achats américains de nombreux états européens au détriment des producteurs européens etc.) ¹⁰ L’expérience américaine ajoute enfin un élément décisif : l’État peut redevenir un acteur industriel sans devenir propriétaire de l’économie, en combinant fiscalité, financement, commande publique, recherche, réglementation et protection des technologies critiques. Les États-Unis montrent notamment que l’État peut créer simultanément l’offre industrielle et la demande nécessaire à son émergence. Dans cette matière, la classe politique française doit rompre avec l’idéologie communisante à tous prix de la propriété publique des moyens de production des années 1950-2020.
Il reste alors à définir ce que pourrait être, pour la France, l’État stratège du XXIe siècle. Il ne saurait être le retour nostalgique à l’État producteur des années 1960, pas davantage qu’une simple transposition des instruments américains ou asiatiques. Il devrait être un État capable de connaître avec méthode ses dépendances, de choisir ses priorités, de mobiliser ses ressources, de coordonner les acteurs et d’évaluer ses résultats.
La souveraineté industrielle française ne signifie donc ni autarcie ni fermeture ; elle signifie la capacité de choisir ses dépendances, de maîtriser ses capacités critiques et de pouvoir coopérer sans subir.
La formule de Charles de Gaulle retrouve ici toute sa portée : « proportionner l’enjeu et les moyens ».¹¹ Une politique industrielle véritablement stratégique commence précisément par cela : savoir ce qui est essentiel, mesurer ce que le pays peut raisonnablement entreprendre, concentrer les moyens sur les capacités qui conditionnent sa liberté de choix et accepter, pour le reste, la coopération, la spécialisation et l’interdépendance. L’État stratège n’est pas celui qui veut tout contrôler ; c’est celui qui sait ce qu’il doit absolument maîtriser pour rester libre.
Annexe I — Trois sources potentielles d’inspiration pour un nouvel État stratège français
| Axe stratégique | Rapport Draghi / Europe | Japon, Corée du Sud, Taïwan, Inde | États-Unis | Traduction française |
| Industrie | Réindustrialisation européenne | Stratégies sectorielles de long terme | Politique industrielle offensive | Doctrine industrielle décennale |
| Énergie | Réduction des coûts et décarbonation | Sécurité énergétique et compétitivité | Production, investissements et incitations | Nucléaire, réseaux et prix compétitifs |
| Innovation | Rattrapage technologique et scale-up | Recherche intégrée à l’industrie | R&D soutenue par l’État | Recherche davantage industrialisée |
| Technologies critiques | Réduction des dépendances | Maîtrise des chaînes de valeur | Protection des technologies stratégiques | Cartographie des dépendances critiques |
| Financement | Mobilisation de l’épargne européenne | Coordination public-privé | Crédits, prêts, subventions et fiscalité | Épargne orientée vers l’investissement industriel |
| Entreprises | Scale-ups européennes | ETI et champions exportateurs | Grandes entreprises et écosystèmes | Politique spécifique des ETI |
| Commande publique | Marchés européens | État comme soutien à la demande | État-client et grands programmes | Commande publique stratégique |
| Investissements étrangers | Filtrage et sécurité économique | IDE intégrés à la stratégie industrielle | Filtrage et sécurité nationale | Attraction des IDE sous conditions industrielles |
| Propriété intellectuelle | Protection européenne | Maîtrise technologique | Protection stratégique | Défense des actifs technologiques critiques |
| Matières premières | Diversification et sécurité économique | Sécurisation des approvisionnements | Stocks, diversification et politique commerciale | Stocks, partenariats, recyclage et capacités de transformation |
| Défense | BITD européenne | Autonomie et capacités nationales | Base industrielle de défense intégrée | BITD française et européenne |
| Commerce | Ouverture accompagnée de sécurité économique | Politique industrielle orientée vers l’export | Commerce articulé à la sécurité nationale | Politique commerciale stratégique |
| Administration | Simplification et accélération | Coordination étroite État-industrie | Agences spécialisées et puissance d’achat | Administration économique stratégique et évaluée |
Notes
¹ Charles DE GAULLE, La France et son armée, Paris, Plon, 1938, p. 196.
² François SOUTY, « L’Union européenne, le rapport Draghi sur l’avenir de la compétitivité européenne : quelles conséquences stratégiques inspirantes pour la France ? », Le Diplomate Média, 9 décembre 2025, 14 p.
³ Mario DRAGHI, The Future of European Competitiveness. A Competitiveness Strategy for Europe, Bruxelles, Commission européenne, 9 septembre 2024, part. A, 69 p. ; id., The Future of European Competitiveness. In-depth Analysis and Recommendations, Bruxelles, Commission européenne, 9 septembre 2024, part. B, 328 p. Le rapport identifie notamment le retard d’innovation, les coûts énergétiques et les dépendances économiques comme trois vulnérabilités majeures de l’Union européenne.
⁴ François SOUTY, « L’Union européenne, le rapport Draghi sur l’avenir de la compétitivité européenne : quelles conséquences stratégiques inspirantes pour la France ? », op. cit.
⁵ François SOUTY, « Le retour de l’État stratège : la politique industrielle des États-Unis entre puissance, sécurité nationale et compétition technologique (2001-2025) », Le Diplomate Média, 11 juin 2026, 45 p. ; id., « La transformation de la politique industrielle japonaise face au défi chinois et à la domination numérique américaine (2001-2025) : du Developmental State à l’Economic Security State », Le Diplomate Média, 17 juin 2026, 53 p. ; id., « La transformation de la politique industrielle sud-coréenne (1997-2025) : de la crise asiatique à la sécurité économique », Le Diplomate Média, 24 juin 2026, 40 p. ; id., « La recomposition de l’État industriel taïwanais depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2026) : de la mondialisation à la sécurité économique », Le Diplomate Média, 1er juillet 2026, 33 p. ; id., « La recomposition de l’État industriel de l’Inde depuis l’adhésion de la Chine à l’OMC (2001-2026) : de l’émergence manufacturière à la puissance géoéconomique », Le Diplomate Média, 9 juillet 2026, 38 p. Les cinq études constituent le socle comparatif de cette analyse.
⁶ François SOUTY, « L’État stratège en Europe et en France depuis l’accession de la Chine à l’OMC (2001-2026) : réindustrialisation, compétitivité, souveraineté économique et efficacité de l’action publique », Le Diplomate Média, 23 juillet 2026.
⁷ François SOUTY, « Charles de Gaulle, l’État stratège et l’Économie (1958-1974) : Quelles inspirations pour la France en 2027 ? », Le Diplomate Média, 4 septembre 2026.
⁸ Mario DRAGHI, The Future of European Competitiveness, part. A, préc., notamment p. 10-15 ; Commission européenne, Competitiveness Compass, COM(2025) 30 final, Bruxelles, 29 janvier 2025. La Commission a explicitement présenté la Boussole pour la compétitivité comme une traduction opérationnelle du diagnostic Draghi, autour de l’innovation, de la décarbonation et de la réduction des dépendances.
⁹ CHIPS and Science Act of 2022, Pub. L. No. 117-167, 136 Stat. 1366 (2022) ; Inflation Reduction Act of 2022, Pub. L. No. 117-169, 136 Stat. 1818 (2022) ; François SOUTY, « Le retour de l’État stratège : la politique industrielle des États-Unis entre puissance, sécurité nationale et compétition technologique (2001-2025) », op. cit.
¹⁰ Mario DRAGHI, The Future of European Competitiveness, préc. ; Commission européenne, Competitiveness Compass, préc. La Commission indique que la Boussole constitue la feuille de route destinée à traduire les recommandations du rapport Draghi dans l’action européenne.
¹¹ Charles DE GAULLE, La France et son armée, préc., p. 196.
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