DÉFENSE – L’empire américain découvre les limites de son arsenal

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Les États-Unis restent la première puissance militaire mondiale, mais la dispersion des forces, le coût de la défense et la lenteur de la production transforment chaque nouvelle guerre en problème politique intérieur
Les États-Unis ne deviennent pas subitement une puissance faible. Ils disposent toujours du plus vaste réseau d’alliances, de capacités nucléaires, spatiales et aéronavales sans équivalent, ainsi que d’un budget militaire supérieur à celui de n’importe quel autre pays.
Le problème signalé par le général Fabio Mini est différent : Washington possède une machine militaire formidable, mais prétend l’utiliser simultanément sur un trop grand nombre de théâtres.
C’est toute la différence entre une puissance théorique et une force durablement mobilisable. Un pays peut posséder des porte-avions, des bombardiers, des satellites et des missiles perfectionnés. Mais s’il doit protéger simultanément l’Europe, le golfe Persique, la mer Rouge, le Pacifique occidental et son propre territoire, chaque nouvelle crise prélève des ressources sur les autres fronts.
À l’approche des élections de mi-mandat, cette contradiction pourrait sortir des documents du Pentagone pour entrer dans les factures énergétiques, les prix des carburants et les préoccupations quotidiennes des électeurs.
Porte-avions et logistique : le mythe des moyens toujours disponibles
La marine américaine ne dispose pas de quatorze grands porte-avions opérationnels, comme l’affirme l’entretien, mais de onze bâtiments à propulsion nucléaire.
Onze porte-avions ne signifient cependant pas onze unités immédiatement mobilisables. Ces bâtiments suivent des cycles d’entraînement, de déploiement, d’entretien et de modernisation. Certains restent immobilisés pendant des mois, voire des années, tandis que les autres doivent assurer la présence américaine dans plusieurs commandements régionaux.
Le Gerald R. Ford est rentré en mai 2026 après un déploiement exceptionnellement long de onze mois, et non de deux ans. Ce chiffre corrigé n’annule toutefois pas le problème soulevé par Mini : prolonger les missions pour compenser le nombre limité de bâtiments disponibles épuise les équipages, use les équipements et réduit la capacité de réaction face à une nouvelle urgence.
Un porte-avions envoyé au Moyen-Orient n’est plus disponible dans le Pacifique. Une batterie antiaérienne transférée en Ukraine ne peut pas simultanément protéger une base américaine dans le Golfe. La supériorité mondiale se transforme ainsi en un choix permanent entre des priorités incompatibles.
La guerre des drones contre celle des millions
Le problème apparaît clairement dans l’asymétrie économique des affrontements contemporains. Un drone relativement bon marché peut contraindre le défenseur à employer des intercepteurs valant plusieurs millions de dollars. Lorsque l’attaque mobilise des centaines d’engins, la difficulté ne réside pas seulement dans le coût, mais dans la rapidité avec laquelle sont consommées des réserves très longues à reconstituer.
Les chiffres doivent néanmoins être précisés. En 2025, Lockheed Martin a livré 620 intercepteurs PAC-3 MSE. Il n’existe donc pas de plafond définitif de 600 missiles par an. En 2026, le gouvernement américain et l’entreprise ont conclu un programme de sept ans destiné à porter progressivement la capacité de production à environ 2 000 unités annuelles.
Cette augmentation démontre que Washington a pris conscience du problème, mais elle ne produit pas de solution immédiate. Les nouvelles installations, le recrutement de personnels spécialisés, les matières premières et la réorganisation du réseau des fournisseurs exigent du temps. Les guerres consomment aujourd’hui ce que l’industrie promet de fabriquer demain.
Utiliser systématiquement des missiles coûteux contre des drones économiques revient également à laisser l’adversaire déterminer le rythme et le prix de l’affrontement. La défense peut remporter chaque interception sur le plan tactique tout en perdant progressivement la campagne sur le plan économique.
Le Golfe et la garantie américaine fragilisée
Les relations entre les États-Unis et les monarchies du Golfe ne peuvent pas être réduites à une simple formule selon laquelle le pétrole vendu en dollars serait échangé contre des armes. Il s’agit d’un système plus complexe, fondé sur le commerce des hydrocarbures, la centralité financière du dollar, les investissements arabes aux États-Unis et la protection militaire américaine.
Si les bases, les ports et les infrastructures énergétiques peuvent être frappés malgré la présence des forces américaines, la crédibilité de l’ensemble du dispositif diminue.
L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar ne vont pas brusquement rompre avec Washington. Ils intensifieront cependant leur diversification : développement des rapports économiques avec la Chine, accords énergétiques avec les pays asiatiques, dialogue avec l’Iran et acquisitions militaires auprès de fournisseurs différents.
La perte américaine ne prendrait donc pas la forme d’une expulsion du Golfe, mais de la disparition de son exclusivité stratégique. Les alliés continueraient à coopérer avec les États-Unis sans accepter automatiquement toutes leurs priorités.
La réserve pétrolière n’est pas qu’un chiffre électoral
L’affirmation selon laquelle il ne resterait que 41 jours de pétrole doit elle aussi être replacée dans son contexte. Au 18 septembre, la Réserve stratégique américaine contenait environ 284,6 millions de barils, contre plus de 415 millions au mois de mars.
Le nombre de « jours disponibles » varie cependant selon que l’on considère la consommation totale, les importations ou la capacité maximale de prélèvement dans les réserves. Cela ne signifie pas qu’après 41 jours les États-Unis seraient privés de carburant : le pays demeure également l’un des principaux producteurs mondiaux de pétrole.
Le chiffre constitue néanmoins un signal politique. Si une crise dans le détroit d’Ormuz imposait de nouveaux prélèvements, le coût de la guerre atteindrait directement les stations-service américaines. Le conflit cesserait alors d’être une question lointaine pour devenir un sujet électoral.
La Chine et la véritable confrontation industrielle
Mini désigne correctement l’Indo-Pacifique comme le théâtre décisif. Il n’existe cependant aucune donnée publique suffisamment fiable pour confirmer que la Chine produirait des « dizaines de milliers de missiles par mois ». Une affirmation aussi précise ne devrait pas être présentée comme un fait établi.
L’avantage croissant de la Chine dans la construction navale, la production manufacturière et certains secteurs aéronautiques et balistiques est en revanche documenté. Le département américain de la Défense reconnaît lui-même que Pékin dépasse Washington en matière de capacités productives navales, aériennes et missilières.
La Chine peut concentrer l’essentiel de ses forces dans l’espace géographique qu’elle considère comme vital. Les États-Unis doivent les répartir à l’échelle mondiale.
C’est le principal avantage stratégique de Pékin : ne pas nécessairement disposer d’armes supérieures, mais pouvoir les accumuler et les employer à proximité de ses propres bases contre un adversaire obligé de traverser le Pacifique.
En novembre, les Américains voteront aussi sur la viabilité de l’empire
Il est improbable que les élections de mi-mandat soient directement déterminées par les porte-avions ou les missiles Patriot. Les citoyens américains voteront surtout en fonction de l’inflation, des salaires, de l’énergie, de la sécurité et de l’immigration.
Les guerres influencent néanmoins chacun de ces sujets par l’intermédiaire de la dette, du prix du pétrole et de l’affectation des dépenses publiques.
Trump peut choisir une réduction sélective des engagements américains afin de concentrer les ressources sur l’Asie. Il peut accélérer le réarmement en transférant son coût au budget fédéral. Il peut enfin continuer à promettre simultanément la sécurité de l’Europe, la prédominance au Moyen-Orient et l’endiguement de la Chine.
La troisième solution est politiquement séduisante, mais stratégiquement insoutenable. Le véritable déclin américain ne commencerait pas nécessairement par une défaite militaire. Il débuterait lorsque les alliés et les adversaires comprendraient que Washington ne dispose plus des moyens nécessaires pour transformer toutes ses promesses en réalités.
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