ÉCONOMIE – France : Quand la dette restreint la souveraineté

ÉCONOMIE – France : Quand la dette restreint la souveraineté

lediplomate.media — imprimé le 05/10/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
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Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

La France paie un prix croissant pour financer sa propre instabilité. L’écart de rendement avec les titres allemands a atteint cette semaine environ 131 points de base, son niveau le plus élevé depuis 2012. Derrière ce chiffre s’entremêlent la dégradation des finances publiques, une croissance faible et les difficultés d’un gouvernement qui doit obtenir un soutien à des mesures impopulaires alors que se rapproche l’élection présidentielle de 2027.

Le problème politique de Sébastien Lecornu consiste à concilier deux exigences : convaincre les créanciers que l’État saura contenir le déficit et convaincre les citoyens que le redressement ne leur imposera pas un sacrifice sans perspectives. Si l’une de ces deux promesses perd sa crédibilité, l’autre devient également plus difficile à tenir.

Le prix de la défiance

À la fin du deuxième trimestre, la dette publique avait atteint 119 % du produit intérieur brut, soit environ 3 595 milliards d’euros, selon l’Institut national de la statistique. La hausse des rendements se répercute progressivement sur les comptes, à travers les nouvelles émissions et le renouvellement des emprunts arrivant à échéance. Le coût de la dette réduit ainsi la marge de manœuvre pour les décisions futures.

Pour 2027, les émissions à moyen et long terme prévues s’élèvent à 340 milliards d’euros, nettes des rachats. Une partie sert à refinancer des dettes existantes : les besoins augmentent surtout parce que des titres émis pendant les années d’urgence sanitaire et énergétique arrivent à échéance. L’agence de gestion de la dette signale toutefois une demande supérieure à l’offre lors des émissions de 2026. La pression concerne donc le prix du financement et sa soutenabilité dans le temps. 

Les 54 milliards annoncés doivent eux aussi être interprétés avec précision. Ils comprennent des mesures portant sur les recettes et les dépenses, dont 43 milliards de mesures nouvelles et 11 milliards de mesures déjà engagées. L’objectif est de ramener le déficit de 5,4 % prévu pour 2026 à 5 % en 2027. Un effort considérable pour obtenir une correction limitée, tandis que les intérêts continuent d’absorber des ressources.

L’austérité a un bilan politique

Les manifestations des agents publics et des lycéens montrent que le débat porte déjà sur les salaires, l’état des établissements scolaires et la qualité des services. Ceux qui craignent de perdre du pouvoir d’achat évaluent un budget à travers ses conséquences quotidiennes. La promesse d’une stabilité financière future doit devenir compréhensible et crédible sur ce terrain également.

Un gel en valeur nominale, en présence d’inflation, peut réduire la valeur réelle d’une rémunération ou d’un financement. Le redressement exige donc un choix dans la répartition des coûts : quels revenus protéger, quels privilèges revoir, quels investissements préserver. La capacité à expliquer ces décisions compte autant que leur cohérence comptable.

La droite radicale, en tête dans les sondages rapportés par Reuters, peut exploiter le mécontentement envers l’héritage de Macron. Mais la contrainte financière subsistera aussi pour un éventuel gouvernement différent. Les promesses électorales devront se confronter à la croissance, aux recettes et à la disposition des investisseurs à financer le pays.

Pour les forces centristes, le risque est d’associer leur maintien au pouvoir à une dégradation des conditions sociales. Pour les oppositions, il consiste à transformer la protestation en engagements de dépenses dépourvus de financement. Ces deux dynamiques peuvent approfondir la défiance.

Le réarmement doit composer avec le consentement

Le projet de budget exclut la défense du gel nominal des crédits ministériels. Ce choix précise une priorité stratégique, mais rend plus visible l’arbitrage avec les autres besoins de l’État.

Une puissance militaire a besoin de continuité : production industrielle, maintenance, stocks, personnel préparé et programmes qui s’étendent sur de nombreuses années. L’incertitude financière peut compromettre ces conditions même lorsque les objectifs politiques restent ambitieux.

Paris veut contribuer à la sécurité européenne en conservant son autonomie de décision. Pour la soutenir, il doit toutefois préserver une base économique et sociale capable de financer ses engagements. Si le renforcement militaire est perçu comme la cause de la dégradation des services, le consentement nécessaire à cette stratégie risque de s’éroder.

La solidité des finances devient donc une composante de la capacité militaire. Le budget détermine aussi pendant combien de temps un État peut tenir une promesse faite à ses alliés.

Une épreuve pour l’Europe

La Banque centrale européenne dispose d’instruments pour faire face à des tensions injustifiées et désordonnées dans la transmission de la politique monétaire. Leur utilisation exige toutefois une évaluation des finances publiques, de la soutenabilité de la dette et des conditions de marché. Paris doit construire sa crédibilité sans présumer d’une intervention automatique.

Pour l’Europe, les difficultés françaises touchent l’un de ses principaux acteurs politiques et militaires. Une réduction de sa capacité de décision pourrait peser sur les investissements communs, la sécurité et les négociations économiques. La fragmentation financière rend également plus difficile la transformation de la force économique collective en liberté d’action.

Trois scénarios se dessinent. Un compromis parlementaire crédible pourrait contenir la pression financière en répartissant mieux les sacrifices. Une impasse prolongée alimenterait l’incertitude et reporterait les investissements. Un redressement qui déprimerait davantage la consommation et la croissance pourrait, à l’inverse, affaiblir les recettes et rendre plus difficile la réduction de la dette.

La France doit retrouver la capacité de choisir, de financer et de faire accepter ses priorités. C’est à cette capacité que se mesure aujourd’hui une part décisive de sa souveraineté.


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gagliano

Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
Ouvrages en italien
 
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