ANALYSE – Maroc–Israël : Quand la diplomatie signe un mariage que les rues contestent

Par Hedi Dardour
Entre mémoire historique, intérêts stratégique et contestation populaire, la normalisation entre Rabat et Tel-Aviv ressemble de plus en plus à un mariage forcé.
La normalisation des relations entre Rabat et Tel-Aviv ressemble de plus en plus à un mariage arrangé : célébré dans les salons diplomatiques, mais dont une partie de la société marocaine continue de contester l’union. La métaphore peut sembler provocatrice. Elle devient éclairante quand on remonte l’histoire de cette relation.
Des fiançailles discrètes, dès les années 1960
Contrairement à ce que laisse penser l’accord de décembre 2020, les liens entre le Maroc et Israël ne datent pas d’hier. Dès 1961, année de son accession au trône, Hassan II autorise, dans le cadre d’arrangements discrets, la reprise organisée de l’émigration des Juifs marocains vers Israël. L’opération Yakhin (1961-1964) permet le départ de 90 000 à 97 000 personnes selon les estimations. D’après les historiens, l’accord prévoyait un versement initial de 500 000 dollars, puis des indemnités par personne, dont le montant augmentait au-delà de 50 000 départs [1]. Le Monde rappelait déjà en 1984 que cette opération s’inscrivait dans des liens clandestins entre réseaux israéliens et autorités marocaines [2].
2020 n’a donc pas créé cette relation : elle l’a rendue publique.
Le mariage de 2020, et sa dot
En décembre 2020, Rabat et Tel-Aviv annoncent la normalisation de leurs relations, dans le cadre d’accords négociés sous l’égide des États-Unis. Comme dans tout mariage arrangé, chaque famille y apporte quelque chose et en attend quelque chose. La dot est ici connue : Rabat obtient la reconnaissance américaine de sa souveraineté sur le Sahara occidental, Tel-Aviv un accès sans précédent à un environnement régional qui lui était fermé. Depuis, la coopération s’est développée dans les domaines diplomatique, économique, sécuritaire et militaire.
Le 16 septembre 2026, à New York, Nasser Bourita et Gideon Saar se sont engagés, en présence de l’ambassadeur américain auprès de l’ONU, à transformer les bureaux de liaison en ambassades et à nommer des ambassadeurs. Aucun calendrier n’a été communiqué, et l’annonce est d’abord venue de la partie israélienne [3]. Le texte prévoit aussi la finalisation, avant la fin de l’année, d’accords sur la protection des investissements et la non-double imposition, ainsi que le renforcement des vols directs.
Les fiançailles se sont donc muées en mariage, et le mariage s’apprête à devenir cohabitation officielle. Reste la question que ne posent pas les contrats.
Le consentement de la mariée
Une normalisation se décide entre gouvernements. Elle ne garantit pas l’adhésion des sociétés. Au Maroc, la question palestinienne reste très sensible : des mobilisations ont régulièrement dénoncé la normalisation, avec une intensité accrue depuis la guerre à Gaza, et l’annonce du rehaussement des relations a suscité la colère de voix pro- palestiniennes [4]. Les enquêtes de l’Arab Barometer montrent, plus largement, que l’opinion arabe pèse sur les politiques de normalisation [5].
Le tableau n’est pourtant pas monolithique. Le Maroc a une histoire juive de plus de deux mille ans. Environ 2 000 Juifs y vivent encore aujourd’hui, la constitution de 2011 reconnaît l’identité hébraïque comme composante de l’identité nationale, et l’enseignement de l’histoire juive a été introduit dans le primaire en 2020. Jusqu’à 160 000 Israéliens sont d’origine marocaine [6]. Ces liens humains ne se confondent ni avec la politique d’État ni avec l’opinion publique : ils rappellent que « le peuple » n’est pas un bloc, et que l’attachement au patrimoine juif marocain peut coexister avec l’opposition à la politique israélienne.
Une relation à deux consentements
La véritable question n’est plus de savoir si Rabat et Tel-Aviv sont liés : ils le sont, et bientôt par des ambassades. Elle est de savoir si cette relation peut durer sans un minimum d’adhésion sociale. Dans un mariage traditionnel, il faut deux consentements. En diplomatie aussi, la signature d’un gouvernement ne vaut pas l’assentiment d’une société.
Le contrat est signé, la dot a été négociée, les familles diplomatiques se disent satisfaites. Mais dans la rue, certains continuent de demander : et si nous n’avions jamais dit oui ? On peut normaliser des relations entre États. On ne normalise pas les consciences par décret.
Sources
[1] Michel Abécassis (HAL SHS) et/ou chapitre d’Indiana University Press, avec pagination ; Middle East Eye, 3 août 2025, en complément.
[2] Le Monde, « Opération Yakhin : l’émigration des Juifs du Maroc », 16 mai 1984.
[3] Communiqué du ministère israélien des Affaires étrangères, relayé par la presse marocaine (Maroc Hebdo, L’Économiste maghrébin, 16-17 septembre 2026).
[4] Middle East Eye, « A blatant affront: Israeli embassy upgrade angers pro-Palestine voices in Morocco ».
[5] Arab Barometer, « How Arab public opinion constrains normalization with Israel ».
[6] Middle East Eye, 3 août 2025 (chiffres cités d’après le Congrès juif mondial et Pew Research).
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