ÉNERGIE – L’Europe veut renoncer au gaz russe, mais commence par remplir ses réserves

ÉNERGIE – L’Europe veut renoncer au gaz russe, mais commence par remplir ses réserves

lediplomate.media — imprimé le 23/07/2026
Europe veut renoncer au gaz russe
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Bruxelles proclame l’indépendance énergétique tandis que les entreprises européennes accélèrent leurs achats auprès de Moscou avant l’entrée en vigueur de l’interdiction

L’Union européenne affirme vouloir éliminer progressivement les importations de gaz russe d’ici à la fin de 2027. Pourtant, à l’approche de cette échéance, plusieurs États membres et entreprises énergétiques semblent engagés dans une course pour acheter les volumes encore autorisés et remplir leurs installations de stockage.

Depuis le début de l’année 2026, environ 9,9 millions de tonnes de gaz russe auraient ainsi été importées dans l’Union. Au premier semestre, ces achats auraient progressé de 16 à 18 % par rapport à la même période de 2025. La France figure parmi les principaux acquéreurs avec 3,6 millions de tonnes, devant la Belgique avec 3 millions et l’Espagne avec 2,7 millions.

Cette accélération révèle la contradiction fondamentale de la politique énergétique européenne : Bruxelles veut rompre avec Moscou, mais peine à remplacer rapidement une source d’approvisionnement relativement proche, abondante et longtemps compétitive.

Une rupture politique précédée d’une ruée commerciale

Le règlement européen entré en vigueur en janvier 2026 organise l’abandon progressif du gaz russe. Les contrats de courte durée sont déjà concernés par les premières restrictions, tandis que certaines livraisons prévues par des accords pluriannuels conclus antérieurement pourront se poursuivre jusqu’en décembre 2027.

Les opérateurs européens exploitent donc la période transitoire pour sécuriser leurs réserves. Il ne s’agit pas d’un revirement idéologique, mais d’un calcul économique : le continent doit éviter de commencer l’hiver avec des stocks insuffisants et une dépendance excessive à des fournisseurs plus lointains.

Les importations russes auraient rapporté environ six milliards d’euros aux entreprises concernées, malgré les sanctions et la volonté européenne de réduire les recettes énergétiques de Moscou. La Russie continue ainsi de financer son économie grâce à un marché qui annonce pourtant sa fermeture prochaine.

L’Europe se trouve dans une situation paradoxale : elle accélère aujourd’hui les achats qu’elle considérera demain comme politiquement inacceptables.

Yamal, symbole d’intérêts impossibles à séparer

Une grande partie du gaz naturel liquéfié russe destiné à l’Europe provient du complexe de Yamal, dans l’Arctique. Sa proximité avec les terminaux européens rend les livraisons vers l’ouest plus simples et moins coûteuses que les trajets vers l’Asie.

Les méthaniers brise-glace spécialisés utilisés sur cette route sont rares, coûteux et particulièrement adaptés aux liaisons entre la péninsule de Yamal et les ports européens. Au cours des six premiers mois de 2026, la quasi-totalité de la production du complexe aurait été dirigée vers l’Europe.

Yamal montre également que la séparation entre économies russe et européenne est moins nette que ne le suggèrent les déclarations politiques. Le groupe russe Novatek contrôle la moitié du projet, mais la société française TotalEnergies en détient environ 20 %. La compagnie nationale pétrolière chinoise possède une participation comparable et le Fonds de la route de la soie environ 10 %.

Une interdiction totale ne frapperait donc pas seulement la Russie. Elle toucherait également des intérêts industriels français, chinois et européens, ainsi que les ports, transporteurs et négociants associés à cette chaîne commerciale.

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La diversification ne signifie pas l’indépendance

Depuis 2022, l’Union européenne a renforcé ses achats auprès de la Norvège, de l’Algérie, des États-Unis et d’autres fournisseurs. Cette diversification a réduit le poids des gazoducs russes, mais elle n’a pas supprimé la vulnérabilité énergétique du continent.

Le gaz naturel liquéfié américain implique des coûts de transport et de transformation plus élevés. Les capacités algériennes restent limitées et soumises aux besoins internes du pays. La Norvège produit déjà à un niveau élevé et ne peut augmenter indéfiniment ses livraisons.

L’Europe ne passe donc pas de la dépendance à l’autonomie. Elle remplace une dépendance concentrée par plusieurs dépendances géographiquement dispersées et souvent plus coûteuses.

Cette évolution pèsera sur l’industrie européenne. La chimie, la sidérurgie, la verrerie, les engrais et les secteurs fortement consommateurs d’énergie devront affronter des prix structurellement supérieurs à ceux dont ils bénéficiaient à l’époque du gaz russe bon marché.

Une décision géopolitique payée par l’industrie

La rupture avec Moscou est présentée comme une décision stratégique nécessaire pour empêcher la Russie d’utiliser l’énergie comme instrument de pression. Mais cette politique comporte un prix économique et industriel.

Les États-Unis bénéficient de l’augmentation des exportations de gaz naturel liquéfié vers l’Europe. La Chine peut profiter du déplacement d’une partie des flux russes vers l’Asie et négocier des tarifs avantageux. La Russie perd une clientèle historique, mais cherche de nouveaux débouchés et développe ses infrastructures orientales.

L’Union européenne, en revanche, assume le coût immédiat de la transition : investissements dans les terminaux, soutien aux ménages, subventions aux entreprises et perte de compétitivité.

La souveraineté énergétique européenne restera donc incomplète tant que le continent ne disposera pas d’une production suffisante, d’un réseau nucléaire et renouvelable stable, d’installations de stockage adaptées et d’une politique industrielle commune.

Le dernier plein avant la fermeture des robinets

L’augmentation actuelle des achats russes ne constitue pas une preuve d’amitié retrouvée entre Bruxelles et Moscou. Elle démontre plutôt que les réalités économiques résistent aux décisions politiques.

Les gouvernements veulent préparer la rupture sans subir immédiatement ses conséquences. Ils condamnent la dépendance passée, mais utilisent les derniers contrats disponibles pour réduire les risques de pénurie et de flambée des prix.

Cette stratégie peut être rationnelle à court terme. Elle ne résout toutefois pas la question essentielle : par quoi remplacer durablement le gaz russe, à quel prix et avec quelles conséquences pour l’industrie européenne ?

L’Europe fermera peut-être les robinets russes en 2027. Mais avant de les fermer, elle préfère remplir les réservoirs jusqu’au bord.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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