ANALYSE – Éthiopie : Le retour de la guerre totale

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
La fin des accords de Pretoria et l’engrenage régional
Le 23 septembre 2026, le cessez-le-feu de Pretoria a volé en éclats. Le TPLF, allié à six autres groupes armés au sein d’une « Alliance des forces populaires éthiopiennes pour la survie », marche sur Addis-Abeba. L’armée fédérale accuse l’Érythrée, le Soudan et l’Égypte de « soutenir et approvisionner » les rebelles. Le pape Léon XIV a appelé à la paix le 30 septembre 2026..
L’enterrement d’un accord
Novembre 2022. Sous l’égide de l’Union africaine, le gouvernement éthiopien et le Front populaire de libération du Tigré signent à Pretoria un accord de cessation des hostilités. La guerre qui s’achève a fait au moins 600 000 morts. L’accord est présenté comme un modèle de diplomatie africaine.
Quatre ans plus tard, le modèle est en ruines.
Le 20 septembre 2026, le TPLF annonce la formation d’une coalition de sept groupes rebelles – l’« Alliance des forces populaires éthiopiennes pour la survie » – avec un objectif explicite : « destituer le gouvernement fédéral » d’Abiy Ahmed. Trois jours plus tard, les combats reprennent. Le TPLF s’empare des aéroports de Mekele, Aksoum et Shire. L’armée fédérale riposte par des frappes de drones.
Le changement de langage diplomatique est plus révélateur que les combats eux-mêmes. Le 26 août 2026, les chancelleries occidentales « appelaient au calme ». Le 23-24 septembre 2026, elles nomment les belligérants : l’Union africaine cite le TPLF pour la prise des aéroports ; le Royaume-Uni condamne les attaques des forces de défense tigréennes dans l’Afar et le sud du Tigré ; la France fait de même. L’abstraction diplomatique a cessé. Les actes sont désormais imputés à leurs auteurs.
Mais les divergences persistent. L’Union européenne, tout en pointant la prise des aéroports par le TPLF, s’inquiète des frappes de drones fédérales des semaines précédentes. L’ambassadeur américain qualifie l’offensive du TPLF de « guerre impossible à gagner » et menace de sanctions – alors que Washington a laissé expirer, cinq jours plus tôt, un décret autorisant les sanctions contre l’Éthiopie.
Six sénateurs américains ont écrit au secrétaire d’État Rubio : « Laisser expirer les sanctions ne fera qu’encourager les belligérants. »
Le champ de bataille : du Tigré à l’Afar, la ligne de vie
La connexion internet et téléphonique est coupée au Tigré depuis vendredi. L’extérieur devine la situation à l’aveugle.
Ce que l’on sait : l’armée fédérale a repris Alamata, ville stratégique du sud du Tigré à 120 kilomètres de Mekele, qui avait déjà changé de mains plusieurs fois lors de la guerre précédente. L’armée revendique 272 combattants tigréens tués dans le nord du Wollo, en Amhara. Le TPLF affirme avoir pris Erebti, dans l’Afar, et progresser vers Afdera.
L’Afar est le véritable enjeu. Ce n’est pas une direction symbolique. L’Éthiopie est un pays enclavé : environ 95 % de ses importations transitent par le port de Djibouti, puis par la route et le rail à travers l’Afar jusqu’à Addis-Abeba. L’axe oriental du TPLF vise directement ce corridor. Le gouverneur de l’Afar, Awol Arba, a accusé publiquement sur Al Jazeera l’armée érythréenne de combattre aux côtés des rebelles pour couper la route de Djibouti.
Si l’accusation est exacte, la nature de la guerre a changé. Il ne s’agit plus d’un « conflit interne éthiopien », mais d’une guerre régionale menaçant directement le goulet logistique du sud de la mer Rouge.
Le coût humain afflue en chiffres. Médecins sans frontières rapporte que les hôpitaux de Korem et Alamata ont vu le nombre de blessés de guerre passer d’environ 180 à plus de 420 entre le 22 et le 25 septembre ; l’hôpital de Suhul, à Shire, a reçu plus de 300 blessés. Quelque 150 000 personnes ont déjà été déplacées dans l’Afar. La coordinatrice résidente de l’ONU, Ozonnia Ojelo, avertit que les organisations humanitaires ont été dépouillées d’au moins dix véhicules par des groupes armés entre 2025 et 2026 – seuls deux ont été récupérés.
L’absurdité des alliances et les mains extérieures
La composition de l’« Alliance pour la survie » est en elle-même une carte du paysage ethno-politique éthiopien : TPLF (Tigré), Fano (Amhara), OLA (Oromia), ONLF (Somali), le Front démocratique révolutionnaire de l’Afar, le Mouvement de libération du peuple Benishangul-Gumuz, le Mouvement démocratique populaire de Gumuz.
L’adhésion de Fano est l’ironie la plus criante. Pendant la guerre de 2020-2022, les milices Fano combattaient aux côtés de l’armée fédérale contre le TPLF. Les deux camps s’opposent sur des territoires contestés – notamment le Tigré occidental, que l’Amhara revendique. En 2023, Fano s’est soulevé contre la dissolution des forces spéciales régionales par le gouvernement fédéral. Aujourd’hui, il s’allie à son ancien ennemi tigréen. Quand les alliés d’hier deviennent les ennemis d’aujourd’hui et que les ennemis d’hier deviennent les alliés d’aujourd’hui, la seule constante est celle des fractures jamais refermées.
Le chef d’état-major éthiopien, le maréchal Birhanu Jula, a étalé la dimension externe : « L’Érythrée et le TPLF, seuls ou ensemble, ne peuvent pas réussir sans être approvisionnés et soutenus par le Soudan, l’Égypte et d’autres puissances non nommées. »
Le retournement érythréen est le plus spectaculaire. En 2020-2022, Asmara était l’allié d’Addis-Abeba ; les troupes érythréennes combattaient directement le TPLF. Mais l’accord de Pretoria a exclu l’Érythrée des négociations et prévu le retrait des forces étrangères – érythréennes en l’occurrence – du Tigré. Depuis, la revendication répétée d’Abiy Ahmed d’un accès à la mer Rouge est perçue à Asmara comme une menace existentielle : un voisin de 130 millions d’habitants, assoiffé de débouché maritime, avec des frontières non délimitées, constitue un environnement stratégique qu’Isaias Afwerki ne peut accepter.
Les motivations de l’Égypte et du Soudan sont directement liées au Nil. Le Caire s’oppose depuis toujours au barrage de la Renaissance éthiopien sur le Nil bleu ; Khartoum a un contentieux frontalier à Al-Fashaga. Enlisé dans une guerre d’usure, le gouvernement d’Abiy a une valeur stratégique pour Le Caire et Khartoum – qu’ils « approvisionnent » ou non les rebelles.
La voix de Leon XIV
Le 30 septembre 2026, place Saint-Pierre. Le pape Léon XIV, lors de l’audience générale, lance en anglais :
« Je suis avec une profonde inquiétude l’évolution de la situation au Tigré et dans les régions voisines de l’Afar et de l’Amhara, où les hostilités ont repris. J’adresse un appel sincère à toutes les parties : choisissez la voie du dialogue. Le conflit armé ne résout jamais les problèmes, il ne fait que les aggraver, laissant derrière lui des traces de mort, de destruction et de ressentiment. Seul un engagement sincère peut jeter les bases d’une paix durable. »
Il exprime également son « attente ardente » que la communauté internationale « contribue avec générosité et rapidité à faire parvenir l’aide humanitaire à ceux qui en ont besoin ».
Une guerre plus dangereuse qu’en 2020
Cette guerre diffère fondamentalement de celle de 2020-2022. À l’époque, les lignes étaient claires : gouvernement fédéral (allié à l’Érythrée et aux milices amhara) contre TPLF. Aujourd’hui, l’alliance est un patchwork aux objectifs contradictoires. Fano et le TPLF ne peuvent pas s’entendre sur les territoires contestés ; l’OLA a ses propres griefs contre le gouvernement fédéral ; l’ONLF s’est même scindé en deux factions, l’une rejoignant l’alliance, l’autre refusant.
Une coalition formée pour « renverser Abiy » peut se désintégrer avant même sa chute, sur le partage du butin. Mais d’ici là, le champ de bataille s’élargit, les morts s’accumulent, et la ligne de vie de l’Afar subit une pression croissante.
L’avertissement des sénateurs américains mérite d’être cité : « La communauté internationale doit pousser les signataires de l’accord à apaiser les tensions et à revenir à la médiation, sous peine de voir la Corne de l’Afrique sombrer à nouveau dans le conflit. »
Mais « la communauté internationale », qui est-ce ? Les médiateurs de l’Union africaine se sont révélés incapables de contraindre les parties. Washington vient de laisser expirer ses sanctions. L’Union européenne est plus précise qu’avant, mais reste au stade de la déclaration. La logique d’affrontement des pays du Golfe – les Émirats soutiennent l’Éthiopie, l’Arabie saoudite penche pour l’Érythrée – rend toute pression extérieure unifiée impossible.
L’accord de Pretoria est mort de la précision du langage diplomatique, et de l’ambiguïté de la réalité du terrain. Quand les diplomates commencent à nommer, c’est que la retenue est terminée ; quand les communications sont coupées, c’est que la vérité n’importe plus
#ConflitÉthiopien, #TPLF, #AccordDePretoria, #Érythrée, #Éthiopie, #GuerreTotale, #AddisAbeba, #UnionAfricaine, #CessezLeFeu, #GuerreRégionale, #Afar, #Amhara, #Tigré, #FrontPopulaireDeLibérationDuTigré, #Fano, #OLA, #ONLF, #BarrageDeLaRenaissance, #Soudan, #Égypte, #IsaiasAfwerki, #AbiyAhmed, #LéonXIV, #MédecinsSansFrontières, #ONU, #UnionEuropéenne, #SénateursAméricains, #CorneDeLAfrique, #GuerreDUsure, #ConflitArmé, #PaixDurable, #MédiationInternationale, #PressionExtérieure, #GuerreImpossibleÀGagner, #CommunautéInternationale, #Golfe, #Émirats, #ArabieSaoudite
