EXCLUSIF – Entretien avec Benjamin Blanchard – Jordanie : L’attaque de Hammoud et l’avenir des chrétiens d’Orient

EXCLUSIF – Entretien avec Benjamin Blanchard – Jordanie : L’attaque de Hammoud et l’avenir des chrétiens d’Orient

lediplomate.media — imprimé le 30/10/2026
EXCLUSIF – Entretien avec Benjamin Blanchard – Jordanie : L’attaque de Hammoud et l’avenir des chrétiens d’Orient

Par Le Diplomate media

Le 23 octobre 2026, une fusillade a frappé l’église grecque-orthodoxe Saint-Georges de Hammoud, dans la région de Karak, au sud de la Jordanie, alors que des familles étaient réunies pour des funérailles. Le bilan, initialement établi à sept morts, s’est alourdi à neuf victimes. Trois suspects ont été arrêtés le 26 octobre, mais les motivations précises et les éventuelles affiliations des assaillants restent à établir. Cette attaque, rare dans un royaume souvent présenté comme un espace de coexistence religieuse, suscite une vive inquiétude quant à la sécurité des communautés chrétiennes du Moyen-Orient.

Cofondateur et directeur général de SOS Chrétiens d’Orient, Benjamin Blanchard connaît les réalités de ces communautés et les défis de leur maintien sur leurs terres historiques. Avec lui, Le Diplomate revient sur le drame de Hammoud, la situation jordanienne et les menaces qui pèsent sur les chrétiens d’Orient.

Le Diplomate : Le 23 octobre, des hommes armés ont ouvert le feu sur des personnes réunies pour des funérailles à l’église Saint-Georges de Hammoud. Neuf personnes ont perdu la vie. Quelle a été votre première réaction à cette attaque et que savez-vous aujourd’hui de la situation des familles touchées ?

Propos recueillis par la Rédaction

Benjamin Blanchard : Évidemment, comme tout le monde, j’ai eu une réaction d’effroi et de surprise. D’effroi parce que l’attaque est terriblement meurtrière (9 morts !) et de surprise, parce qu’elle a touché une église de Jordanie. Or, en Jordanie, les chrétiens sont protégés par la monarchie hachémite. Le roi Abdhallah II s’est d’ailleurs rendu au chevet des blessés, tandis que la reine Rania a pleuré avec les familles des victimes. La réaction des autorités jordaniennes a été d’ailleurs exemplaire. La police a fait son travail et les terroristes ont rapidement été arrêtés. C’est loin d’être le cas dans tous les pays voisins.

Les funérailles des victimes ont eu lieu, pour certaines, dès le lendemain – c’est une tradition en Orient, on enterre vite les morts – et pour d’autres, le mardi 27 octobre. Notre chef de mission en Jordanie, Ivan de Mercey, s’y est rendu, afin d’assurer les victimes et leurs pasteurs de notre prière et de notre soutien. Il a pu s’entretenir avec certains membres des familles des victimes, qui lui ont dit que cet attentat brisait l’unité de la Jordanie.

La Jordanie est souvent présentée comme un pays de coexistence entre chrétiens et musulmans. Comment expliquer qu’une telle attaque ait pu se produire dans ce contexte ? Est-ce un événement isolé ou le signe de tensions plus profondes ? Entre la guerre à Gaza, les tensions en Syrie, au Liban et les rivalités régionales, la Jordanie se trouve dans un environnement stratégique particulièrement instable. Ces bouleversements peuvent-ils fragiliser son équilibre intérieur et ses minorités religieuses ?

La Jordanie est en effet un pays stable et les chrétiens peuvent pratiquer leur religion en paix, sous la protection des autorités et même avec leur soutien. Ainsi, le Royaume prend soin, par exemple, de Béthanie au-delà du Jourdain, le lieu du baptême du Christ. Une commission nationale, sous l’autorité du roi lui-même, prépare de grandes festivités pour les 2000 ans du baptême du Christ, en 2030. Des membres de la famille royale peuvent être vus dans des rassemblements chrétiens. Les forces de sécurité sont bien visibles lors des fêtes chrétiennes aux abords des églises. Noël est d’ailleurs un jour férié. Enfin, sur le plan politique, des sièges sont réservés aux chrétiens au Parlement.

Cependant, le pays ne peut échapper complètement aux secousses qui touchent toute la région et notamment au conflit israélo-palestinien. Certes Tel Aviv et Amman, après des années de guerre, ont des relations normalisées depuis 1994 et des postes-frontières permettent les allers-retours entre les deux pays, mais pour autant, la question palestinienne est brûlante ! 60% de la population est d’origine palestinienne, jusqu’à la reine elle-même. Il y a 2,4 millions de réfugiés palestiniens en Jordanie, dont presque 20% vivent encore dans des camps des Nations Unies. Autant dire que le sujet est inflammable. La Jordanie ne vit donc pas dans une « bulle » locale au milieu d’une région en feu.

Par ailleurs, la pression islamiste existe, bien qu’elle soit jugulée par le pouvoir. Ainsi, lors des élections parlementaires de septembre 2024 – les prochaines ont lieu en 2028 -le Front d’action islamique, parti lié aux Frères musulmans et soutien actif de la cause palestinienne, a obtenu 31 des 138 sièges que compte la Chambre des députés, soit trois fois plus qu’aux élections législatives précédentes.

Enfin, il y a 10 ans, la même région du sud de la Jordanie avait été touchée par un attentat de l’organisation État islamique. C’était à Kerak, un site très touristique. On y avait compté 10 morts et 34 blessés.

Trois suspects viennent d’être arrêtés, mais les éventuels liens avec des organisations extrémistes ne sont pas encore établis. Quels éléments faudra-t-il éclaircir avant de comprendre la nature de cette attaque et les risques qu’elle révèle ? Les représentants des Églises ont insisté sur l’unité nationale et le refus de céder à la peur. Comment les communautés chrétiennes de Jordanie vivent-elles ce choc, et quels moyens concrets peuvent les aider à continuer de vivre et de pratiquer leur foi en sécurité ?

Entre 92 et 94% des Jordaniens sont musulmans sunnites. Les chrétiens sont donc extrêmement minoritaires, entre 2 et 3% de la population, pour moitié grecs orthodoxes. Viennent ensuite les grecs-melkites catholiques (20% de la population chrétienne) et les catholiques latins (également 20% de la population chrétienne). Il est à noter une présence d’autres communautés dans la capitale, tels que des syriaques orthodoxes, des arméniens, des chaldéens et des maronites, essentiellement des expatriés libanais.

Nous l’avons dit, la dynastie hachémite protège les chrétiens. Le roi l’a d’ailleurs dit clairement le jour même de l’attentat, en voulant montrer que les chrétiens sont une composante essentielle de l’identité jordanienne. « Ceux qui se bercent de l’illusion de pouvoir diviser les Jordaniens avec leurs balles n’ont aucune chance face à notre unité. Chaque vie jordanienne est précieuse, et nous frapperons d’une main de fer ceux qui osent menacer notre nation ».

De leur côté, les autorités religieuses ont confirmé la confiance qu’ils mettent dans les autorités civiles. Ainsi, les responsables des Églises de Terre Sainte ont dénoncé une « attaque contre toute la communauté chrétienne du Royaume hachémite de Jordanie et contre le tissu social jordanien, modèle exemplaire de coexistence où musulmans et chrétiens vivent ensemble dans un esprit de fraternité depuis des générations ».

De l’Irak à la Syrie, les chrétiens d’Orient ont déjà subi violences, déplacements et départs massifs. L’attaque de Hammoud peut-elle accentuer la crainte d’un exil, y compris dans les pays où leur présence semblait relativement protégée ?

C’était sans doute le but recherché, comme cela a été le cas en Syrie ou en Irak, effectivement. Mais le patriarche des grecs orthodoxes Théophile III a été très clair : « si le but de cet acte est de nous chasser de la Terre Sainte et de nous forcer à fuir », a-t-il déclaré « le seul résultat qu’il obtiendra sera de renforcer notre attachement à cette terre et d’ancrer encore davantage nos racines en ce lieu ».

Pour autant, il est évident que l’émigration est une tentation qui touche aussi – dans une moindre mesure peut-être – les communautés chrétiennes de Jordanie. Le contexte économique, la peur du déclassement, alimentée par une hausse générale des coûts de la vie et une incertitude sécuritaire quant au futur de la région expliquent cette émigration ainsi que, d’ailleurs, la baisse de la natalité chez les chrétiens de Jordanie, qui représentaient 15% de la population dans les années 50. L’émigration est d’ailleurs facilitée par un certain nombre de pays occidentaux – je pense à l’Australie, par exemple – qui par des programmes particuliers a pu favoriser et favorise les départs. C’est une grave erreur.

Votre association SOS Chrétiens d’Orient agit auprès de communautés éprouvées par les conflits. Face à un drame comme celui de Hammoud, quels besoins deviennent prioritaires : soutien aux familles, sécurité, reconstruction du lien social ou aide à rester sur place ?

Nous avons immédiatement proposé notre aide aux responsables religieux de Hammoud et Kerak. Nous travaillons avec la paroisse latine de la ville depuis une dizaine d’année. L’église en elle-même n’a pas été abîmée par l’attaque terroriste, il n’y a donc pas de travaux à faire. En revanche, il est évident que les familles des victimes vont avoir besoin de soutien psychologique, en plus du soutien spirituel. En 2025, après l’attentat de l’église Saint-Élie de Damas, en Syrie, nous avions apporté un tel soutien psychologique aux familles des victimes et aux blessés. En plus de cela, nous avons participé à la réhabilitation de l’église. Mais le contexte syrien est bien différent du contexte jordanien.

En Jordanie, nous travaillons beaucoup sur l’éducation et la jeunesse. SOS Chrétiens d’Orient a soutenu plusieurs écoles du Patriarcat grec orthodoxe, qui accueillent des milliers d’élèves dans le pays. Nous avons aussi aidé à dynamiser le lien communautaire, avec des travaux dans des salles paroissiales ou des travaux en faveur de l’aménagement d’une cuisine solidaire locale. Enfin, c’est depuis la Jordanie que nous commençons à agir en Palestine, avec notamment des projets en faveur des écoles à Bethléem et à Beit Shahour.

Enfin, quelles responsabilités les autorités jordaniennes, la France et les partenaires internationaux devraient-ils assumer pour protéger la liberté religieuse et permettre aux chrétiens d’Orient de conserver une place durable dans les sociétés de la région ?

Quelle est la place de la France dans la protection des chrétientés orientales ? Elle devrait être éminente ; elle l’a été. Elle ne l’est plus aujourd’hui. Il suffit de voir la situation libanaise : la France est totalement écartée des négociations en cours entre les parties. Quel niveau de crédibilité notre pays a-t-il encore dans ces régions ? Il est bien faible. Et pourtant, il y a une attente et du travail. La diplomatie française a évidemment un rôle à jouer dans la longue tradition française de protection des chrétiens d’Orient. A notre niveau, nos volontaires incarnent et relèvent le flambeau de cette tradition nationale.


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