DÉCRYPTAGE – Jordanie : La présence américaine devient un problème intérieur

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La lettre qui brise le silence du royaume
Des centaines de personnalités politiques, de juristes, d’intellectuels et de représentants de la société civile jordanienne ont signé une lettre ouverte réclamant le retrait des troupes américaines du pays. Il ne s’agit pas seulement d’une prise de position contre Washington. C’est surtout le signe qu’une partie de la société jordanienne redoute de devoir payer le prix d’une guerre décidée ailleurs.
Dans le document, la présence militaire américaine est décrite comme un risque pour la sécurité nationale, pour la stabilité politique et pour l’économie. Selon les signataires, la Jordanie pourrait être entraînée dans un conflit régional auquel la majorité de la population ne souhaite pas participer.
La protestation revêt une importance particulière parce qu’elle apparaît dans un royaume où la dissidence publique est soumise à de fortes restrictions. De nombreux médias jordaniens auraient refusé de publier la lettre, tandis que les organisateurs redoutent des arrestations et des poursuites judiciaires.
Quatre mille soldats dans la ligne de mire
Environ quatre mille militaires américains sont déployés en Jordanie, répartis entre plusieurs bases et installations essentielles aux opérations des États-Unis au Moyen-Orient. Le territoire jordanien permet en effet de surveiller les espaces situés entre la Syrie, l’Irak, Israël et l’Arabie saoudite, tout en assurant des liaisons logistiques, une surveillance aérienne et une capacité d’intervention rapide.
Mais cette centralité stratégique transforme précisément le pays en cible potentielle.
L’Iran considère les bases américaines de la région comme une composante du dispositif militaire employé contre Téhéran. Par conséquent, toute installation américaine située en Jordanie peut être perçue comme un objectif légitime en cas de nouvel élargissement de la guerre.
La monarchie hachémite se trouve donc face à un dilemme : conserver la protection américaine ou réduire son exposition militaire afin d’éviter des représailles iraniennes.
À lire aussi : TERRORISME – La Jordanie bannit les Frères musulmans : Un tournant sécuritaire et politique
Le risque de subir une guerre
D’un point de vue militaire, un retrait complet des forces américaines paraît difficile à court terme. La Jordanie dépend de la coopération des États-Unis pour la formation, le renseignement, la défense aérienne et l’aide économique. Washington considère également le royaume comme un point d’équilibre indispensable dans une région traversée par des conflits permanents.
Cependant, la présence américaine ne garantit plus seulement la sécurité. Elle crée également de nouvelles vulnérabilités.
Plus les bases sont utilisées pour soutenir des opérations contre l’Iran, plus Amman risque de devenir une partie active de l’affrontement. La distinction entre allié, arrière-base et belligérant tend progressivement à disparaître.
Le véritable danger pour la Jordanie ne réside pas uniquement dans la possibilité d’une attaque directe. Il tient aussi à son éventuelle implication dans une guerre d’usure faite de missiles, de drones, de sabotages et d’attaques contre les infrastructures énergétiques et militaires.
Le prix économique de la dépendance
La Jordanie dispose de ressources limitées, importe une grande partie de son énergie et souffre d’un chômage élevé. Une crise militaire prolongée aurait de lourdes conséquences sur le tourisme, les investissements, les transports et la stabilité financière.
La monarchie reçoit chaque année une aide importante des États-Unis, mais cette dépendance économique réduit ses marges d’autonomie politique. Amman peut demander de la prudence à Washington, mais elle peut difficilement lui imposer ses conditions.
Dans le même temps, la population voit augmenter le coût de la vie alors que le pays accueille des forces étrangères engagées dans des opérations susceptibles de provoquer des représailles. C’est dans cette contradiction que mûrit la protestation : les aides américaines soutiennent l’État, mais la présence militaire américaine peut affaiblir le consensus intérieur.
Une monarchie prise entre Washington et la rue
La lettre ouverte représente une rare fracture dans le système politique jordanien. Elle ne menace pas immédiatement la monarchie, mais elle révèle une distance croissante entre les choix stratégiques du gouvernement et le sentiment d’une partie de la société.
Le roi Abdallah doit préserver l’alliance avec les États-Unis sans paraître subordonné. Il doit protéger le territoire sans le transformer en plateforme de guerre. Il doit contenir la contestation sans renforcer l’idée que le pays est gouverné contre la volonté de ses citoyens.
Depuis des décennies, la Jordanie est l’un des États les plus fragiles et, en même temps, les plus utiles de l’architecture américaine au Moyen-Orient. Cette utilité même risque désormais de devenir son principal problème.
La question posée par les signataires ne concerne pas seulement le nombre de soldats américains. Elle porte sur l’identité de ceux qui déterminent la politique étrangère de la Jordanie et sur le prix que le pays est disposé à payer pour rester intégré au système d’alliances occidental.
Lorsqu’une base militaire étrangère cesse d’être perçue comme une protection et commence à être considérée comme une cible, le problème n’est plus seulement stratégique. Il devient politique, social et national.
À lire aussi : ANALYSE – Gaza : Déplacer ou reconstruire ? Le poker arabe face au bluff américain
#Jordanie, #EtatsUnis, #MoyenOrient, #Geopolitique, #ArmeeAmericaine, #BasesMilitaires, #Iran, #Israel, #Washington, #Amman, #AbdallahII, #Defense, #SecuriteInternationale, #PolitiqueEtrangere, #ConflitRegional, #StrategieMilitaire, #Renseignement, #Diplomatie, #CriseGeopolitique, #MonarchieJordanienne, #SocieteCivile, #Manifestation, #LettreOuverte, #InfluenceAmericaine, #RelationsInternationales, #OTAN, #StabiliteRegionale, #TensionsIranUSA, #AnalyseGeopolitique, #ActualiteInternationale, #GuerreAuMoyenOrient, #BasesUS, #DefenseAerienne, #EquilibreRegional, #PolitiqueInternationale, #GiuseppeGagliano, #CentroStudiStrategici, #RisqueGeopolitique, #Geostrategie, #Souverainete
