EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec le général Dominique Tardif – L’Armée de l’Air et de l’Espace (AAE) sur tous les fronts !

Le général de corps aérien Dominique Tardif, pilote aguerri, diplômé de l’ENSAM (École Nationale Supérieure d’Arts et Métiers) cumulant plus des 6500 heures de vol sur des avions de transport (Transall, Hercules, A400M) est nommé Major Général de l’Armée de l’air et de l’Espace (AAE) le 6 mars 2025, après avoir effectué de nombreux postes de commandement et participé à des opérations extérieures.
Face aux menaces de plus en plus grandissantes, les conflits modernes évoluent à une vitesse inouïe, dans de nouveaux espaces ou une course effrénée à l’innovation entraîne nos armées à s’adapter et réagir plus vite.
Le Diplomate média l’a rencontré au salon Eurosatory 2026.
Propos recueillis par Dorothée Retornaz
Le Diplomate : L’AAE s’adapte, se prépare dans un milieu aux foisonnantes menaces qui évoluent sans cesse. Quels sont les défis que doit aujourd’hui relever l’AAE ?
Dominique Tardif : Le contexte géopolitique est devenu très volatile. Il se traduit par une multiplication de tensions à travers le monde et par des tentatives de résolution des différends qui escaladent rapidement vers l’emploi de la force. L’organisation des Nations Unies apparaît de plus en plus inaudible dans le concert des puissances, devenues bien plus assertives et enclines à recourir aux moyens militaires. Cette dynamique, en accélération, défie les règles établies par les pays occidentaux au sortir de la Seconde Guerre mondiale et pousse à repenser les fondements de l’ordre international. Le cadre du droit international est ainsi bousculé et ne constitue plus, pour certains États, une référence intangible.
L’engagement des forces armées connaît dès lors un profond basculement qui marque la fin d’un quart de siècle d’opérations de contre-terrorisme. Si cette période se caractérisait par une relative absence d’atteinte directe aux intérêts nationaux, les conflits actuels en Europe et au Moyen-Orient traduisent désormais une réalité tout autre. La guerre en Ukraine, qui dure depuis plus de quatre années, est un combat de survie pour le peuple ukrainien et pose aux nations européennes des questions cruciales sur la manière d’assumer leur défense face à la menace russe. Au-delà de cette région proche, l’essor rapide de l’Indopacifique présente autant d’opportunités que de défis pour les intérêts occidentaux. Ce constat conduit d’ailleurs les États-Unis à réorienter leurs priorités vers l’Asie-Pacifique, ce qui n’est pas sans conséquence sur leur engagement dans l’architecture de défense en Europe.
Cette évolution n’est pas sans conséquence pour l’emploi de la puissance militaire. Alors que, par le passé, la démonstration des capacités militaires pouvait suffire à infléchir la résolution d’un différend, le contexte actuel a conduit à relever le seuil de sensibilité. Dans le rapport de force qui structure le monde contemporain, l’obtention d’effets repose désormais davantage sur un engagement effectif des moyens armés plus que sur leur seule démonstration.
Ces évolutions concernent directement la France. Puissance nucléaire, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies et présente sur plusieurs continents grâce à ses territoires d’Outre-mer ainsi qu’à ses partenariats stratégiques, elle doit être en mesure d’intervenir rapidement sur des théâtres parfois situés à plusieurs milliers de kilomètres de la métropole. Sa crédibilité stratégique ne repose plus uniquement sur son influence diplomatique ou sur la qualité de ses équipements militaires. Elle dépend également de sa capacité à projeter et employer rapidement des forces, à protéger ses intérêts et à honorer les engagements pris auprès de ses partenaires.
Dans cet environnement, la puissance militaire aérospatiale s’impose comme l’un des principaux vecteurs de la crédibilité stratégique française. Par sa capacité de projection, sa réactivité, sa portée et son aptitude à produire des effets dans la profondeur et sur un large éventail de missions, elle constitue un levier majeur de la capacité d’action et d’influence stratégique de la France.
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Le missile « DELILAH » que l’armée de l’air Israélienne utilise, a prouvé son efficacité lors de l’opération « Rising Lion » contre l’Iran en juin 2025. Concernant les frappes stratégiques classiques dans la profondeur, le missile SCALP EG n’est-il donc pas limité ?
L’AAE porte-t-elle une attention particulière à d’autres missiles ?
L’emploi des missiles pour réaliser des frappes dans la profondeur s’est récemment multiplié, notamment au cours de la guerre que mène la Russie contre l’Ukraine et aussi à l’occasion des frappes menées par Israël et les USA contre l’Iran. Ces munitions permettent de neutraliser des moyens ennemis à distance de sécurité afin de réduire le potentiel militaire adverse, ou encore d’affaiblir les centres de pouvoir et de commandement.
Pour l’AAE il est essentiel de poursuivre le renforcement de ses capacités de frappe dans la profondeur, notamment pour assurer la destruction des moyens de défense aérienne de l’adversaire. Il s’agit là d’un moyen indispensable pour conquérir la supériorité aérienne qui constitue un préalable opérationnel incontournable pour éviter toute guerre d’usure telle que celle qui se déroule en Ukraine. Pour cela, le Scalp-eg fournit une solide capacité qui sera prochainement complétée par un nouveau missile plus performant, le Stratus en cours de développement par la société MBDA. D’autres initiatives sont également lancées avec en particulier le programme de Missile Balistique de Théâtre (MBT) qui vise à développer une munition de longue portée dont la version aéroportée apportera une forte plus-value opérationnelle pour l’AAE. A cet égard, on peut noter que l’armée de l’air israélienne, lors des différentes campagnes aériennes menées contre l’Iran, a fait un usage important de missiles aérobalistiques et a obtenu de remarquables effets militaires.
Avec le missile ASN4G, le CCA (collaborative combat aircraft) ; Du programme NOSTRADAMUS développé par ONERA au radar GM403 de THALES, sommes-nous rentrés dans une nouvelle ère de combat ?
Nous entrons indubitablement dans une nouvelle ère géostratégique. L’exacerbation de la compétition entre certaines puissances donne tout son sens à la dissuasion nucléaire. Pour cette raison, la composante nucléaire aéroportée va bénéficier d’une modernisation grâce au développement en cours d’un nouveau missile Air-Sol Nucléaire de 4èmeGénération (ASN4G). Cette nouvelle munition stratégique détiendra des performances accrues afin d’assurer la crédibilité la dissuasion nucléaire de la France. Dans le même temps, le Rafale verra arriver sa version F5 avec aussi des capacités fortement augmentées. Le couple Rafale F5 et ASN4G sera pleinement opérationnel en 2035.
La transformation actuelle du contexte stratégique s’accompagne d’une évolution extrêmement rapide des nouvelles technologies liées à l’autonomisation, la miniaturisation, l’exploitation des données et l’intelligence artificielle. Ce mouvement conduit à repenser la guerre et ouvre de nouveau champ d’actions jusqu’alors peu exploités dans le domaine de conflictualité : l’espace exo-atmosphérique et la très haute altitude. Cette dernière est constituée par la tranche d’espace aérien se situant entre 20 et 100 km d’altitude, au-delà étant le domaine exo-atmosphérique. La responsabilité de ce domaine d’altitude échoit à l’AAE. Tout d’abord il s’agit de connaître ce qui se passe dans cet espace aérien souverain qui se trouve au-dessus du territoire national. Pour cela de nouvelles capacités de détection sont en cours de développement afin d’être en capacité de détection et identification de tout survol du pays à ses hautes altitudes. Selon le cas peut être nécessaire d’agir pour neutraliser tout aéronef ou ballon qui constituerait une menace.
La très haute altitude présente en outre un intérêt grandissant au-dessus d’un théâtre d’opérations militaires. Disposer de ballons à ces altitudes élevées donne une capacité supplémentaire pour accroître les moyens de communication ou de collecte de renseignements en imagerie ou de nature électromagnétique (émission des radars ennemis par exemple). La détention de capacités cinétiques fait également partie des études en cours.
D’un point de vue stratégique (mission SEAD) le missile antiradar RJ10 de MBDA nous permettrait-il de gagner une plus grande autonomie en matière de suppression d défense sol/air adverses ?
Alors même que l’espace aérien est de plus en plus contesté, un enseignement majeur des conflits actuels rappelle que sa maitrise demeure essentielle pour éviter une guerre d’usure et contribuer de manière déterminante à la supériorité opérationnelle. La Russie aurait pu conquérir la supériorité aérienne en Ukraine au début de l’invasion. Elle ne l’a toutefois pas obtenue pour des raisons principalement doctrinales (ciblage, command and control, munitions, entraînement) et s’est ainsi enlisée dans un combat terrestre rendu statique, notamment du fait d’un large emploi de drones empêchant la manœuvre.
Les forces américaines ont pour leur part largement démontré tout l’intérêt de détenir la supériorité arienne. L’opération menée au Venezuela en janvier dernier, qui visait à appréhender le président Maduro, en est une illustration marquante. La neutralisation préalable des systèmes sol-air vénézuéliens a permis la liberté d’action des 150 aéronefs engagés et qui ont atteint les objectifs opérationnels fixés sans aucune perte humaine. Cette opération spéciale est un succès militaire. À l’inverse, les forces russes ont échoué, au début de la guerre en Ukraine, à conduire une opération spéciale comparable lors de l’assaut sur l’aéroport d’Hostomel. Sans aucune maitrise de la supériorité aérienne, leurs hélicoptères et avions transportant des commandos parachutistes ont été abattus par les défenses antiaériennes ukrainiennes, entraînant des pertes importantes et l’échec de la manœuvre.
Le développement, en performance et en volume, de moyens de contestation de l’espace aérien (A2/AD) n’est à cet égard pas une fatalité. Les Israéliens l’ont récemment démontré en menant, en 2024, deux campagnes aériennes visant à neutraliser le système intégré de défense aérienne iranien (réseau, radars et batteries de défense sol-air). Celles-ci leur ont ouvert la voie à une pleine liberté d’action et leur ont permis de faire des dommages importants sur les trois principaux sites d’enrichissement nucléaire en juin 2025. Cette stratégie a été répétée lors de l’opération Epic Fury.
La maîtrise de l’espace aérien constitue un véritable facteur de supériorité opérationnelle. Outre la liberté de manœuvre offerte aux trois composantes, elle permet d’augmenter de manière déterminante le ratio effet-coût de la guerre. Disposer de la supériorité aérienne a un impact direct sur les résultats des frappes dans la profondeur ennemie : alors que seules 15% des frappes de drones russes atteignent leurs objectifs, 100% des frappes israélo-américaines en Iran ont atteint les leurs. Par ailleurs, la liberté d’action dans l’espace aérien autorise l’emploi de bombes simples (stand-in) à bas prix et aux effets inégalables avec les missiles et autres munitions à long rayon d’action (stand-off). Ces dernières présentent un coût plus élevé et demeurent limitées en termes d’effets cinétiques en raison des contraintes pesant sur leur charge utile. Or, le besoin de destruction d’installations durcies, caractéristique des conflits de haute intensité, requiert des munitions simples à forte charge utile, pouvant aller jusqu’aux GBU-57 américaines dont l’emploi suppose toutefois une certaine liberté d’action dans l’espace aérien adverse. Il est également à noter que durant l’opération Epic Fury, grâce à l’acquisition de la maîtrise de l’espace aérien, l’USAF a assuré une permanence avec l’emploi de Reaper qui ont obtenu des résultats exceptionnels, malgré la perte d’un certain nombre de ces vecteurs.
Quelle est pour l’AAE la perspective pour une plus grande résilience de nos capacités spatiales ?
L’espace exo-atmosphérique laisse observer une accélération de la conflictualité. De plus en plus d’événements sont observé sur différentes orbites, pouvant mettre à risque certaines capacités satellitaires. Avec l’inauguration du bâtiment dédié au commandement de l’espace, la France s’est pleinement saisi des enjeux militaires propres à l’espace. Le renforcement programmé dans la LPM actuelle de nos capacités de détection et d’identification donne à la France une autonomie d’appréciation et d’action. En outre, les besoins croissant de connectivité des équipements militaires imposent d’accroître les moyens satellitaires en orbite basse pour une meilleure résilience des services. Dans le domaine spatial, la coopération avec certains pays européens et les USA est très riche et prometteuse d’un développement rapide d’une approche concertée sur les questions stratégiques propres à ce milieu.
« On ne fonde en soi l’Être dont on se réclame que par les actes » écrivait A. de Saint Exupéry dans Pilote de guerre, publié en 1942. L’A400M Atlas, fleuron de l’AAE, oiseau d’acier, brave depuis des mois des terrains d’une extrême rudesse. De l’environnement du « grand froid » car déployé dans le cercle polaire, au sud-ouest de la France où il effectue le 25 juillet 2026 son premier largage de retardant sur l’incendie de forêt près de Lacanau ravageant la Gironde. De plus en plus de missions en perspective ?
L’A400M est exploité depuis 2013 par l’AAE et offre un potentiel d’emploi exceptionnel. Les capacités tactiques avancées de cet avion permettent d’envisager un élargissement du spectre de missions, notamment pour des opérations spéciales. Récemment, les premiers atterrissages et décollages réalisés depuis la banquise en Antarctique constitue une belle démonstration de la large diversité de missions réalisables par l’A400M. Avec le développement de la dronisation, l’A400M sera prochainement amené à en assurer le largage dans différents cadres d’emploi dont l’accompagnement de frappes aériennes. Cet été, face aux incendies dévastateurs du sud-ouest de la France, l’A400M a été utilisé dans une nouvelle mission pour assurer des largages de retardant en appui des moyens du ministère de l’intérieur.
Durant les derniers mois, l’AAE a été fortement engagée sur de nombreux fronts. Des feux en Gironde à la défense de l’espace aérien du partenaire émirien, l’AAE a pu répondre aux demandes politiques en conduisant des actions déterminantes qui constituent l’ADN des aviatrices et aviateurs.
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