ANALYSE – La Turquie avance ses pions au Levant : Jusqu’où Ankara veut-elle contenir Israël ?

ANALYSE – La Turquie avance ses pions au Levant : Jusqu’où Ankara veut-elle contenir Israël ?

lediplomate.media — imprimé le 24/08/2026
La Turquie avance ses pions au Levant
Réalisation Le Lab Le Diplo

Pierre Sassine

La frappe israélienne du 18 août contre la base syrienne d’Abou al-Douhour, les ambitions affichées d’Ankara au Liban et dans l’après-FINUL, puis les sanctions américaines révélant un réseau de financement du Hezbollah composé presque entièrement de ressortissants turcs dessinent une même interrogation. À mesure que l’influence iranienne recule au Levant, la Turquie semble vouloir empêcher Israël d’occuper seul l’espace ainsi libéré. Sans établir une quelconque complicité entre Ankara et le Hezbollah, l’accumulation de ces signaux oblige désormais à regarder la stratégie turque dans son ensemble.

De la Syrie au Liban, Ankara avance

La frappe israélienne contre Abou al-Douhour pourrait passer pour un nouvel épisode des opérations menées depuis des années par Israël en Syrie. Elle présente pourtant une différence majeure : cette fois, l’inquiétude israélienne ne portait plus principalement sur une implantation iranienne, mais sur la possibilité d’une présence militaire turque. Ankara a démenti tout projet de déploiement sur cette base et condamné l’attaque, tandis que Washington s’efforce désormais de prévenir une confrontation entre deux de ses partenaires régionaux.

Le changement de paysage est considérable. La chute de Bachar el-Assad et l’affaiblissement de l’axe iranien ont profondément modifié l’équilibre levantin. La Turquie est devenue l’un des principaux soutiens régionaux du nouveau pouvoir d’Ahmed al-Charaa et entend peser sur la reconstruction politique et sécuritaire syrienne. Mais ses ambitions ne s’arrêtent plus à la Syrie. Lors de la visite de Joseph Aoun à Ankara le 30 juillet, Recep Tayyip Erdogan a exprimé la volonté turque de participer aux dispositifs qui pourraient succéder à la FINUL au sud du Liban. Ankara multiplie parallèlement les contacts avec les responsables libanais et se propose de faciliter le rapprochement entre Beyrouth et Damas.

L’initiative turque évoquée ces derniers jours va encore plus loin. Elle associerait le retrait israélien de territoires libanais et syriens à la restauration du monopole des armes par les États. Derrière cette approche apparaît une logique stratégique cohérente : contenir l’Iran sans accepter pour autant que son recul se traduise automatiquement par une extension de la puissance israélienne. Autrement dit, Ankara peut souhaiter simultanément la fin du corridor iranien, le renforcement des États syrien et libanais et l’établissement d’un contrepoids à Israël. C’est dans ce contexte que la Syrie et désormais le Liban deviennent des terrains majeurs de la rivalité turco-israélienne.

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Le troublant maillon turc du financement du Hezbollah

Le communiqué publié le 20 août par le département américain du Trésor apporte à ce tableau une pièce inattendue. Washington sanctionne dix personnes appartenant à un réseau chargé d’acheminer clandestinement des espèces au Hezbollah. Neuf des dix personnes désignées sont turques, la dixième iranienne. Le responsable présumé du réseau, Yunus Alper Yilmaz, est lui-même un homme d’affaires turc. Selon le Trésor américain, il utilisait notamment des bureaux de change situés en Turquie, des sociétés-écrans et des comptes bancaires pour organiser des transferts liés à la Force Qods. Des convoyeurs récupéraient ensuite les fonds et les transportaient sur des vols commerciaux à destination du Liban.

Dans le même document, Washington requalifie également le Hezbollah au titre de son dispositif antiterroriste. L’organisation est désormais formellement désignée comme étant détenue, contrôlée ou dirigée par la Force Qods, ou agissant pour son compte. Le Trésor insiste notamment sur l’implication iranienne dans la prise de décision politique du Hezbollah. Cette formulation fragilise davantage la distinction entretenue au Liban entre une branche armée qu’il faudrait désarmer et une branche politique qui continuerait à participer normalement aux institutions.

Mais la composition du réseau financier mérite elle aussi l’attention. Comment expliquer qu’une infrastructure aussi largement turque ait pu fonctionner sur le territoire d’un État connu pour la puissance de ses services de renseignement et de sécurité ? La question serait accusatoire si un élément essentiel n’était pas connu : selon Washington, les autorités turques ont coopéré à l’enquête et au démantèlement du réseau. Il n’existe donc aucun élément permettant d’affirmer que l’État turc organisait ou protégeait ces transferts.

Cette coopération ne fait cependant pas disparaître toutes les interrogations. Elle indique qu’à un stade au moins de l’enquête, Ankara avait acquis une connaissance précise d’une partie du dispositif. Depuis quand ? À quel niveau ? Le réseau avait-il longtemps échappé aux services turcs ou avait-il été surveillé avant qu’une décision soit prise d’y mettre fin ? Lorsqu’un réseau implique des opérations financières, des bureaux de change, des sociétés et des convoyeurs transportant des sommes importantes entre plusieurs pays, l’hypothèse d’une activité clandestine durablement invisible mérite au minimum d’être interrogée.

La même question se pose au Liban. Le Trésor américain indique que de l’argent était transporté clandestinement sur des vols commerciaux vers le territoire libanais. Le communiqué ne précise pas la chronologie de ces transports. Il n’en pose pas moins une question directe aux autorités libanaises : ces circuits ont-ils réellement été taris depuis le renforcement annoncé des contrôles à l’aéroport de Beyrouth ? Comment s’en assurer ? Si Washington était capable d’identifier les convoyeurs, les circuits et les intermédiaires, que savaient les services libanais ? Comment ces espèces entraient-elles et qui les réceptionnait ? Assécher une organisation armée ne consiste pas seulement à intercepter missiles et composants : l’argent reste le nerf de la guerre, celui qui permet de payer les hommes, d’entretenir les réseaux et de reconstituer progressivement des capacités.

Remplacer l’Iran ou empêcher Israël de remplir le vide ?

Il serait pourtant trop simple de conclure de ces éléments que la Turquie souhaite sauver le Hezbollah. Un Hezbollah armé, autonome et placé sous la direction stratégique de Téhéran est difficilement compatible avec le projet turc de consolidation des États syrien et libanais. La coopération d’Ankara avec Washington contre un réseau financier lié à la Force Qods va même dans le sens inverse.

La question pourrait donc être ailleurs : la Turquie veut-elle seulement la disparition de l’influence iranienne, ou veut-elle également empêcher que cette disparition se transforme en hégémonie israélienne ? Les deux objectifs sont très différents. Ankara pourrait parfaitement chercher à affaiblir durablement le Hezbollah comme instrument iranien tout en s’opposant à ce que ce recul offre à Israël une liberté d’action sans véritable contrepoids au Liban et en Syrie.

Cette lecture permet de comprendre plusieurs mouvements qui, observés séparément, paraissent contradictoires. La Turquie soutient le pouvoir syrien issu du camp qui a combattu le Hezbollah, coopère avec les États-Unis contre les circuits de la Force Qods et prône le retour des armes sous l’autorité des États. Mais elle se heurte simultanément de plus en plus frontalement à Israël en Syrie, revendique un rôle dans la sécurité du Liban et souhaite participer au dispositif qui pourrait succéder à la FINUL. Elle ne chercherait donc pas nécessairement à succéder à l’Iran comme protecteur du Hezbollah, mais plutôt à occuper une partie de l’espace politique et stratégique abandonné par Téhéran tout en empêchant Israël d’en devenir l’unique bénéficiaire.

C’est pourquoi une présence turque future au sud du Liban ne serait jamais une simple contribution technique à une force internationale. Après la Syrie, elle rapprocherait encore davantage la ligne de friction turco-israélienne de la frontière israélienne. Pour le Liban, l’enjeu est tout aussi sérieux : sortir de la tutelle stratégique iranienne ne peut signifier devenir le terrain sur lequel Ankara et Israël se disputeraient l’ordre régional de demain.

Le communiqué américain du 20 août était officiellement consacré au Hezbollah, à la Force Qods et à leurs circuits financiers. Pourtant, replacé entre la frappe d’Abou al-Douhour, l’implication croissante d’Ankara en Syrie, ses initiatives au Liban et son intérêt affiché pour l’après-FINUL, il éclaire involontairement un phénomène plus large. Le grand enjeu du Levant n’est peut-être déjà plus seulement le recul de l’Iran. Il est de savoir quelles puissances chercheront à occuper l’espace qu’il abandonne, dans un jeu où l’Arabie saoudite entend elle aussi peser. Mais la Turquie semble, elle, décidée à ne pas laisser Israël y avancer sans contrepoids.

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Pierre Sassine

Pierre Sassine

Pierre Sassine, né en 1967 au Liban, est un chrétien patriote engagé au sein de la diaspora libanaise.
Témoin des profondes mutations politiques de son pays, il développe très tôt un attachement aux valeurs de liberté et de souveraineté.
Installé en France, il s’implique activement dans la défense des causes libanaises et dans la promotion d’une vision démocratique et pluraliste du Liban.
Son engagement se manifeste à travers sa participation à divers débats publics, ses échanges avec les institutions et son implication dans les initiatives citoyennes.
Son parcours reflète la détermination d’un patriote résolument attaché à l’héritage spirituel et culturel du Liban.
Il occupe aujourd’hui le poste de Représentant du « Forum des Cèdres » en France et auprès de l’Union européenne.

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