DÉCRYPTAGE – Le gaz russe sous passeport américain ?

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Moscou vend, Washington sert d’intermédiaire, l’Europe risque de payer deux fois
La grande illusion européenne était simple : mettre fin à la dépendance énergétique envers la Russie et conquérir enfin une véritable autonomie. Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, le résultat apparaît nettement moins rassurant. Le gaz russe a été largement remplacé par du gaz naturel liquéfié américain, plus coûteux et dépendant des routes maritimes. Une hypothèse encore plus paradoxale se dessine désormais : faire revenir en Europe une partie du gaz russe par l’intermédiaire de sociétés, de capitaux et de garanties américaines.
Il n’existe pas, du moins pour le moment, de plan officiel de Washington visant à acquérir tous les gazoducs reliant la Russie à l’Union européenne. Il existe cependant des négociations, des intérêts financiers et des hypothèses diplomatiques qui convergent vers un scénario précis : les États-Unis pourraient devenir le filtre politique et économique par lequel une partie de l’énergie russe reviendrait sur le marché européen.
Un retour par la fenêtre
En mai 2025, plusieurs sources diplomatiques et industrielles ont fait état de discussions entre représentants russes et américains sur une éventuelle reprise des approvisionnements. Les solutions envisagées comprenaient des participations américaines dans les gazoducs de la Baltique, dans le réseau ukrainien ou même dans le capital de Gazprom. Une autre possibilité prévoyait que des entreprises américaines achètent le gaz russe avant de le revendre aux Européens.
Washington obtiendrait ainsi une visibilité et une influence sur les volumes introduits sur le marché, tandis que Moscou récupérerait au moins une partie des recettes perdues après 2022. Reuters
Il ne s’agit pas encore d’accords conclus. Le Fonds russe d’investissements directs a nié l’existence de négociations formelles et la Commission européenne n’a pas confirmé ces informations. Mais la logique de l’opération est compréhensible : la présence d’un intermédiaire américain permettrait à Moscou de revenir sur le marché européen sans rétablir directement l’ancien rapport entre Gazprom et les entreprises de l’Union.
Dans le même temps, le fonds américain Elliott a envisagé de prendre une participation dans un ensemble d’infrastructures bulgares comprenant le tronçon national du Corridor turc, qui constitue aujourd’hui la principale voie terrestre encore empruntée par le gaz russe à destination de l’Europe. Cela ne signifie pas contrôler l’ensemble du gazoduc, mais démontre que les infrastructures énergétiques d’Europe orientale sont entrées dans le champ d’intérêt de la finance américaine. Wall Street Journal
Les déclarations russes doivent également être considérées avec prudence. Sergueï Lavrov a affirmé que les États-Unis souhaitaient prendre le contrôle des gazoducs de la Baltique, sans toutefois présenter de preuves. Seul l’intérêt manifesté par l’investisseur américain Stephen Lynch pour le second gazoduc baltique, dont une conduite est restée intacte, est établi. Il s’agit donc d’une initiative privée et non, à ce stade, d’une stratégie gouvernementale démontrée. Reuters
Le prix de l’intermédiation
L’affirmation selon laquelle les Américains achèteraient du gaz aux « prix russes » pour le revendre aux « prix américains » est efficace sur le plan politique, mais trop schématique. Le prix final dépendrait des contrats, des marchés européens, des coûts de transit, des assurances, de la réparation des infrastructures et du risque politique.
Le gaz transporté par gazoduc pourrait néanmoins rester moins coûteux que celui qui est liquéfié aux États-Unis, chargé sur des navires puis regazéifié dans les ports européens. L’intermédiation américaine permettrait cependant de capter une partie de cet avantage grâce aux commissions, aux participations dans les sociétés, aux droits de transit et aux contrats de revente.
Le résultat serait un compromis avantageux pour Washington et Moscou. Les États-Unis transformeraient la réouverture énergétique en source de profits et d’influence. La Russie retrouverait des clients et des devises. Certaines industries européennes pourraient obtenir un gaz moins cher. L’Union européenne, en revanche, passerait d’une dépendance directe envers Moscou à une dépendance triangulaire dans laquelle sa relation avec le fournisseur serait surveillée et rémunérée par Washington.
Les gazoducs comme objectifs stratégiques
Les conduites énergétiques ne sont pas de simples infrastructures commerciales. Elles permettent d’observer les flux, d’en modifier la direction, d’en limiter le volume et, dans des conditions extrêmes, de les interrompre. Le sabotage des gazoducs de la Baltique a démontré que ces réseaux appartiennent désormais au domaine de la guerre clandestine, des opérations de renseignement et de la coercition économique.
Le contrôle financier d’une conduite n’équivaut pas automatiquement au contrôle politique du gaz qui la traverse. Les autorités nationales conservent leurs compétences en matière d’autorisations, de sécurité et de tarifs. Toutefois, celui qui finance l’entretien, possède des parts de l’exploitant et fournit les technologies nécessaires acquiert inévitablement une capacité d’influence.
Une présence américaine pourrait offrir une protection indirecte contre les sabotages et les pressions russes, car frapper cette infrastructure reviendrait à porter atteinte à des intérêts américains. Dans le même temps, Washington disposerait d’un instrument supplémentaire pour influencer les choix européens concernant les sanctions, la guerre en Ukraine et les relations avec Moscou.
L’obstacle juridique européen
Il existe cependant un obstacle décisif. Le règlement européen 2026/261 prévoit l’arrêt progressif des importations russes : le gaz naturel liquéfié sera interdit à partir du 1er janvier 2027 et le gaz transporté par gazoduc à partir du 30 septembre de la même année, sous réserve d’une prolongation limitée liée à la sécurité des réserves. Les importateurs devront démontrer l’origine du produit afin d’empêcher que du gaz russe soit recommercialisé sous une autre identité. Conseil de l’Union européenne
Pour que le scénario d’une intermédiation américaine devienne réalité, il faudrait donc modifier la législation, invoquer une urgence énergétique ou construire une opération destinée à contourner les contrôles. La véritable partie ne concerne pas seulement la propriété des gazoducs, mais la possibilité qu’un futur accord sur la guerre en Ukraine pousse Bruxelles à reconsidérer l’interdiction.
L’Union dispose également d’instruments permettant d’examiner et d’interdire les investissements étrangers dans les infrastructures stratégiques. La limite demeure politique : les décisions restent principalement confiées aux différents États. Le nouveau règlement européen 2026/1386 introduira, à partir de janvier 2028, des critères communs et des autorisations préalables, mais il ne transférera pas entièrement à Bruxelles le pouvoir de bloquer chaque acquisition.
Une autonomie qui n’existe pas encore
La même contradiction apparaît dans le secteur nucléaire. L’Europe importe la quasi-totalité de son uranium naturel et conserve une dépendance partielle envers la Russie, notamment pour certains réacteurs de conception soviétique. Il est cependant inexact d’affirmer qu’elle ne possède aucune capacité d’enrichissement : la France dispose de l’installation Georges Besse II, tandis qu’Urenco exploite des sites aux Pays-Bas et en Allemagne. Le problème consiste à augmenter ces capacités et à achever la construction d’une filière indépendante.
L’erreur européenne serait de croire qu’il suffit de remplacer un fournisseur par un autre. Moscou hier, Washington aujourd’hui, peut-être les deux demain. La souveraineté énergétique exige le contrôle des réseaux, des réserves, des terminaux de regazéification, des connexions entre les États et du cycle du combustible nucléaire. Faute de quoi, le gaz pourra changer de passeport, mais l’Europe continuera de payer le prix politique de sa dépendance.
#Énergie, #GazNaturel, #Gazoducs, #UnionEuropéenne, #Russie, #ÉtatsUnis, #GazRusse, #IntermédiationAméricaine, #DépendanceÉnergétique, #AutonomieÉnergétique, #GazNaturelLiquéfié, #InfrastructuresÉnergétiques, #GazoducsBaltique, #Gazprom, #StephenLynch, #CorridorTurc, #SécuritéÉnergétique, #GuerreEnUkraine, #ConseilDeLUnionEuropéenne, #InvestissementsÉtrangers, #SouverainetéÉnergétique, #UraniumNaturel, #CycleDuCombustibleNucléaire, #France, #Urenco, #GeorgesBesseII, #InfrastructuresStratégiques, #InfluenceAméricaine, #MarchéÉnergétiqueEuropéen, #PrixDuGaz, #TransitDuGaz, #GazoducsEuropéens
