DÉCRYPTAGE – Giulio Regeni : La justice italienne condamne les services égyptiens, mais le meurtre reste sans coupable

DÉCRYPTAGE – Giulio Regeni : La justice italienne condamne les services égyptiens, mais le meurtre reste sans coupable

lediplomate.media — imprimé le 11/10/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

Un jugement qui reconnaît l’enlèvement sans identifier les assassins

La condamnation à dix ans de prison prononcée par la Cour d’assises de Rome contre trois membres des services de sécurité égyptiens constitue un résultat judiciaire important, mais incomplet. Magdi Ibrahim Abdelal Sharif, Uhsam Helmi et Athar Kamel Mohamed ont été reconnus coupables de l’enlèvement de Giulio Regeni, tandis que le général Tariq Sabir a été acquitté. La responsabilité individuelle dans le meurtre n’a toutefois pas été établie.

Cette distinction doit être correctement comprise. Le jugement n’affirme pas que Regeni n’a pas été torturé et assassiné. Il établit que les éléments recueillis ne permettent pas, selon les critères du procès pénal, d’attribuer le meurtre aux accusés au-delà de tout doute raisonnable.

La vérité judiciaire s’arrête donc au seuil le plus douloureux : l’État italien reconnaît que des membres de l’appareil égyptien ont enlevé le chercheur, mais il ne parvient toujours pas à déterminer juridiquement qui a ordonné, exécuté ou dissimulé les actes de torture et l’assassinat.

Un procès conduit malgré l’obstruction égyptienne

Le procès constitue en lui-même un précédent. Pendant des années, l’impossibilité de démontrer que les accusés avaient été formellement informés des poursuites avait empêché leur jugement en leur absence.

Par son arrêt no 192 de 2023, la Cour constitutionnelle italienne a établi que l’absence de coopération de l’État d’appartenance des accusés ne pouvait rendre impossible un procès portant sur des crimes commis au moyen de la torture. Les accusés conservent néanmoins le droit à un nouveau procès s’ils décident de comparaître. 

Il s’agit d’une décision d’une grande importance européenne. Si un État autoritaire pouvait bloquer une procédure en refusant simplement de communiquer l’adresse de ses fonctionnaires, les actes de torture commis à l’étranger par des agents publics deviendraient pratiquement impossibles à poursuivre.

La juridiction italienne a donc brisé l’impunité procédurale. Elle n’a cependant pas supprimé l’impunité matérielle : en l’absence d’extradition ou d’arrestation hors du territoire égyptien, les condamnations risquent de rester inexécutées.

La raison d’État derrière le silence du Caire

L’Égypte n’a pas seulement protégé quatre agents. Elle a défendu un principe fondamental pour la survie de son système politique : les membres des services de sécurité ne peuvent être livrés à une juridiction étrangère pour des activités accomplies dans l’exercice de leurs fonctions.

Une coopération complète aurait ouvert une brèche dans la structure du pouvoir égyptien. Elle aurait également pu révéler la chaîne de commandement et les méthodes utilisées pour surveiller les syndicalistes, les chercheurs, les journalistes et les opposants.

Selon la reconstitution de l’accusation, Giulio Regeni aurait été considéré comme un possible acteur engagé dans des activités de renseignement hostiles. Il était en réalité un chercheur étudiant les syndicats égyptiens indépendants, sujet particulièrement sensible pour un gouvernement qui considère toute organisation sociale autonome comme une menace politique potentielle.

L’erreur initiale des services pourrait avoir déclenché l’enlèvement. La nécessité de dissimuler ce qui s’était produit aurait ensuite entraîné les fausses pistes, les versions contradictoires et une protection institutionnelle prolongée pendant dix ans.

L’Italie entre justice et intérêts stratégiques

L’affaire Regeni révèle la distance séparant la politique judiciaire de la politique étrangère. La magistrature italienne a poursuivi la recherche des responsabilités, tandis que les gouvernements successifs ont progressivement normalisé leurs relations avec Le Caire.

L’Égypte contrôle le canal de Suez, participe à la médiation concernant Gaza, influence les équilibres en Libye et au Soudan, coopère dans le contrôle des migrations et représente un partenaire énergétique et militaire essentiel. Une rupture réduirait la capacité de l’Italie à agir en Méditerranée et laisserait davantage d’espace à la France, à la Turquie, à la Russie, à la Chine et aux monarchies du Golfe.

Les intérêts économiques sont tout aussi importants. En 2025, les échanges entre l’Italie et l’Égypte ont atteint 5,9 milliards d’euros, soit une progression de 11,7 %. Au cours des cinq premiers mois de 2026, ils ont encore augmenté de 7,5 %. L’Italie est également le deuxième marché de destination des exportations égyptiennes. 

L’énergie, la construction navale, l’armement, les infrastructures et le commerce ont créé une relation trop importante pour que Rome choisisse une rupture totale. C’est précisément sur cette certitude que Le Caire a pu compter.

La contradiction de l’Union européenne

La question ne concerne pas uniquement l’Italie. En 2024, l’Union européenne a élevé ses relations avec l’Égypte au rang de partenariat stratégique et global, soutenu par une enveloppe financière de 7,4 milliards d’euros pour la période 2024-2027. Bruxelles considère le pays comme un pilier de la stabilité régionale et un partenaire indispensable dans la gestion des migrations. 

En mars 2026, le premier dialogue entre l’Union européenne et l’Égypte consacré à la sécurité et à la défense a également été lancé. 

L’Europe proclame ainsi la primauté de l’État de droit tout en approfondissant sa coopération avec un gouvernement qui n’a pas pleinement collaboré à une procédure concernant l’enlèvement et la mort d’un citoyen européen.

Il ne s’agit pas seulement d’hypocrisie. C’est aussi la conséquence d’une faiblesse stratégique : l’Union craint qu’une crise économique égyptienne ne provoque une instabilité politique, de nouveaux mouvements migratoires, des menaces contre la navigation en mer Rouge et une influence accrue de la Russie, de la Chine et des monarchies du Golfe.

Le Caire a transformé sa propre fragilité en instrument de pression. Plus l’Égypte apparaît indispensable à la stabilité régionale, moins l’Europe se montre disposée à lui imposer des conditions rigoureuses.

Ni rupture ni oubli

Rompre toute relation avec l’Égypte serait une décision compréhensible sur le plan émotionnel, mais peu efficace sur le plan stratégique. Elle ne garantirait pas l’exécution des condamnations et réduirait davantage encore la capacité de l’Italie à obtenir des informations.

Mais poursuivre les relations comme si rien ne s’était passé reviendrait à accepter que la coopération économique et militaire efface la protection due à un citoyen italien.

La réponse la plus crédible consisterait à subordonner certains niveaux de la relation bilatérale à des résultats vérifiables : identification de la chaîne de commandement, remise des documents encore manquants, interrogatoire des responsables et reconnaissance formelle du jugement.

L’Union européenne pourrait également adopter des mesures individuelles contre les membres des services concernés, en limitant leurs déplacements et en visant leurs avoirs, sans sanctionner la population égyptienne.

Le jugement de Rome ne clôt pas l’affaire Regeni. Il démontre plutôt que la justice peut reconstruire une partie de la vérité, même lorsque la diplomatie préfère administrer le silence.

Trois condamnations reconnaissent que Giulio Regeni a été enlevé par des hommes appartenant à l’État égyptien. L’absence de condamnation pour meurtre laisse cependant entière la question décisive : qui a décidé que ce jeune chercheur devait être conduit dans un espace où la loi n’existait plus, et qui a ensuite garanti que personne ne répondrait de sa mort ?


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gagliano

Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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