PORTRAIT – J. Edgar Hoover, le Cerbère de l’empire américain et maître des secrets de Washington

Par Ulysse J. Capella
48 ans de pouvoir ! Il traversa huit présidences, de Calvin Coolidge à Richard Nixon, dirigea le Bureau pendant près d’un demi-siècle et transforma une administration fédérale encore modeste en l’une des polices les plus célèbres de la planète. J. Edgar Hoover fut à la fois bâtisseur, policier, maître du renseignement intérieur, anticommuniste obsessionnel et gardien redouté des secrets de Washington.
Son règne produisit le FBI moderne, ses laboratoires, ses fichiers, ses « G-Men » et quelques succès spectaculaires, mais aussi la surveillance politique, COINTELPRO et l’acharnement contre Martin Luther King. Puritain dont la vie privée demeure entourée de rumeurs, ultra-conservateur qui connaissait les turpitudes de l’Amérique mieux que personne, Hoover incarne jusqu’à la caricature une règle ancienne de la puissance : les empires aiment la lumière, mais survivent aussi grâce aux hommes qui travaillent dans l’ombre…
De Washington aux « G-Men » : l’homme qui inventa le FBI moderne…
John Edgar Hoover naît à Washington le 1er janvier 1895, à quelques rues de ce pouvoir fédéral auquel il consacrera finalement toute son existence. Employé à la Bibliothèque du Congrès tout en étudiant le droit le soir, il entre au département de la Justice en 1917. Deux ans plus tard, en pleine première Red Scare, il prend la tête de la General Intelligence Division et participe à la traque des milieux révolutionnaires.
Le communisme devient très tôt chez lui davantage qu’un adversaire politique : une menace existentielle contre l’Amérique, ses institutions, sa morale et l’ordre social auquel il croit profondément. En 1924, l’Attorney General Harlan Fiske Stone confie à cet homme de vingt-neuf ans un Bureau of Investigation discrédité par les scandales. Hoover ne le quittera plus.
Son extraordinaire longévité ferait presque oublier son talent d’organisateur. Hoover licencie les agents qu’il juge incompétents ou trop politiques, impose des critères de recrutement, des contrôles, une discipline rigoureuse et une véritable formation professionnelle. Il comprend surtout avant beaucoup d’autres que la police du XXe siècle se gagnera autant dans les laboratoires que revolver au poing : fichiers d’empreintes digitales centralisés, analyses scientifiques, balistique, examen des écritures et création en 1932 du laboratoire technique du Bureau. Le gangster doit désormais affronter non seulement le policier, mais l’État moderne et ses données.
Les années 1930 font le reste. Dillinger, « Baby Face » Nelson, Machine Gun Kelly et les autres gangsters de la Grande Dépression offrent à Hoover ses ennemis idéaux. Hollywood et la presse transforment les agents fédéraux en « G-Men » et Hoover comprend remarquablement la puissance de l’image. L’affaire Lindbergh illustre cependant autant les limites initiales du Bureau que sa transformation : le FBI n’a d’abord qu’un rôle d’assistance dans l’enquête ouverte après l’enlèvement du bébé en 1932, avant de prendre une place croissante ; son laboratoire contribuera ensuite à identifier Bruno Hauptmann par l’analyse des lettres de rançon.
La Seconde Guerre mondiale élargit encore son empire. Roosevelt lui confie le contre-espionnage intérieur et un service de renseignement extérieur dans l’hémisphère occidental. Puis viennent les espions soviétiques et la guerre froide. Hoover, déjà anticommuniste avant que l’anticommunisme ne devienne doctrine nationale, paraît avoir attendu son époque.
Mais cette certitude idéologique provoque aussi l’un de ses plus fameux aveuglements. En 1941, le double agent Duško Popov — le flamboyant « Tricycle » auquel Le Diplomate a consacré un portrait et qui participera à la genèse du James Bond de Ian Fleming — arrive aux États-Unis avec un questionnaire de l’Abwehr comportant des demandes extrêmement précises sur les installations et défenses de Pearl Harbor. Hoover déteste immédiatement ce play-boy européen, ses femmes et son mode de vie, et se méfie de sa loyauté. Popov affirmera plus tard avoir averti le FBI du danger. L’étendue exacte de ce que Hoover transmit ou négligea reste discutée : des documents déclassifiés montrent que certaines informations furent communiquées aux renseignements de l’Armée et de la Marine, sans qu’une alerte décisive en soit tirée. L’épisode révèle néanmoins une faiblesse récurrente du personnage : Hoover pouvait être un formidable organisateur et rester prisonnier de ses préjugés.
Le maître des secrets de Washington
Après 1945, Hoover devient pratiquement une institution à lui seul. Truman, Eisenhower, Kennedy, Johnson et Nixon passent ; Hoover demeure. Comme nous l’écrivions récemment à propos d’Allen Dulles, l’Amérique de la guerre froide possède alors ses propres « vaches sacrées » du renseignement : Dulles à la CIA, Angleton au contre-espionnage, et au-dessus du renseignement intérieur, Hoover, qui règne depuis 1924.
Son arme la plus redoutable n’est peut-être plus le FBI mais sa mémoire. Hoover accumule les informations sensibles sur les élus, les hauts fonctionnaires, les célébrités et jusqu’aux occupants de la Maison-Blanche. Les archives déclassifiées ont confirmé l’existence de dossiers personnels séparés, contenant parfois ragots, renseignements sexuels et éléments potentiellement embarrassants. Dire que Hoover « faisait chanter » systématiquement les présidents transformerait une réalité complexe en légende ; dire que ces dossiers lui procuraient une puissance considérable à Washington paraît beaucoup plus solide…
Les Kennedy vont l’apprendre. Hoover, conservateur viscéral, entretient avec Robert Kennedy, Attorney General et donc théoriquement son supérieur, une relation détestable. Il connaît aussi les aventures extraconjugales de JFK et possède sur la famille des renseignements dont l’existence suffit à rendre la relation singulièrement asymétrique. Il déteste les Kennedy, qui pour lui ne sont que « des riches fils à papa gâtés, incompétents et gauchistes ! » (Lombardi). Or, le conflit dépasse toutefois les personnes : droits civiques, écoutes, lutte anticommuniste, autonomie du FBI et crime organisé opposent les deux camps.
La mafia constitue précisément l’une des grandes zones d’ombre de son règne. Hoover fut longtemps réticent à reconnaître l’existence d’une organisation criminelle nationale structurée. Après la réunion mafieuse d’Apalachin en 1957, devenue impossible à ignorer, il lance néanmoins le Top Hoodlum Program. Les explications de son retard demeurent controversées : prudence juridique, priorité absolue donnée au communisme, refus d’admettre une erreur d’analyse, mais aussi rumeurs persistantes selon lesquelles le crime organisé aurait détenu des éléments compromettants sur sa vie privée. Cette dernière hypothèse a nourri livres et documentaires, sans être démontrée de manière définitive…
De même, Hoover ne dédaignait pas davantage les zones grises : avec la pègre aussi, le puissant patron du FBI savait entretenir certaines « relations de travail », car le Cerbère de l’Amérique avait compris qu’un ennemi pouvait parfois devenir une source, un intermédiaire ou un allié de circonstance…
Le gardien sévère, inflexible et intraitable de l’Amérique, qui voulait tout savoir des autres demeure lui-même une énigme. Célibataire, puritain, profondément conservateur, Hoover entretint pendant des décennies une relation d’une extraordinaire proximité avec son adjoint Clyde Tolson : travail, déjeuners, dîners, vacances. À sa mort, Tolson hérita de l’essentiel de ses biens. Plusieurs biographes ont considéré vraisemblable une relation amoureuse ; d’autres l’ont contestée. Aucune preuve publique irréfutable ne permet de trancher. Les récits de travestissement popularisés beaucoup plus tard sont, eux, largement rejetés par les historiens.
Même prudence concernant une autre rumeur, plus étrange encore : Hoover aurait eu des ascendances noires qu’il aurait voulu cacher. Cette histoire a bien circulé à Washington, mais elle n’a jamais été historiquement établie. Son intérêt tient surtout au contraste avec un aspect, lui, abondamment documenté : ses préjugés raciaux et son hostilité viscérale envers une partie du mouvement des droits civiques.
Cette personnalité complexe et les nombreuses zones d’ombre entourant sa vie privée sont d’ailleurs remarquablement mises en scène par Clint Eastwood dans l’excellent J. Edgar (2011), où Leonardo DiCaprio prête ses traits à un Hoover vieillissant, puissant, profondément énigmatique… et au final terriblement seul !
Cerbère de l’Amérique : quand la protection devient surveillance
C’est là que le portrait romantique du grand policier américain rencontre son versant le plus sombre. Hoover ne se contente progressivement plus de rechercher ceux qui violent la loi : il veut identifier ceux qu’il considère comme dangereux pour l’ordre américain. Créé en 1956 contre le Parti communiste, COINTELPRO s’étend ensuite au Socialist Workers Party, au Ku Klux Klan, aux Black Panthers et à différentes organisations radicales. Le FBI infiltre, surveille et désorganise des groupes ; dans certains cas, il cherche à les discréditer alors même que les preuves d’activités illégales sont faibles ou inexistantes. Le Bureau reconnaît aujourd’hui lui-même que certaines de ces méthodes allèrent trop loin.
Martin Luther King en fournit l’exemple le plus accablant. Persuadé que l’entourage du pasteur est infiltré par des communistes et personnellement très hostile à King, Hoover autorise une surveillance intrusive. Les informations sexuelles recueillies sont utilisées pour tenter de le discréditer ; l’épisode de la lettre anonyme adressée à King reste l’une des pages les plus sinistres de l’histoire du FBI. L’anticommunisme qui avait permis à Hoover de détecter de véritables réseaux d’espionnage était devenu, par endroits, une grille suffisamment large pour transformer la dissidence en suspicion.
Les assassinats de John Kennedy en 1963, de Malcolm X en 1965, de Martin Luther King puis de Robert Kennedy en 1968 ont inévitablement nourri depuis un demi-siècle une littérature considérable sur le FBI, la CIA, la mafia et l’« État profond ». Aucun élément probant n’établit que Hoover ait organisé ces assassinats. Son FBI enquêta au contraire officiellement sur ceux de JFK, King et Robert Kennedy. Que le directeur ait détenu des secrets sur certains protagonistes, surveillé plusieurs mouvements et appartenu au cœur de l’appareil sécuritaire américain suffit à expliquer pourquoi son ombre traverse presque toutes les théories ; cela ne constitue pas une preuve de culpabilité. Quoi qu’il en soit, pour Roland Lombardi, historien et directeur du Diplomate, « le fait que les États-Unis aient été une nation qui a souvent résolu ses problèmes politiques par l’assassinat (comme d’autres démocraties d’ailleurs) reste un fait, un fait malheureux mais bien réel… ».
Hoover meurt dans son sommeil le 2 mai 1972, à soixante-dix-sept ans, après quarante-huit années à la tête du Bureau : un règne aujourd’hui impossible, les directeurs du FBI étant désormais limités à dix ans. Quelques semaines plus tard éclate l’affaire du Watergate. Une formule est parfois attribuée à Nixon selon laquelle, si « cette salope de Hoover » avait encore été vivante, le Watergate ne serait jamais arrivé ! Vérité, légende ? Nul ne le sait vraiment. Mais son existence même résume assez bien l’image : celle d’un homme qui savait où étaient les micros, les dossiers et les cadavres politiques. Et celle d’un homme qui savait ce qu’il y avait caché dans les placards… surtout quand on est celui qui met parfois certaines choses dans ces mêmes placards !
Son héritage demeure donc profondément contradictoire. Il professionnalisa spectaculairement la police fédérale, imposa la science criminelle, centralisa l’identification, développa la formation et fit du FBI une institution mondialement connue. Mais patriote extrême et totalement dévoué à sa mission, souvent à la limite de la paranoïa, il confondit parfois sécurité nationale et conformité idéologique, renseignement et pouvoir personnel, protection de l’État et surveillance de ceux qui le contestaient. Même l’histoire officielle du FBI reconnaît aujourd’hui simultanément ses abus et le fait qu’il transforma le Bureau en une véritable puissance d’investigation.
C’est peut-être précisément pour cela que Hoover fascine encore. Il appartient à cette catégorie d’hommes que les démocraties préfèrent ne pas trop regarder tout en étant soulagées de les trouver lorsque l’Histoire devient dangereuse. Pour Roland Lombardi : « Louis XIII avait Richelieu, Louis XIV et Mazarin avaient "l’abbé Fouquet", Napoléon, Fouché et d’autres régimes eurent leurs gardiens autrement plus sinistres, dont les méthodes et la nature ne sauraient évidemment être assimilées à celles du directeur d’une police fédérale américaine, comme Himmler pour Hitler et Beria pour Staline ! Mais il faut toujours un Cerbère à une puissance, surtout lorsqu’elle devient un empire et les États-Unis avaient donc Hoover ! ».
Et celui-là garda la porte pendant près d’un demi-siècle…
À lire également : « Allen Dulles, l’homme qui transforma la CIA en arme secrète de l’Amérique » – Le Diplomate ; « Duško Popov, le véritable James Bond » – Le Diplomate ; biographie de J. Edgar Hoover – FBI ; J. Edgar Hoover – Wikipédia ; J. Edgar, film de Clint Eastwood – Wikipédia.
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