RENSEIGNEMENT – Le chef des services américains à Moscou : Quand les espions remplacent les diplomates

RENSEIGNEMENT – Le chef des services américains à Moscou : Quand les espions remplacent les diplomates

lediplomate.media — imprimé le 01/09/2026
Le chef des services américains à Moscou
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

La mission de Ratcliffe rouvre un canal réservé entre deux puissances qui, publiquement, ne se parlent plus

La visite à Moscou de John Ratcliffe, directeur des services de renseignement américains, a été qualifiée de presque ordinaire par Donald Trump. Mais rien n’est ordinaire lorsque le responsable du renseignement américain arrive dans la capitale russe alors que la guerre en Ukraine se poursuit, que les relations entre Washington et Moscou sont au plus bas et que l’affrontement autour de l’Iran menace de s’étendre à l’ensemble du Moyen-Orient.

Le Kremlin a confirmé les rencontres avec les services russes, tout en précisant que Ratcliffe n’avait pas rencontré Vladimir Poutine. Cette distinction n’est pas secondaire. Moscou reconnaît l’importance du contact, mais évite de lui attribuer le caractère d’une négociation politique au plus haut niveau. Poutine a été immédiatement informé, tandis que la conduite des entretiens est restée confiée aux appareils chargés de gérer les menaces, les avertissements et les compromis éventuels loin des projecteurs.

Lorsque la diplomatie officielle devient trop rigide, les services de renseignement entrent en scène. Non pour construire la paix, mais pour empêcher que l’hostilité ne provoque des erreurs irréversibles.

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Le message concernant les pays baltes

Selon des reconstitutions fondées sur des sources anonymes, qui doivent donc être considérées avec prudence, Ratcliffe aurait mis Moscou en garde contre d’éventuelles initiatives militaires ou provocations visant l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie. Les États-Unis craignent que la Russie, confrontée à l’enlisement de la guerre ukrainienne, ne cherche à mettre à l’épreuve la cohésion de l’Alliance atlantique au moyen d’incursions, d’opérations informatiques, de sabotages ou de pressions exercées sur les infrastructures baltes.

Une attaque ouverte contre un État membre provoquerait une crise infiniment plus grave que celle de l’Ukraine. Des actions ambiguës, difficiles à attribuer et soigneusement calibrées pour rester sous le seuil imposant une réponse militaire collective seraient plus probables.

La mission de Ratcliffe semble donc remplir une fonction de dissuasion préventive : communiquer directement les comportements que Washington jugerait intolérables et les conséquences qui pourraient en découler. Entre puissances nucléaires, la clarté des avertissements constitue une partie intégrante de la stratégie militaire. Laisser une trop grande place à l’interprétation peut se révéler plus dangereux qu’une menace explicite.

Washington tente d’éloigner Moscou de Téhéran

Le deuxième sujet possible de la visite concerne l’Iran. Les États-Unis voudraient que la Russie réduise ses livraisons d’armes, de composants et de technologies militaires à Téhéran, notamment celles destinées aux aéronefs sans pilote et aux systèmes de désignation des cibles.

Washington craint que la coopération russo-iranienne permette à Téhéran de frapper avec davantage de précision les installations américaines au Moyen-Orient et de résister plus longtemps à la pression économique. La Maison-Blanche cherche donc à empêcher que la guerre et les sanctions ne transforment une alliance de circonstance en un partenariat stratégique permanent.

La politique américaine comporte cependant une contradiction évidente. Les États-Unis demandent à la Russie de prendre ses distances avec l’Iran, tout en menaçant de nouvelles sanctions contre Moscou et contre tous les pays qui continuent d’entretenir des relations économiques avec Téhéran. Autrement dit, Washington propose peu de récompenses et multiplie les intimidations.

Il est difficile de convaincre deux puissances soumises à la même pression de se séparer. Plus les sanctions augmentent, plus la Russie et l’Iran ont intérêt à développer des échanges énergétiques, financiers et militaires échappant au contrôle occidental.

La guerre économique peut renforcer l’adversaire

Les nouvelles mesures américaines contre les entreprises participant à la vente du pétrole iranien visent à réduire les revenus de Téhéran. Mais l’extension des sanctions à ses partenaires peut produire l’effet inverse : accélérer l’utilisation de monnaies différentes du dollar, élargir les systèmes de paiement parallèles et pousser la Russie, l’Iran et d’autres pays à partager leurs réseaux commerciaux et logistiques.

Moscou pourrait également considérer l’Iran comme un moyen utile d’augmenter le coût de la politique américaine au Moyen-Orient. Soutenir Téhéran sans entrer directement dans le conflit oblige Washington à répartir ses soldats, ses navires, ses défenses aériennes et ses ressources économiques sur plusieurs théâtres.

L’objectif américain semble être de placer la Russie devant un choix : limiter son soutien à l’Iran en échange d’une réduction des pressions, ou affronter de nouvelles mesures punitives. Mais si l’offre ne comporte aucune concession concrète sur l’Ukraine ou sur les relations économiques, le Kremlin aura peu de raisons de l’accepter.

Une négociation que personne ne veut reconnaître

Trump a nié que Ratcliffe se soit rendu à Moscou pour discuter des pays baltes ou des sanctions visant l’Iran, affirmant que la mission avait un caractère presque ordinaire. Cette explication est peu convaincante. Le directeur des services de renseignement ne traverse pas l’Atlantique en pleine double crise internationale pour effectuer une visite de courtoisie.

Le fait que Ratcliffe n’ait pas rencontré Poutine ne réduit pas l’importance de la mission. Il indique plutôt que Washington et Moscou veulent se parler sans assumer publiquement la responsabilité d’une négociation. Les deux capitales peuvent ainsi nier toute concession, maintenir une position officielle ferme et vérifier, par des canaux réservés, s’il existe des marges pour éviter un élargissement des guerres.

La dernière visite connue d’un directeur des services américains à Moscou remontait à novembre 2021, quelques mois avant l’intervention russe en Ukraine. L’objectif était déjà de transmettre des avertissements et de comprendre les intentions du Kremlin. Cette mission n’avait pas empêché la guerre.

Le voyage de Ratcliffe démontre néanmoins que, malgré leurs déclarations publiques, les États-Unis et la Russie savent qu’ils ne peuvent pas se permettre un silence absolu. Les espions ne remplacent pas la politique, mais ils maintiennent une porte ouverte lorsque la diplomatie officielle a déjà fermé toutes les fenêtres.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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