DÉCRYPTAGE – Les Salomon entre la Chine et l’Australie : Le Pacifique redevient un échiquier

DÉCRYPTAGE – Les Salomon entre la Chine et l’Australie : Le Pacifique redevient un échiquier

lediplomate.media — imprimé le 20/06/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

Le nouveau gouvernement cherche l’équilibre, mais l’archipel reste au centre de la compétition stratégique

Les Îles Salomon sont petites sur la carte, mais immenses dans la logique de la compétition entre puissances. L’arrivée au pouvoir du nouveau premier ministre Matthew Wale marque un passage délicat pour l’ensemble du Pacifique Sud : Honiara entend réexaminer l’accord de sécurité signé avec la Chine en 2022 et, dans le même temps, négocier un traité stratégique global avec l’Australie.

Il ne s’agit pas d’une simple correction diplomatique. C’est une tentative de remettre de l’ordre dans une politique étrangère qui, ces dernières années, a transformé l’archipel en l’un des points les plus sensibles de la confrontation entre Pékin, Canberra et Washington. Les Îles Salomon se trouvent à environ 1 600 kilomètres au nord-est de l’Australie. Pour beaucoup d’observateurs distraits, elles ne sont qu’un petit État insulaire. Pour les chancelleries, elles sont au contraire un élément du contrôle maritime du Pacifique, une région où les routes, les bases, les câbles sous-marins, les zones économiques exclusives et l’influence politique valent beaucoup plus que la superficie terrestre.

Wale, arrivé à Canberra moins de trois semaines après son élection, a voulu envoyer un signal clair. Les Salomon, a-t-il déclaré, sont les amies de l’Australie, elles l’ont toujours été et le seront toujours. Mais derrière les formules diplomatiques se cache une réalité plus complexe : ces dernières années, la relation avec Canberra s’était détériorée, tandis que Pékin avait gagné du terrain sur les plans politique, financier et sécuritaire.

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Le pacte avec Pékin et le soupçon du secret

L’accord de sécurité signé en 2022 entre les Îles Salomon et la Chine avait suscité l’inquiétude de l’Australie, des États-Unis et de plusieurs pays voisins. La crainte était claire : voir Pékin utiliser la coopération policière et sécuritaire comme premier échelon vers une présence militaire stable dans le Pacifique Sud.

À l’époque, Wale figurait parmi les principaux critiques de l’accord avec la Chine. Il avait soutenu que cet accord n’était pas conforme aux intérêts nationaux des Salomon. Puis, comme cela arrive souvent dans la diplomatie réelle, sa position s’était faite plus prudente : Wale s’est rendu à Pékin et a atténué ses critiques. Aujourd’hui, toutefois, en tant que chef du gouvernement, il affirme n’avoir vu une copie complète de l’accord que ces derniers jours et avoir découvert l’existence d’une clause de non-divulgation.

C’est un détail politiquement lourd. Lorsqu’un pacte de sécurité avec une puissance extérieure échappe au plein contrôle des institutions nationales, le problème n’est pas seulement diplomatique. Il devient un problème de souveraineté. Qui décide réellement de la sécurité de l’État ? Le gouvernement élu ? Les fonctionnaires qui ont géré le dossier ? La puissance étrangère qui a obtenu l’accord ? Wale a déclaré avoir dû écarter certaines personnes de postes clés pour accéder au texte. Cette phrase suffit à montrer à quel point la pénétration chinoise est devenue une matière de conflit interne.

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La Chine ne recule pas, l’Australie tente de revenir

Interrogée sur les déclarations du nouveau premier ministre, Pékin a répondu avec son langage habituel de coopération pratique. La Chine se dit prête à élargir les relations avec le nouveau gouvernement des Îles Salomon dans différents secteurs. C’est une formule calme, mais nullement neutre. Elle signifie que Pékin ne considère pas la partie comme terminée. La Chine accepte le changement politique, mais entend rester dans le système de relations construit ces dernières années.

La Chine a compris depuis longtemps que, dans le Pacifique, il n’est pas forcément nécessaire de disposer d’une grande base militaire pour produire de l’influence. Il suffit parfois d’infrastructures, de prêts, d’assistance policière, d’accords de sécurité, de formation, de télécommunications, de bâtiments publics, de ports, de routes et de relations personnelles avec les élites locales. La présence stratégique naît souvent d’abord comme coopération administrative et économique, puis devient dépendance politique.

L’Australie, de son côté, sait qu’elle ne peut pas se permettre une défaite dans son propre arrière-cour stratégique. Le premier ministre Anthony Albanese a annoncé un programme de soutien pour aider les Îles Salomon à faire face aux prix élevés de l’énergie et aux conséquences du cyclone tropical Maila. Il a également confirmé le renforcement du partenariat en matière de police et l’intention d’inscrire l’élévation des relations bilatérales dans un nouveau traité global.

Canberra veut redevenir le partenaire indispensable. Non seulement le voisin riche, mais le garant de la sécurité et du développement de l’archipel.

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La sécurité comme terrain de guerre économique

L’élément le plus intéressant est que la compétition ne concerne pas seulement les uniformes, les navires ou les forces de police. Elle concerne la capacité de définir l’agenda économique des Salomon. Énergie, climat, santé, éducation, infrastructures et diversification productive sont aujourd’hui des instruments d’influence autant que les accords militaires.

En 2024, l’Australie a fourni plus de 100 millions de dollars aux forces de police des Îles Salomon. Albanese a présenté ce chiffre comme la preuve que Canberra est le partenaire de sécurité privilégié d’Honiara. Mais le point est plus profond. Dans un pays fragile, aux ressources limitées, aux appareils étatiques faibles et fortement exposé aux catastrophes climatiques, celui qui finance la police, forme les officiers, intervient après un cyclone, soutient l’énergie et construit des infrastructures finit par acquérir une influence structurelle.

La guerre économique dans le Pacifique ne se présente pas toujours avec le visage dur des sanctions ou des droits de douane. Elle se présente souvent comme aide au développement, coopération technique, crédit préférentiel, formation et assistance d’urgence. C’est une guerre lente, faite de dépendances construites jour après jour.

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L’évaluation stratégique militaire

Du point de vue militaire, les Îles Salomon possèdent une valeur évidente. Le Pacifique Sud est redevenu central dans la planification stratégique occidentale parce qu’il constitue une profondeur défensive pour l’Australie et, en même temps, un possible espace de projection pour la Chine.

Un accord de sécurité entre Pékin et Honiara, même s’il est officiellement limité à la coopération policière, peut produire des conséquences plus vastes. Il peut ouvrir la voie à des missions de formation, à la présence de personnel chinois, à des fournitures d’équipements, à l’accès à des ports et à des infrastructures sensibles. En cas de crise entre la Chine et les États-Unis, chaque point d’appui dans le Pacifique prendrait une valeur démultipliée.

L’Australie redoute précisément cela : non pas une invasion chinoise des Salomon, mais une normalisation progressive de la présence chinoise dans une zone que Canberra considère comme essentielle à sa sécurité. L’histoire pèse. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Pacifique Sud fut le théâtre de batailles décisives. Aujourd’hui, le scénario est différent, mais la logique géographique demeure : celui qui contrôle les îles contrôle les passages, la profondeur stratégique et les capacités de surveillance.

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Géopolitique du petit État disputé

La position de Wale est donc plus subtile qu’elle ne le paraît. Il ne peut pas rompre brutalement avec la Chine, car Pékin demeure une puissance économique importante et parce qu’une partie de l’appareil politique et administratif des Salomon a construit des relations avec elle. Mais il ne peut pas non plus ignorer l’Australie, qui reste le voisin indispensable, la première référence régionale et le principal garant de sécurité en cas de crise.

Le nouveau premier ministre tente donc de faire ce que beaucoup de petits États font lorsqu’ils se trouvent entre de grandes puissances : renégocier leur centralité. Dire à Canberra que les Salomon veulent repartir sur de nouvelles bases. Dire à Pékin que la coopération continue, mais qu’elle sera soumise à réexamen. Dire aux États-Unis et aux alliés occidentaux qu’Honiara n’est pas perdue. Dire à la population intérieure qu’aucune puissance étrangère ne doit décider à la place du gouvernement national.

C’est une politique d’équilibre, mais aussi de risque. Car lorsqu’un petit État devient un terrain de compétition entre grandes puissances, chaque choix interne prend une portée internationale. Une réforme de la police devient géopolitique. Un port devient stratégie militaire. Un financement énergétique devient influence. Une clause secrète devient question de souveraineté.

Scénarios économiques et géoéconomiques

Sur le plan économique, les Îles Salomon ont besoin d’aides, d’investissements et de diversification. La dépendance aux ressources naturelles, l’exposition climatique, les coûts élevés de l’énergie et la fragilité des infrastructures rendent le pays vulnérable aux offres extérieures. Cela explique pourquoi la Chine a réussi à s’y insérer efficacement : elle offre infrastructures, crédit, rapidité décisionnelle et absence apparente de conditions politiques occidentales.

L’Australie dispose toutefois d’un avantage historique et géographique. Elle peut offrir proximité, assistance continue, formation, accès au travail, soutien institutionnel et intervention en cas d’urgence. Mais elle doit éviter une erreur : tout réduire à la peur de la Chine. Comme l’a observé Connor Graham, chercheur au Lowy Institute, Canberra renforcera réellement sa position si elle sait répondre aux priorités concrètes des Salomon : santé, éducation, climat, énergie et développement économique.

Le point décisif est là. Si l’Australie ne parle que de sécurité, Pékin pourra se présenter comme le partenaire du développement. Si Canberra sait relier sécurité et bien-être social, elle aura davantage de chances de regagner la confiance.

Le Pacifique n’est pas une périphérie, mais un centre

L’affaire des Îles Salomon confirme une transformation plus large : le Pacifique n’est plus une périphérie de l’ordre mondial. Il est devenu l’une des zones où se mesure la compétition entre la Chine et l’Occident. Non pas toujours par de grandes guerres ouvertes, mais par des accords, des aides, des infrastructures, des bases potentielles, la police, les ports et la diplomatie quotidienne.

Matthew Wale a ouvert une nouvelle phase, mais il n’a pas clos la partie. Le réexamen du pacte avec la Chine et le traité avec l’Australie seront les deux faces d’un même problème : comment défendre la souveraineté d’un petit État lorsque les grandes puissances le considèrent comme une pièce de leur propre sécurité.

Les Îles Salomon peuvent tenter d’utiliser cette compétition à leur avantage. Elles peuvent obtenir des aides, des investissements, de la formation et une plus grande attention internationale. Mais le risque est évident : devenir non pas sujet, mais objet de la stratégie des autres.

Dans le Pacifique d’aujourd’hui, même l’île la plus lointaine peut devenir un avant-poste. Même un accord de police peut devenir un dossier militaire. Même un traité bilatéral peut modifier l’équilibre régional. Et même un petit archipel peut contraindre la Chine et l’Australie à mesurer, une fois encore, le prix réel de l’influence.


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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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