DÉCRYPTAGE – Iran et États-Unis, la paix provisoire qui redessine le Golfe

DÉCRYPTAGE – Iran et États-Unis, la paix provisoire qui redessine le Golfe

lediplomate.media — imprimé le 20/06/2026

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

Le détroit d’Ormuz comme centre du compromis

L’accord en quatorze points entre les États-Unis et l’Iran n’est pas encore une paix au sens plein du terme. Il s’agit plutôt d’une suspension organisée de la guerre, d’une entente conçue pour empêcher que le conflit n’emporte le Golfe Persique, le marché de l’énergie et tout l’équilibre régional. Le Mémorandum d’Islamabad naît en effet d’une nécessité immédiate : rouvrir le détroit d’Ormuz, remettre en mouvement le trafic maritime, donner aux marchés un signal de stabilisation et ramener la crise dans le cadre d’une table de négociation.

Le cadre est ambitieux. Les États-Unis et la République islamique déclarent la cessation immédiate et permanente des opérations militaires sur tous les fronts, y compris au Liban. Ils s’engagent à ne pas déclencher de nouvelles guerres, à ne pas menacer d’employer la force et à respecter mutuellement leur souveraineté et leur intégrité territoriale. Ce sont des formules lourdes de sens, parce qu’elles touchent au cœur du conflit : non seulement le nucléaire iranien, mais tout le système de pression militaire, économique et régionale construit depuis des années autour de Téhéran.

Le point décisif, toutefois, est que tout reste suspendu à une négociation finale à conclure dans un délai de soixante jours. La paix n’est donc pas encore un fait accompli. C’est un couloir étroit, fragile, rempli de mines politiques, juridiques et stratégiques.

Une trêve écrite sous pression

L’entente intervient après une phase de tension maximale. Le blocus naval, la fermeture ou la limitation du trafic dans le détroit d’Ormuz, les opérations militaires sur différents fronts et le risque d’extension du conflit au Liban ont imposé un choix. Soit la marche vers l’élargissement de la guerre se poursuivait, avec des conséquences imprévisibles sur le prix du pétrole, la sécurité énergétique asiatique et européenne et les routes commerciales mondiales, soit une voie de sortie négociée était ouverte.

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Le choix s’est porté sur la seconde option, mais non par générosité diplomatique. Les États-Unis avaient besoin d’arrêter une crise susceptible de se transformer en boomerang économique et politique. L’Iran avait besoin d’obtenir de l’oxygène financier, un déblocage progressif de ses exportations pétrolières et une reconnaissance politique de sa capacité à résister à la pression américaine.

C’est pourquoi le mémorandum contient un équilibre très délicat. Washington lance la levée du blocus naval dans un délai de trente jours et promet de retirer ses forces des abords de l’Iran après l’accord définitif. Téhéran, de son côté, s’engage à garantir le transit sûr et gratuit des navires commerciaux pendant soixante jours et à lancer les opérations techniques nécessaires à la normalisation de la navigation.

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C’est ici que le détroit d’Ormuz devient plus qu’un passage maritime. Il devient le véritable arbitre de l’accord. Celui qui contrôle Ormuz ne contrôle pas seulement une route ; il contrôle un levier stratégique sur le pétrole, le gaz, les primes d’assurance, les chaînes logistiques et la sécurité énergétique mondiale.

Le prix économique de la normalisation

La partie économique du mémorandum est considérable. Les États-Unis, avec leurs partenaires régionaux, s’engagent à construire un plan de reconstruction et de développement pour l’Iran d’une valeur d’au moins 300 milliards de dollars. Ce chiffre ne concerne pas seulement la reconstruction matérielle. Il représente la tentative de transformer l’Iran, d’ennemi assiégé en pays progressivement réintégré dans les circuits financiers, énergétiques et commerciaux.

L’accord prévoit également des dérogations pour l’exportation de pétrole brut iranien, de produits pétroliers et de services connexes, y compris les opérations bancaires, les assurances et les transports. Il prévoit le déblocage des fonds gelés et la possibilité pour la Banque centrale iranienne de les utiliser pour effectuer des paiements à des bénéficiaires désignés. Ce sont des mesures décisives, parce qu’elles touchent à la véritable arme utilisée contre Téhéran ces dernières années : l’asphyxie financière.

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Si elles sont appliquées, ces concessions pourraient modifier le cadre économique régional. L’Iran recommencerait à exporter avec une plus grande liberté, pourrait attirer des capitaux, reconstruire ses infrastructures, renforcer son secteur énergétique et réduire l’impact social des sanctions. Mais c’est précisément ici que surgit la difficulté : toute ouverture envers Téhéran provoque des résistances à Washington, de l’inquiétude en Israël, des calculs dans les pays du Golfe et l’attention de la Chine et de la Russie, qui ont élargi leur espace d’influence pendant les années d’isolement iranien.

Le nucléaire, la question qui demeure ouverte

Le cœur politique de l’accord reste le programme nucléaire iranien. Téhéran réaffirme qu’il n’entend ni se procurer ni développer d’armes nucléaires. Les États-Unis et l’Iran conviennent d’aborder la question du matériau enrichi accumulé à travers un mécanisme à définir, avec une méthode minimale de dilution sur place sous la supervision de l’Agence internationale de l’énergie atomique.

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C’est une formule importante parce qu’elle n’impose pas, du moins à ce stade, la destruction totale et immédiate de tout l’appareil nucléaire iranien. Elle vise plutôt à neutraliser les stocks les plus sensibles, tout en laissant ouverte la négociation sur l’enrichissement et sur les besoins nucléaires civils de la République islamique. C’est le compromis entre deux exigences opposées : Washington doit pouvoir dire qu’il a bloqué le risque militaire ; Téhéran doit pouvoir soutenir qu’il n’a pas renoncé à sa souveraineté technologique.

Pendant les soixante jours de négociation, l’Iran maintiendra l’état actuel de son programme nucléaire, tandis que les États-Unis n’imposeront pas de nouvelles sanctions et ne déploieront pas de forces supplémentaires dans la région. C’est un gel réciproque. Personne ne recule totalement, personne n’avance. Mais cette suspension même rend l’accord vulnérable : il suffit d’un incident, d’une inspection contestée, d’une pression israélienne, d’une attaque attribuée à des milices régionales ou d’une fuite d’informations sur les canaux informels pour fissurer tout l’édifice.

Le Liban et la géographie élargie de la guerre

L’inclusion du Liban parmi les fronts concernés par la cessation militaire révèle que le conflit n’a jamais été seulement bilatéral. L’Iran n’est pas une puissance isolée à l’intérieur de ses frontières. Il est le centre d’un réseau régional qui traverse l’Irak, la Syrie, le Liban, le Yémen et le Golfe Persique. C’est pourquoi tout accord avec Téhéran concerne inévitablement aussi les équilibres de sécurité d’Israël, des monarchies arabes, de la Turquie, de la Russie et de la Chine.

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La promesse de respecter la souveraineté et l’intégrité territoriale du Liban est significative. Elle signifie reconnaître que le front libanais a été une partie intégrante de la guerre et que, sans sa stabilisation, aucune trêve ne peut véritablement tenir. Mais elle signifie aussi accepter que l’Iran conserve un poids de négociation à travers ses alliés régionaux. Washington peut demander la retenue, mais ne peut pas effacer en quelques jours un système d’influence construit en plusieurs décennies.

La dimension militaire de l’accord est donc ambiguë. D’un côté, elle réduit le risque d’affrontement direct entre les États-Unis et l’Iran. De l’autre, elle gèle, plus qu’elle ne résout, le réseau des conflits indirects. Le Moyen-Orient n’entre pas dans une paix ordonnée. Il entre dans une trêve armée, où chacun observe chacun et où tous conservent leurs instruments de pression.

Une victoire pour personne, une défaite de la guerre totale

Du point de vue géopolitique, aucune des deux parties ne peut revendiquer une victoire complète. Les États-Unis n’obtiennent ni la reddition iranienne, ni le démantèlement immédiat du programme nucléaire, ni l’effacement du rôle régional de Téhéran. L’Iran, de son côté, n’obtient pas immédiatement la levée complète des sanctions, mais seulement un parcours conditionnel, vérifiable et encore réversible.

Et pourtant, l’accord dit quelque chose d’essentiel : la guerre totale ne convenait plus à personne. Elle ne convenait pas aux États-Unis, exposés au risque d’une escalade énergétique et militaire. Elle ne convenait pas à l’Iran, éprouvé par des années de sanctions et par une pression militaire croissante. Elle ne convenait pas à l’Europe, vulnérable sur le plan énergétique. Elle ne convenait pas à la Chine, grande importatrice d’énergie du Golfe. Elle ne convenait pas non plus aux pays arabes, qui craignent autant l’expansion iranienne que l’effondrement de la sécurité régionale.

Le mémorandum est donc un acte de réalisme. Il ne naît pas de la confiance, mais de la peur du désastre. Il ne crée pas l’amitié, mais établit un périmètre dans lequel l’ennemi peut devenir interlocuteur. Il n’efface pas la compétition, mais tente de l’empêcher de se transformer en incendie général.

Soixante jours pour décider de l’avenir

Tout se jouera désormais dans la négociation finale. La ratification par une résolution contraignante du Conseil de sécurité des Nations unies donnerait à l’entente un poids juridique international. Mais il faudra d’abord résoudre des nœuds immenses : calendrier de la levée des sanctions, contrôle du nucléaire, utilisation des fonds débloqués, reconstruction économique, gestion d’Ormuz, rôle d’Oman, garanties régionales et mécanismes de vérification.

Pour tenir, la paix devra devenir avantageuse pour les deux parties. Si Washington utilise l’accord uniquement comme un instrument pour contenir Téhéran sans lui offrir un véritable soulagement économique, l’entente se videra de sa substance. Si l’Iran utilise la trêve seulement pour gagner du temps sans donner de garanties vérifiables sur le nucléaire, la pression militaire reviendra. Si Israël ou d’autres acteurs régionaux perçoivent l’accord comme une menace pour leur sécurité, ils chercheront à le saboter politiquement ou opérationnellement.

Le Mémorandum d’Islamabad ne clôt pas l’histoire. Il l’ouvre. Il dit que les États-Unis et l’Iran, après s’être poussés au bord de l’affrontement le plus dangereux, ont reconnu un fait élémentaire : dans le Golfe Persique, personne ne peut vraiment gagner si le détroit d’Ormuz brûle. La paix reste incertaine, mais la guerre a montré sa limite.


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gagliano

Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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