LIVRE – La Révolution française n’a pas inventé la démocratie…

LIVRE – La Révolution française n’a pas inventé la démocratie…

lediplomate.media — imprimé le 16/10/2026
Réalisation Le Lab Le DiploRéalisation Le Lab Le Diplo

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0

Il faut avoir le cœur bien accroché et l’estomac solide pour traverser d’un bout à l’autre cette somme magistrale, La Révolution française, de Jean-Christian Petitfils, historien de Louis XVI et du Grand Siècle, qui s’attaque cette fois au mythe fondateur de la gauche française, et il ne fait pas de quartier.

Le grand récit d’une illusion

D’emblée, le ton est donné. Pas question ici de célébrer la prise de la Bastille comme l’aube des temps nouveaux. Jean- Christian Petitfils rappelle que la Révolution ne commence pas en 1789 mais à l’été 1786, avec l’échec du plan Calonne, et qu’elle ne s’achève pas avec Robespierre mais se prolonge jusqu’au 18-Brumaire et au-delà. Une chronologie longue qui permet à l’auteur de démonter pièce par pièce la mécanique infernale : une crise financière d’abord, une crise idéologique ensuite, une crise climatique enfin le fameux « déclic météorologique » de 1788 et, au bout du compte, un gigantesque déplacement de souveraineté.

Car c’est là le cœur du livre : la Révolution française n’est pas d’abord une révolution de la liberté, c’est une révolution de la souveraineté. En juin 1789, la monarchie est dépossédée de sa légitimité au profit d’une Assemblée qui se proclame Nation. Un basculement inouï, unique dans l’histoire.

Jean ChristianPetitfils l’écrit sans détour: « Le monarque, dépouillé de toute légitimité propre, désacralisé, n’était plus qu’un « pouvoir constitué », incorporé dans un système lui échappant en large part. […] C’en était fini en réalité de la transcendance du mystère capétien, auréolé du sacre et plus lointainement du baptême de Clovis, dans lesquels s’enracinait son autorité. Incarnation de l’État avant 1789, il se trouvait ravalé au rang de fonctionnaire de la Nation, dans l’attente de sa feuille d’affectation… »

Et de résumer la tragédie en une formule qui claque : « À l’absolutisme monarchique, qui n’était, on le sait, qu’une fiction politique, compte tenu des contre-pouvoirs existant dans la France de l’Ancien Régime, s’en substituait un nouveau, autrement plus redoutable, qui allait rapidement se débarrasser de tous les freins moraux et de toutes les entraves institutionnelles possibles, l’absolutisme national. »

Robespierre, portrait d’un prophète

La galerie de portraits est féroce. Robespierre y apparaît comme un « pontifiant donneur de leçons », un « prophète des temps bibliques » habité par le sentiment d’incarner la Vérité. Petitfils le décrit ainsi : « Se voulant à part, presque en dehors du commun de l’humanité, il avait le sentiment d’être le phare de la Vérité, celui qui découpe la lumière et l’ombre, décide souverainement du Bien et du Mal, indique le chemin, dénonce les déviances, définit l’orthodoxie et distribue les excommunications. »

Un homme « ennuyeux au suprême degré », qui fuyait les foules et ne se montra ni au 10-Août ni au Champ-de-Mars. « Jamais on ne l’avait surpris en compagnie des meneurs de la rue, des tignasses échevelées et des carmagnoles crasseuses de ses amis sans-culottes. »  Jean – Christophe Petitfils ne lui concède qu’un talent : celui de désigner l’adversaire comme un ennemi couvert d’opprobre. « Il avait compris mieux que d’autres, assurément, que pour exister en politique il fallait désigner l’adversaire comme un ennemi couvert d’opprobre et d’infamie, le désigner sans cesse, quitte à en changer quand il tombait à terre, selon les besoins tactiques du moment. Autant dire que c’était un redoutable dialecticien ! »

Les Girondins ? Des « beaux parleurs », des « rhéteurs » incapables de comprendre la réalité du terrain. Danton ? Un « épicurien », un homme « trop voluptueux pour son ambition ». Marat ? Un « Diogène impétueux » réclamant 270 000 têtes. Hébert ? Un « démagogue » dont le Père Duchesne « tisonnait la haine avec frénésie ». La galerie défile, et le verdict tombe, implacable.

La Terreur, crime contre l’humanité ?

Le chapitre sur la Vendée est sans doute le plus terrible. Petitfils y décrit les colonnes infernales de Turreau, les noyades de Carrier, les 170 000 morts d’un « populicide », le mot est de Babeuf que la tradition républicaine a longtemps occulté. Il cite le général Westermann, dans une lettre au Comité de salut public : « Il n’y a plus de Vendée, citoyens républicains. Elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. Je viens de l’enterrer dans les marais et dans les bois de Savenay. Suivant les ordres que vous m’aviez donnés, j’ai écrasé les enfants sous les pieds des chevaux, massacré les femmes qui, au moins pour celles-là, n’enfanteront plus de brigands. Je n’ai pas un seul prisonnier à me reprocher. J’ai tout exterminé. »

Et de citer Jacques Villemain : « Le grand point de contact de la Vendée avec les massacres de masse du xxe siècle est d’être le résultat d’un projet politique de rénovation globale, pour faire advenir un monde meilleur. Et tous ces projets se sont conclus par de semblables catastrophes. »

Même rigueur pour la déchristianisation, les pontons de Rochefort, les 2 500 prêtres déportés, les Carmélites de Compiègne, Madame Élisabeth, Lavoisier ..« La République n’a pas besoin de savant, ni de chimiste ; le cours de la justice ne peut être suspendu », André Chénier. La liste est longue, et l’auteur ne l’abrège pas.

Un héritage empoisonné

La conclusion est un réquisitoire. Non, la Révolution n’a pas installé la démocratie en France. Elle a installé la représentation nationale, le principe électif, l’égalité civile des acquis considérables — mais elle a laissé un poison : la passion maladive de l’égalité, la haine populiste des « riches » et des « nantis », la tentation permanente de faire taire l’adversaire au nom du Bien. Jean- Christophe Petitfils cite Saint-Just: « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! » et commente : « Cette formule ouvre la porte à toutes les dictatures. »

Faut-il pour autant jeter la Révolution aux orties ? Non, répond Petitfils. Mais il faut cesser de la voir comme un bloc, de la mythifier, d’en faire le critère déterminant de l’engagement politique. « Arrêtons de voir la postérité de la Révolution à travers des lunettes idéologiques ! », lance-t-il. Le régime républicain n’est plus menacé par un retour à la royauté. Les enjeux ont changé : endettement, réindustrialisation, immigration, environnement. « La Révolution reste comme quelque chose d’inaccompli, de désenchanté, laissant jusque dans les recoins de notre modernité un goût amer de cendres. Elle est la bonne, mais aussi hélas la mauvaise conscience d’un héritage politique qu’il nous faut pourtant assumer au regard de l’Histoire. »

Le mot de la fin

On referme ce livre avec le sentiment d’avoir traversé un cyclone. L’auteur ne cherche pas à plaire. Il ne cherche pas à équilibrer. Il cherche à comprendre et à faire comprendre. C’est parfois insoutenable, souvent brillant, toujours documenté. Une somme qui fera date, et qui dérangera. C’est exactement ce qu’on lui demande.

Jean-Christian Petitfils, La Révolution française, Perrin, 960 p., 2026, 28 €


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Olivier d'Auzon

Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

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