MIDTERMS 2026 — TEXAS

Texas : le mur rouge à l’épreuve
À la veille du scrutin du 3 novembre, le Texas, qu’aucun démocrate n’a conquis lors d’une élection à l’échelle de l’État depuis plus de trente ans, offre l’une des courses sénatoriales les plus serrées du pays. Le démocrate James Talarico, ancien enseignant et séminariste presbytérien, y affronte le ministre de la Justice de l’État, Ken Paxton, candidat de Donald Trump. Les sondages les placent au coude-à-coude, l’argent afflue des deux côtés et le président lui-même est venu défendre un bastion qui ne devrait pas avoir besoin de lui. Reste à savoir si cette compétitivité annonce une bascule ou si elle tient d’abord à la fragilité d’un candidat républicain.
Une course à pile ou face
Le dernier sondage Fox News, réalisé du 15 au 19 octobre auprès de 1 398 électeurs probables, place les deux candidats à égalité, 49 % chacun, après un avantage de deux points pour Talarico en septembre. Les autres enquêtes vont dans le même sens, avec un léger avantage démocrate : 48 % contre 46 % pour l’Université de Houston, 51 % contre 47 % pour Texas Public Opinion Research, 52 % contre 48 % pour ActiVote fin octobre. Tous ces écarts restent dans la marge d’erreur. La participation anticipée, qui dépassait 7,6 millions de votants quelques jours avant le scrutin, témoigne d’une mobilisation hors norme pour une élection de mi-mandat.
L’échelle du phénomène se mesure aux précédents. Selon Fox News, les avances de Talarico dans certaines enquêtes dépassent celles qu’avait enregistrées Beto O’Rourke face à Ted Cruz en 2018 ; or O’Rourke, qui s’était approché plus qu’aucun démocrate depuis des décennies d’un siège sénatorial texan, avait finalement perdu d’environ deux points et demi. Donald Trump, lui, a remporté l’État de près de quatorze points en 2024, et aucun démocrate n’y a gagné de scrutin à l’échelle de l’État depuis 1994.
Le détail du sondage Fox dit l’essentiel. Talarico est jugé favorablement par 49 % des électeurs et défavorablement par 48 % ; Paxton, lui, affiche un solde négatif de dix-sept points, 41 % contre 58 %. Que la course reste à égalité malgré un tel déséquilibre d’image montre la solidité du socle républicain : Paxton recueille encore 13 % des électeurs qui désapprouvent Trump, quand Talarico n’attire que 6 % de ceux qui l’approuvent. Le clivage économique est tout aussi net. Les électeurs qui s’estiment en recul financier votent Talarico à 45 points d’écart ; ceux qui se disent stables ou en progrès choisissent Paxton. Le démocrate domine chez les électeurs noirs (+65), urbains (+29), de moins de trente ans (+28) et chez les femmes diplômées (+23). La course se jouera donc moins sur la persuasion que sur la participation de ces groupes.
Le paradoxe de l’argent
Sur le terrain financier, le rapport de force est trompeur. Talarico a levé 64 millions de dollars entre juillet et septembre, plus de trois fois les 18 millions de Paxton sur la même période, et plus de 146 millions depuis le début de sa campagne. Mais les groupes extérieurs républicains ont déversé plus de 200 millions de dollars au Texas pour soutenir Paxton, financés presque intégralement par Elon Musk, l’homme le plus riche du monde. MAGA Inc., le principal super PAC de Donald Trump, a ajouté 33,7 millions en publicités, selon le cabinet AdImpact.
L’asymétrie n’est pas anodine. L’argent levé directement par un candidat vaut davantage que celui des super PAC : la loi américaine garantit aux candidats les tarifs publicitaires télévisés les plus bas, quand les comités extérieurs paient le prix fort. À l’inverse, un financement massif et concentré sur un seul donateur révèle une dépendance : la campagne Paxton peine à lever par elle-même, signe que le candidat ne suscite pas l’enthousiasme des petits donateurs. Talarico l’a résumé lors de son meeting de Dallas, le 29 octobre, en se présentant en David face à Goliath : « David n’était pas aussi grand ni aussi fort que Goliath. Il n’avait pas autant d’armes, mais il avait de l’espoir, de la foi, et une fronde. Dallas, vous êtes ma fronde. Le peuple du Texas est ma fronde. »
Paxton, le maillon faible du mur
Si le Texas vacille, c’est d’abord en raison du candidat républicain. Ken Paxton a remporté l’investiture au terme d’une primaire coûteuse et fratricide, qui s’est conclue en mai par l’éviction du sénateur sortant John Cornyn au second tour. Ministre de la Justice de l’État depuis 2015, il a été mis en accusation par la Chambre des représentants du Texas en 2023, puis acquitté par le Sénat de l’État, et traîne des années de controverses judiciaires. Ces casseroles pèsent sur l’électorat modéré. À Dallas, Lori, qui a voté républicain par le passé, dit soutenir Talarico pour « l’honnêteté, la décence et l’intégrité » ; à Lubbock, Georgia met en avant le fait que le démocrate, lui, n’a jamais été inculpé.
Même dans son propre camp, Paxton est défendu sans enthousiasme. Le chroniqueur conservateur Hugh Hewitt, qui range Talarico parmi les « Fanatic Four » démocrates, l’enracinant dans une gauche « woke », concède que Paxton est « un candidat imparfait », mais « un vote républicain fiable » au Sénat. Le parti, note-t-il, s’est rallié à lui malgré les rancunes de la primaire. L’argument est révélateur : la campagne républicaine ne vante pas Paxton, elle vante la majorité à laquelle il permettrait de contribuer, dans la logique d’ancienneté et de contrôle de la chambre que défend Hewitt.
D’où l’omniprésence de Donald Trump. Le président est revenu au Texas dans la dernière ligne droite, avec un meeting à Corpus Christi le matin et un autre à Lubbock le soir, en décalant l’horaire de ce dernier pour qu’il coïncide avec celui de Talarico. Pour les républicains, c’est une récompense à l’Ouest texan qui tient le mur rouge depuis des décennies ; pour les démocrates, l’aveu d’une inquiétude. À Lubbock, Elias, infirmier, résume ce second point de vue : Paxton « avait une chance de se racheter de son passé peu reluisant, mais il ne sait pas se défendre seul. Il a besoin que papa Trump vienne le soutenir. »
Lubbock, une soirée en miroir
Le 27 octobre au soir, Lubbock, ville de l’Ouest texan acquise aux républicains depuis toujours, est devenue l’épicentre de la campagne. Au Lubbock Memorial Civic Center, des partisans de Trump campaient depuis la veille pour assister à ce qu’ils décrivaient comme une « expérience unique dans une vie ». À environ six kilomètres de là, quelque 4 000 personnes s’étaient inscrites au meeting de Talarico, contraignant son équipe à déménager au Fiesta Center. « Je sais que nous ne sommes pas le seul spectacle en ville ce soir, a lancé le démocrate. Ça fait beaucoup de Talafreakos dans une seule salle. » Le surnom, forgé par les républicains et Trump pour le moquer, a été retourné en signe de ralliement.
Les deux foules ne lisent pas la même campagne. Côté Talarico, la venue du président trahit la peur. « Trump est à Lubbock ? Trump est à Lubbock, au Texas ? Il a peur », s’amuse un partisan. Natalie, venue de Friona, y voit une démarche « performative ». Côté Paxton, la certitude domine. « Tout ce que les démocrates savent faire, c’est essayer de faire croire que c’est serré, pour que les gens pensent qu’il ne sert à rien d’aller voter », juge Jenny, venue de Brownsville, convaincue que « Paxton va l’écraser ». Nathan, de Milton, veut préserver « toutes les valeurs normales que nous avons au Texas », les armes, la sécurité, l’opposition à l’avortement, et « garder le Texas, le Texas ».
La fracture traverse aussi une génération. Dans un appartement proche du campus de Texas Tech, trois colocataires incarnent les lignes de partage de l’État. Isabella, qui se destine à l’industrie pétrolière et gazière, refuse « des réglementations extrêmes contre l’exploration et la production » et ne croit pas à une bascule « de sitôt ». Kate, 19 ans, originaire de Dallas, a voté Talarico pour s’opposer à l’interdiction quasi totale de l’avortement au Texas et pour une politique migratoire qui cible les criminels plutôt que les travailleurs. Candy, 21 ans, de Chico, a voté pour Talarico et pour la candidate démocrate au poste de gouverneur, Gina Hinojosa : remplir son réservoir lui coûte désormais 60 à 70 dollars, contre 30 à 35 auparavant. Les deux démocrates restent pourtant prudentes. « Il y a de l’espoir pour le Texas, mais je ne pense pas que le Texas soit déjà si bleu », dit Candy. « Ça ne me surprendrait pas qu’on ne bascule pas », ajoute Kate.
Les électeurs noirs, clé et verrou
Le Texas compte environ 2,7 millions d’électeurs noirs, davantage que tout autre État, concentrés à Houston, dans l’agglomération de Dallas-Fort Worth et dans l’est du Texas. Leur participation pourrait décider du scrutin. « S’il y a un moment pour faire élire un démocrate au Texas, c’est maintenant, estime Mike, ancien militaire de Dallas, interrogé à la foire de l’État. Tout dépend de la mobilisation des électeurs noirs et hispaniques pour Talarico. »
C’est aussi la faille de la coalition démocrate. Talarico a remporté la primaire contre la représentante Jasmine Crockett, qui bénéficiait d’un soutien massif dans l’électorat noir ; elle dit soutenir le ticket démocrate, mais ne l’a jamais formellement investi, et son comité d’action politique n’a pas fait campagne pour lui. « Tout le monde était derrière Jasmine, explique Rashaun, de Forney. C’est ce qui bloquait les esprits chez les miens. » Elle votera Talarico malgré tout. Barack Obama s’est déplacé à Austin dès le mois de mai pour l’épauler, et le sondage Fox lui accorde 65 points d’avance chez les électeurs noirs. Mais une avance n’est pas une mobilisation : dans un scrutin à égalité, quelques points de participation en moins à Houston ou à Dallas suffiraient à faire basculer le résultat.
L’autre inconnue, que la campagne laisse dans l’ombre, est l’électorat hispanique. En 2024, Donald Trump avait conquis plusieurs comtés à majorité hispanique de la vallée du Rio Grande, dont Starr County, démocrate depuis plus d’un siècle. Si Talarico ne reconquiert pas une partie de ce terrain, l’enthousiasme des villes et des jeunes ne suffira pas. Les électeurs qu’il convainc — Bryant, de Coppell, qui veut « faire partir Greg Abbott », Ava, étudiante à Denton, séduite par sa présence sur les réseaux sociaux — appartiennent pour l’essentiel aux métropoles. « On ne peut pas se plaindre des problèmes si on ne vote pas pour les résoudre », résume Kiara, de Dallas.
Les limites d’une bascule
Dans les allées de la foire de l’État, à Dallas, beaucoup refusent encore d’y croire. « On va avoir du mal, mais je pense que ça restera rouge », dit Briana, de Garland. « Rouge. Ça restera rouge », tranchent Mike et Tracey, de Houston. « L’enfer gèlera avant que le Texas ne passe au bleu », ajoute Chris. Même les démocrates mesurent la distance entre les métropoles et l’État. « Dallas-Fort Worth penche clairement davantage vers le bleu. Le Texas dans son ensemble, je ne suis pas sûre », observe Mary.
L’économie pèse lourd, sans profiter mécaniquement aux démocrates. « Les gens s’attendaient à une certaine inflation, mais je ne pense pas que nous étions préparés à ce qu’elle dure aussi longtemps », note Jennifer, qui reste pourtant convaincue que « le Texas sera toujours un État républicain ». La flambée du carburant, liée à la guerre contre l’Iran, frappe un État qui en produit massivement : elle nourrit le mécontentement à l’égard de l’administration, mais renforce aussi l’attachement à l’industrie pétrolière que défendent les républicains. La campagne s’est en outre durcie dans ses derniers jours : Talarico, qui avait « étrangement disparu » une douzaine de jours en invoquant une grippe, selon Hewitt, a été visé par une vidéo truquée par intelligence artificielle, attribuée par l’Associated Press au réseau russe Storm-1516.
Ce que dira le 3 novembre
La course au Texas offre aux démocrates une ouverture qu’ils n’avaient pas connue depuis une génération, mais cette ouverture doit davantage aux faiblesses de Ken Paxton qu’à une mutation structurelle de l’État. Les sondages, les fonds levés par Talarico et les foules de Lubbock attestent une compétitivité réelle. L’argent extérieur d’Elon Musk, la fracture non résorbée avec l’électorat de Jasmine Crockett, le scepticisme d’une large partie des Texans sur une bascule durable et la capacité de Donald Trump à mobiliser l’Ouest de l’État en limitent la portée.
Une victoire de Talarico ferait tomber la première brique d’un mur rouge érigé dans les années 1990, pourrait décider du contrôle du Sénat et ferait du Texas, pour la première fois depuis trente ans, un État disputé lors de la présidentielle de 2028. Une défaite, même étroite, confirmerait au contraire qu’un candidat républicain affaibli, mis en accusation et boudé par une partie de son camp, peut encore l’emporter dans l’État : le mur aurait trembé sans céder, et les démocrates chercheraient toujours le chemin qui mène au bleu.
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