TRIBUNE – La diplomatie des Shadoks

TRIBUNE – La diplomatie des Shadoks

lediplomate.media — imprimé le 03/11/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« Nous n’avons ni boussole, ni pilote. Cela peut-il mener à autre chose qu’à un naufrage ? ». Avec le sens inné de la clairvoyance qui est le sien, Charles-Maurice de Talleyrand Périgord résume parfaitement la problématique de la diplomatie française en cette année 2026. Que reste-t-il aujourd’hui de la diplomatie d’antan ? Que reste-t-il de tout cela, dites-le-moi ? (en plagiant la célèbre chanson de Charles Trenet Que reste-t-il de nos amours ?). Alors qu’elle est plus que nécessaire dans un monde en constante mutation, la diplomatie jupitérienne fait pâle figure. L’écart entre les déclarations viriles de l’Élysée, et dans une moindre mesure, du Quai d’Orsay et leurs actes ne cesse de s’agrandir. Alors que les crises extérieures qui se succèdent (Ukraine, Iran …) pourraient conduire à un sursaut salutaire, il n’en est rien. L’homme performatif, qui pense que dire c’est faire, se tourne en ridicule dans les principales chancelleries de la planète. Spectateur impuissant d’un monde en refondation caractérisé par une insécurité accrue et une instabilité moindre, notre Tartuffe des temps modernes en est réduit au rôle de commentateur d’une actualité sur laquelle il n’a pas la moindre prise1. En dernière analyse et à y regarder de plus près, sa diplomatie du canard sans tête s’apparente de plus en plus à la diplomatie des Shadoks. Bravo l’artiste !

La diplomatie du canard sans tête

Le constat est désormais sans appel. Une France qui tombe à l’intérieur, c’est aussi une France qui s’efface à l’extérieur2.

La France qui tombe à l’intérieur : la grande pagaille

« Les exemples sont nombreux de l’irruption bruyante de la politique dans le jeu d’échecs où se déplace la diplomatie »3. Une vérité d’évidence s’impose à tout un chacun. La situation intérieure de la France est de plus en plus dégradée au fur et à mesure que le second mandat d’Emmanuel Macron touche péniblement à son terme. Tous les indicateurs sont au rouge : situation financière désastreuse avec un déficit budgétaire abyssal qui pourrait un jour nous conduire droit dans le mur ; situation économique guère plus brillante marquée par une perte de compétitivité problématique y compris de nos fleurons ; situation sociale explosive qui ne demande qu’une étincelle (Cf. l’a contestation actuelle) pour que la contestation gagne la rue comme lors de la crise des « Gilets jaunes » ; situation politique d’instabilité structurelle (Cf. le triste spectacle que donne l’Assemblée nationale) qui mine le pacte de confiance implicite entre le peuple et ses mandants ; situation d’insécurité hors de contrôle dans un pays en guerre civile qui se transforme en narco-État4 ; immigration incontrôlée et incontrôlable qui ajoute au désordre ambiant ; autorité judiciaire ayant perdu toute son autorité auprès des délinquants ; Conseil constitutionnel déconsidéré5 ; système de santé à l’agonie ; système éducatif ne jouant plus son rôle de transmetteur des savoirs ; fin de la méritocratie à la Française au profit de la discrimination positive ; recherche en état de décrochage avancé…

Gare à ceux qui ne prennent pas en compte cette réalité incontournable. Elle constitue un utile rappel aux évidences premières de la société internationale, une conjonction d’États aux intérêts très différents.

La France qui s’efface à l’extérieur : le grand n’importe quoi

« C’est le règne de l’amateurisme, de l’improvisation et de la vacuité »6. Une vérité d’évidence s’impose à tout un chacun. Plus il s’agite dans tous les sens, plus Emmanuel Macron affiche son impuissance sur la scène internationale. Le scénario ne se déroule pas/jamais comme prévu. Un bon mot ne fait ni une vérité, ni une diplomatie. La convocation d’improbables conférences (conférence sur la reconnaissance de l’État de Palestine, sommets sur tout et n’importe quoi à l’instar du « One Health Summit » à Lyon du 6 au 7 avril 2026, recours à des coalitions des volontaires involontaires …) tourne à la farce diplomatique permanente. Même si la tâche est sans cesse remise sur l’ouvrage de façon pavlovienne, rien n’y fait. Au sein de l’Union européenne, la voix de la France n’est plus audible. Au sein de l’OTAN en emporte le vent, Paris joue les idiots utiles. Au sein de l’ONU, la France n’y est plus reconnue comme une voix indépendante. La contribution d’Emmanuel Macron au règlement des conflits (Ukraine, Iran …) est tout simplement une asymptote de zéro. Des mots, toujours des mots. Des actes jamais des actes. Jupiter – qui entretient une confusion mortifère entre politique étrangère et diplomatie – ne parvient toujours pas à saisir que la politique étrangère, c’est souvent les choix entre deux moins mauvaises solutions et non entre deux bonnes. Nous n’avons pas à nous ériger en juge (le Bien et le Mal). Nous devons agir dans le champ du possible.

Toutefois, ce serait une grande erreur de croire que nous comptons toujours sur le grand échiquier du monde. Rien n’est jamais inéluctable. Surtout lorsque l’on pratique le déni du réel. Bienvenue dans la diplomatie des Shadoks.

2ème Partie la diplomatie des Shadoks et des Gibis

Pour les plus jeunes d’entre nous, un retour sur le passé s’impose pour rappeler que furent les Shadoks afin de procéder à un utile retour sur le présent qui couronne une diplomatie des Shadoks.

Un retour vers le passé : le principe Shadok

Les Shadoks est une série télévisée française, créée par Jacques Rouxel), racontée par Claude Piéplu. La série relate les histoires et mésaventures des Shadoks, des créatures anthropomorphes à l’apparence d’oiseaux rondouillards, avec de longues pattes filiformes, des ailes minuscules et préhensiles, et de rares cheveux. Ils possèdent pour tout vocabulaire quatre mots monosyllabiques : « Ga, Bu, Zo, Meu ». Ces mots servent aussi de chiffres pour compter en base 4. Les Shadoks vivent sur une planète aux volumes changeants, dont ils tombent parfois. Bêtes et méchants, ils construisent des machines improbables qui ne fonctionnent pas, le plus souvent sous l’impulsion du Professeur Shadoko. Les Shadoks ont pour antagonistes les Gibis, êtres supérieurs qui aident les Shadoks qui ne représentent pour eux aucune menace réelle. Les Gibis sont coiffés d’un chapeau melon qui leur donne leur supériorité intellectuelle, leur permettant d’élaborer en commun des systèmes efficaces, de communiquer et de se moquer des ratages des Shadoks. En cas de perte de ce chapeau, ils sombrent dans la stupidité.  L’expression qui leur est propre et que l’on a oublié de prononcer, « c’est Shadok ! », décrit un dispositif ou une procédure relevant du principe Shadok signifiant : « Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? ». « En essayant continuellement, on finit par réussir… Donc plus ça rate, plus on a de chances que ça marche ». « S’il n’y a pas de solution, c’est qu’il n’y a pas de problème ». « Pour qu’il y ait le moins de mécontents possible, il faut toujours taper sur les mêmes ». Ne sommes-nous pas au cœur de la diplomatie jupitérienne ?

Un arrêt sur le présent : le principe Macron

À suivre les méandres et entrelacs d’une diplomatie française sans cap ni boussole, l’on peut conclure que le Président de la République, Emmanuel Macron est la copie conforme du Professeur Shadoko. Il multiplie, à longueur de temps, les ratages sur tous les dossiers internationaux dont il se saisit. Au-delà des intentions, nous sommes bien en peine de trouver les capacités correspondantes : financières, diplomatiques, militaires, stratégiques … Un haut responsable du Kremlin ne confiait-il pas à notre ex-Ambassadeur à Moscou, Pierre Lévy que la France n’avait plus de politique étrangère depuis de Gaulle et que nous aurions malheureusement atteint le degré zéro de la diplomatie8. Parfois, nos amis, voire nos ennemis, nous renvoient la meilleure image de ce que nous sommes. Une diplomatie des Shadoks tant elle multiplie les ratés, imaginant qu’à la fin des fins la mayonnaise finira par prendre. Une diplomatie des Shadoks tant elle tape toujours sur les mêmes que sont Donald Trump et Benjamin Netanyahou, les boucs émissaires tous trouvés. Que dire d’une diplomatie qui préfère se coucher devant le régime sanguinaire des Ayatollahs en lui offrant le même jour (7 avril 2026) deux beaux succès : (1) la libération de la coupable Mahdieh Esfanderi en France contre celle des deux innocents que sont Cécile Kohler et Jacques Paris et (2) notre opposition au projet américain de résolution au Conseil de sécurité demandant la réouverture du Détroit d’Ormuz. Et, pour cette vilenie, nous faisons ami-ami avec Moscou et Pékin en désavouant notre allié américain, quoi que l’on puisse penser de son 47ème Président. Le prochain Yalta aura lieu en Chine sous forme d’un nouveau trio : Chine, États-Unis et Russie. La France ne compte plus sur le grand échiqiuer.

Primauté du réel encore et toujours !

« Gouverner, disait-on, c’est prévoir. Mais en France, gouverner consiste à constater puis à commenter » (Sarah Cattan). L’actualité internationale nous livre quotidiennement des exemples de cette insouciance stratégique française, de ce ministère de la parole permanent. À trop parler pour dire tout et n’importe quoi, nous perdons tous nos repères passés qui firent la gloire de notre diplomatie aux quatre coins de la planète. « Les mots servent souvent en France à cacher la réalité, au point de la nier, pour mieux la dépasser »9. Emmanuel Macron privilégie la plus stupide des politiques de l’humiliation vis-à-vis de l’autocrate algérien et des théocrates iraniens. Comme le relève Victor Hugo : « Il est des moments où se taire, c’est trahir. Et se soumettre, c’est trahir deux fois ». Susciter la pitié, ce n’est rien moins qu’une humiliation. Qui plus est, les situations de grande fragilité, comme celles que traverse actuellement notre pays, ne sont jamais propices à contribuer à la solution des conflits ! Aujourd’hui, l’édifice diplomatique craque de toute part. Rarement le dérisoire et le caprice n’ont revêtu autant d’importance que dans l’action extérieure. En dernière analyse, la diplomatie jupitérienne, c’est ni plus ni moins qu’un remake de la diplomatie des Shadoks – qui pompaient à longueur de journée – dans ce qu’elle a de plus ridicule.

Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur

Notes

  1. Éditorial, 17 octobre : Emmanuel Macron et l’échec de ses deux quinquennats, Le Monde, 20 octobre 2026, pp. 1 et 29. ↩
  2. Giuseppe Gagliano, La France sous tension : Quand la fracture sociale menace la puissance, www.lediplomate.media , 26 octobre 2026. ↩
  3. Gérard Araud, Leçons de diplomatie. La France face au monde qui vient, Tallandier, 2023, p. 50. ↩
  4. Éric Collier, Le jour d’après, entre écœurement et nettoyage, Le Monde, 20 octobre 2026, p. 8. ↩
  5. Mariama Darame/Nathalie Segaunes, Au Conseil constitutionnel, un départ sur fond de luttes d’influence, Le Monde, 8 avril 2026, p. 11. ↩
  6. Gérard Araud, précité, Tallandier, 2023, p. 248. ↩
  7. https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Shadoks ↩
  8. Pierre Lévy, Au cœur de la Russie en guerre. Récit de l’Ambassadeur de France, Tallandier, 2025. ↩
  9. Emmanuel de Waresquiel, Sept jours. 17-23 juin 1789. La France entre en révolution, Tallandier, 2020, p. 312. ↩

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jean daspry

Jean Daspry

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