TRIBUNE – D’un monde à l’autre ou les bégaiements de l’Histoire

TRIBUNE – D’un monde à l’autre ou les bégaiements de l’Histoire

lediplomate.media — imprimé le 17/10/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Que nos dirigeants incultes n’ont-ils pas pris le temps de méditer la pertinence de ce jugement d’Antonio Gramsci ! Pris dans une frénésie d’agitation et d’optimisme béat, ils décident, ex cathedra, que la fin du XXe et le début du XXIe siècle nous fera entrer dans un monde irénique. Fortement influencés par la thèse soutenue par le politologue américain, Francis Fukuyama dans La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme1 publié en 1992 et considéré comme l’un des essais les plus importants du XXe siècle, ils en oublient les leçons de l’Histoire. Cet oracle moderne y annonce tout simplement la fin de l’Histoire et le triomphe de la démocratie libérale et du capitalisme dans la foulée de l’effondrement de l’URSS et de la fin de la Guerre froide. Après une période d’enthousiasme marquée par l’impossibilité de réfuter cette thèse rassurante, le vent tourne petit à petit. Francis Fukuyama doit implicitement confesser ses errements, une décennie plus tard, avec la publication de l’ouvrage intitulé Le début de l’Histoire. Des origines de la politique à nos jours2 sous la pression des évènements : retour des totalitarismes, de la puissance, de la violence, des guerres …. Après le primat de des fins, sorte de ticket d’entrée dans le meilleur des mondes, nous évoluons vers le primat des retour, sorte de ticket d’entrée dans le pire des mondes.

Le primat des fins : bienvenue dans le meilleur des mondes

Manifestement, la fin du XXe siècle nous fait passer d’un monde à un autre sans autre forme de procès. Nul n’est en mesure de contester cette thèse de nature quasi-divine. Les grands prêtres des nouveaux évangiles se chargent de rappeler à la raison les passéistes et autres nostalgiques de tout poil de l’ordre ancien. Ces derniers doivent se rendre à quia faute de quoi ils seront purement exclus, excommuniés du temple de la religion moderne. Désormais, l’on n’y jure plus que sur le grand air de la fin de tous les concepts sous-tendant la gouvernance du monde d’hier.

Grisés par une variante du mal des montagnes, nos bons esprits embouchement promptement les trompettes de la fin du monde révolu de la Guerre froide. Ils déclinent, ad nauseam, leur vision réformatrice du monde moderne sous toutes ses variantes possibles et imaginables au tournant de deux siècles. Tout y passe. Fin de l’histoire ; de la géographie ; des frontières ; des États ; de la souveraineté ; de la patrie ; du nationalisme ; du patriotisme ; du protectionnisme  … tous concepts jugés rances ; du colonialisme ; de l’impérialisme ; de l’aventurisme ; des rapports de force ; des guerres ; des conflits ; de la course aux armements … tous concepts jugés désuets ; de la coercition ; de la régulation (règlementation dans la langue de Molière) ; du communisme et de toutes les formes de totalitarisme ; des dictatures, de toutes les formes de discrimination … tous concepts pensés purement et simplement hors du temps présent ; du machisme ; du sexisme ; du terrorisme ; de la mesquinerie ; de l’Injustice avec un « I » majuscule ; de la division de la planète en blocs opposés …. tous concepts jugés dépassés. Rien de moins. Nous devrions prier pour cette bénédiction du Ciel dont nous bénéficions, chaque jour que le Tout-Puissant fait, des immenses grâces.

Ainsi, nous avons l’immense privilège d’entrer dans le monde du tout le monde, il est beau, il est gentil au sein d’un village planétaire, d’une Tour de Babel de la concorde. En un mot comme en cent, un monde des bisounours au sein duquel Tout va très bien Madame la Marquise, oubliant au passage ce petit rien qui peut tout changer. Et, c’est bien ce qui se passe au fur et à mesure que nous entrons de plain-pied dans les affres du siècle présent.

Le primat des retours : bienvenue dans le pire des mondes

Mais, la généralisation du mot « fin » tend à faire oublier que le monde a une Histoire dont il ne peut faire litière par un trait de plume pour coller à l’air du temps. Chaque peuple a une histoire spécifique que la mondialisation forcée ne peut faire oublier. En faire l’impasse, c’est manquer de lucidité sur l’état du monde d’hier, d’aujourd’hui et de demain. En faire l’impasse, c’est se promettre des lendemains qui déchantent. En faire l’impasse, c’est se promettre un sacré retour de bâtons. Le mot retour est prononcé. Il est le fil conducteur de l’évolution cyclique de notre histoire commune.

Rattrapés par la patrouille, les mêmes brillants esprits, qui prêchaient hier la fin de tout, en sont contraints à constater le retour des caractéristiques du monde d’hier. Retour de l’Histoire, de la géographie ; des frontières ; des États ; de la souveraineté ; de la patrie ; du nationalisme ; du patriotisme ; du protectionnisme  … tous concepts jugés hier rances ; du colonialisme ; de l’impérialisme ; de l’aventurisme ; des rapports de force ; des guerres ; des conflits ; de la course aux armements … tous concepts jugés hier désuets ; de la coercition ; de la régulation (règlementation dans la langue de Molière) ; du communisme et de toutes les formes de totalitarisme ; des dictatures, de toutes les formes de discrimination … tous concepts purement et pensés hier simplement hors du temps présent ; du machisme ; du sexisme ; du terrorisme ; de la mesquinerie ; de l’Injustice avec un « I » majuscule ; de la division de la planète en blocs opposés …. tous concepts jugés dépassés. Rien de moins. Ne vivons-nous pas l’un de ces bégaiements dont l’Histoire universelle a le secret et que nous avions eu tort d’ignorer avec la morgue qui sied aux sachants ?

Ainsi, nous avons l’immense privilège de revenir dans le monde des prédateurs au sein d’un village planétaire fragmenté, d’une Tour de Babel de la discorde. En un mot comme en cent, le pire des mondes au sein duquel Tout va très bien Madame la Marquise, sauf que le petit rien s’est transformé en grand rien qui change tout. Et, c’est bien ce qui se passe au fur et à mesure que nous entrons de plain-pied dans les affres du siècle présent et, encore plus du siècle à venir.

L’insoupçonnable légèreté de l’être

« L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé. Mais il n’est peut-être pas moins vain de s’épuiser à comprendre le passé, si l’on ne sait rien du présent » (Marc Bloch). Nos crânes d’œuf issues des plus grandes écoles de la République (ENA, X, HEC …) auraient gagné à lire et relire l’œuvre particulièrement riche du médiéviste panthéonisé en grandes pompes par Jupiter le 23 juin 2026. Ils trouveraient certainement matière à réflexion sur l’importance de la connaissance de l’Histoire pour comprendre le présent et anticiper l’avenir. Faute de quoi, ils continueront de ne rien comprendre au changement de monde dont nous sommes les spectateurs incrédules et deviendront malgré eux les acteurs d’un nouvel épisode de L’étrange défaite. Pas de quoi pavoiser … Il devient urgent de poser les problèmes sans détour. Le moment n’est-il pas venu de saisir de l’arme la plus puissante qui soit : la puissance de l’esprit critique pour être en mesure de choisir notre destin et ne pas laisser d’autres écrire l’avenir à notre place ? Aujourd’hui, plus qu’hier, les mots comptent double ou triple. Le monde est complexe. Mais, complexité ne signifie pas impossibilité. Ce n’est pas grâce à un nouveau festival de fortes paroles et de vérités première que nous relèverons les multiples défis du XXIe siècle. La morale de l’histoire pourrait se résumer ainsi : d’un monde à l’autre ou les bégaiements de l’Histoire !

Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur

Notes

  1. Francis Fukuyama, La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme (titre anglais : The End of History and the Last Man), Flammarion, 1992. ↩
  2. Francis Fukuyama, Le début de l’Histoire. Des origines de la politique à nos jours, Saint-Simon, 2012 ↩

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Jean Daspry

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