RECENSION – Le casse du siècle : Sarah Knafo propose le premier plan d’enrichissement collectif depuis 1958
Réalisation Le Lab Le Diplo
Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
Il y a des livres qui dénoncent, et il y a des livres qui proposent. Le premier essai de Sarah Knafo, Le Casse du siècle, édité par Fayard, et qui rencontre un franc succès, appartient à la seconde catégorie. L’autrice, magistrate de formation passée par la Cour des comptes, députée européenne et ancienne candidate à la mairie de Paris, ne se contente pas de dresser l’inventaire d’un système fiscal et bureaucratique qu’elle juge confiscatoire. Elle avance méthodiquement un ensemble de solutions chiffrées, sourcées et articulées, qu’elle présente comme la première alternative cohérente à quarante ans de résignation budgétaire…
Au-delà de cette ambition économique et budgétaire, Le Diplomate a choisi de s’intéresser plus particulièrement à la dimension internationale de ce programme et aux implications géopolitiques des mesures proposées.
Un diagnostic sans concession
Le point de départ est une fiche de paie. Celle de « Nicolas Durand », salarié au salaire médian, 2 079 euros nets par mois. En remontant ligne par ligne, Sarah Knafo démontre que le coût réel de son travail pour l’employeur s’élève à 3 922 euros, et que l’État et la Sécurité sociale prélèvent 1 842 euros, soit 47 % de la valeur produite. Sur une carrière complète, le manque à gagner dépasse le million d’euros.
Le constat n’est pas nouveau. Mais l’autrice a le mérite de le poser avec une clarté pédagogique rare, en traduisant les sigles et les colonnes d’une fiche de paie en postes de dépense compréhensibles : santé, retraite, famille, chômage, impôt. « Une fiche de paie que l’on comprend est une fiche de paie qui révolte », écrit-elle.
Des solutions, pas seulement des indignations
C’est là que le livre se distingue. Sarah Knafo refuse explicitement le registre du pamphlet et de l’indignation stérile. Chaque chapitre se conclut par une « résolution de l’affaire » – quinze au total – qui forme un programme structuré.
La mesure phare : la suppression de la CSG sur les revenus d’activité. Cette réforme représenterait 87,5 milliards d’euros de recettes sociales en moins, mais surtout une hausse immédiate de 10 % du salaire net de tous les actifs. Pour un salarié au salaire médian, 247 euros de plus par mois ; pour un couple, près de 500 euros. « Ce n’est pas un cadeau que l’État vous fait, c’est le fruit de votre travail qu’on cesse enfin de vous prendre », argumente-t-elle.
Le financement : plus de 130 milliards d’euros d’économies identifiées. Le livre en dresse la liste, chiffrée et sourcée : non-remplacement de 800 000 départs administratifs sur cinq ans (40 milliards), limitation des prestations sociales non contributives aux citoyens français (15 à 20 milliards), suppression de l’aide publique au développement (14 milliards), retour au budget européen pré-Covid (14 milliards), fin des subventions aux énergies intermittentes (8 milliards), privatisation de l’audiovisuel public (4 milliards), suppression de France Travail (4 milliards), entre autres.
La méthode : le budget à base zéro. Sarah Knafo propose de repenser chaque ligne budgétaire à partir d’une feuille blanche, en appliquant aux dépenses publiques la grille de l’entrepreneur qui reprend une entreprise mal gérée. Chaque dépense doit justifier son existence par un résultat mesurable.
Les verrous et leur contournement
Le livre ne se contente pas de proposer : il anticipe les objections. La haute administration neutralisera tout ? L’autrice répond par la nomination immédiate de 70 directeurs stratégiques alignés sur le programme, évalués sur des indicateurs de résultat. L’Europe nous empêchera ? Elle propose de fixer des ultimatums à Bruxelles et, le cas échéant, de cesser d’appliquer les règles qui nuisent aux intérêts français. Les juges censureront ? Le référendum, érigé en principe de légitimité supérieure, permettra de contourner les blocages.
Réduire les dépenses extérieures, mais à quel prix géopolitique ?
La dimension internationale de ce programme mérite également une attention particulière. Dans un contexte de rivalités économiques exacerbées, de tensions commerciales et de compétition entre puissances, Sarah Knafo entend remettre en cause plusieurs instruments traditionnels de la dépense extérieure française. Elle propose notamment la suppression de l’aide publique au développement (APD), dont elle chiffre l’économie potentielle à 14 milliards d’euros, ainsi qu’un retour du budget européen à son niveau d’avant la crise sanitaire, qui permettrait, selon ses calculs, d’économiser 14 milliards supplémentaires sur la contribution française. À cette logique de réduction des transferts s’ajoute une volonté de diminuer les prélèvements pesant sur les entreprises et les actifs afin de favoriser l’investissement privé, la compétitivité et la création de richesses sur le territoire national. Ces orientations dessinent une conception plus restrictive de l’engagement financier international de la France, privilégiant ses capacités économiques intérieures. C’est une très bonne chose. Elles soulèvent néanmoins une interrogation géopolitique majeure : dans une Afrique où s’affirment les influences chinoise, russe et turque, la suppression de l’aide au développement pourrait également priver Paris d’un instrument de coopération et d’influence. Quant aux économies annoncées, leur réalisation effective dépendrait des engagements internationaux, européens et contractuels déjà souscrits par l’État. La question est donc de savoir si les ressources ainsi récupérées permettraient de renforcer durablement la souveraineté économique française sans affaiblir les leviers de sa puissance diplomatique.
Une philosophie de l’effort contre le sacrifice
La distinction la plus intéressante du livre est peut-être celle entre le sacrifice et l’effort. Sarah Knafo refuse le registre de l’austérité : « Les Français ne refusent pas l’effort, ils refusent le sacrifice gratuit. » Le programme qu’elle propose n’est pas un plan de rigueur, mais un « plan d’enrichissement » : baisser les dépenses pour baisser les impôts, et non pour rembourser une dette contractée en notre nom sans notre consentement.
Elle cite en modèle les réformes Hartz en Allemagne, la révolution fiscale suédoise des années 1990, les coupes canadiennes de 25 % dans les effectifs fédéraux, et le plan Rueff-de Gaulle de 1958. « Dépenser moins pour taxer moins. Pas dépenser moins uniquement pour rembourser la dette en vous sacrifiant. »
Les limites
On pourra reprocher à l’ouvrage quelques raccourcis. L’affirmation selon laquelle l’immigration coûte 41 milliards d’euros par an s’appuie sur une étude de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie, dont les méthodologies sont contestées. La proposition de réserver les prestations sociales non contributives aux seuls citoyens français pose des questions juridiques et constitutionnelles que le livre n’explore pas en profondeur. Enfin, la faisabilité politique d’un tel programme – qui suppose une majorité présidentielle et parlementaire acquise – n’est qu’esquissée.
Mais ces réserves ne doivent pas masquer l’essentiel : Sarah Knafo a produit un livre-programme, ce qui est rare dans la production éditoriale politique contemporaine. Elle assume le chiffrage, la méthode, la confrontation avec les obstacles. Elle ne promet pas une miracle, mais une trajectoire.
Le Casse du siècle n’est pas un livre de dénonciation de plus. C’est un manuel d’action. Sarah Knafo y déploie une rigueur d’enquêtrice, celle de la magistrate de la Cour des Comptes qu’elle fut, au service d’un projet politique qu’elle revendique : rendre aux Français le fruit de leur travail. Que l’on partage ou non ses conclusions, force est de constater qu’elle pose les bonnes questions et qu’elle y répond.
À l’heure où tant d’essais se contentent de décrire le déclin, celui-ci propose de le renverser. C’est en soi un événement.
Sarah Knafo, Le Casse du siècle, Fayard, 2026, 320 pages, 22 €.
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