DÉCRYPTAGE – 7 octobre : Israël n’a peut-être pas manqué d’avertissements, mais de volonté de les comprendre

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
L’enquête de Haaretz met en cause Netanyahou, sans pour autant disculper les services de renseignement et les responsables militaires
La révélation de Haaretz est politiquement dévastatrice. Selon le quotidien israélien, le président des Émirats arabes unis, Mohammed ben Zayed, aurait personnellement averti Benjamin Netanyahou, une dizaine de jours avant le 7 octobre 2023, que Yahya Sinwar préparait une opération de grande ampleur. L’attaque devait provoquer un bain de sang, ébranler la région et menacer les accords d’Abraham.
Le bureau du Premier ministre parle d’un mensonge absolu et nie l’existence même de la conversation. Cette dénégation devra être vérifiée. Mais la question fondamentale dépasse désormais l’éventuel entretien entre Netanyahou et le dirigeant émirati. Car cet avertissement, s’il est confirmé, ne serait que le dernier élément d’une longue série de signaux ignorés, minimisés ou dispersés dans les méandres de l’appareil israélien.
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Un État qui savait sans comprendre
L’Égypte aurait également alerté Israël. Le directeur des renseignements égyptiens, Abbas Kamel, aurait prévenu Netanyahou de la préparation d’une opération particulièrement grave. La réponse israélienne aurait été rassurante : Gaza était sous contrôle, tandis que le véritable danger se trouvait en Cisjordanie.
Ce déplacement du centre de gravité fut une erreur stratégique majeure. Des forces furent transférées de la frontière de Gaza vers la Cisjordanie, où la protection des colonies et la montée des violences absorbaient une partie croissante des ressources militaires. La priorité sécuritaire coïncidait opportunément avec les exigences politiques des alliés nationalistes et religieux de Netanyahou.
D’autres indices existaient. Le plan appelé « Murailles de Jéricho », qui décrivait avec une précision troublante une attaque contre la frontière, était connu depuis plus d’un an. Des membres de l’armée et des renseignements le considéraient toutefois comme trop ambitieux pour être réalisable. Quelques semaines avant l’offensive, l’unité 8200, spécialisée dans le renseignement électromagnétique, aurait intercepté des informations relatives à une incursion terrestre destinée à capturer des otages. Les observatrices affectées aux postes entourant Gaza avaient elles aussi signalé des mouvements, des exercices et des comportements inhabituels du Hamas.
Aucun avertissement, pris isolément, ne constituait nécessairement une preuve permettant de fixer le jour et l’heure de l’attaque. Mais leur accumulation dessinait un scénario suffisamment cohérent pour imposer une mobilisation renforcée. Le problème ne fut donc pas seulement l’absence d’informations. Il résida dans l’incapacité à les rassembler, à les interpréter et à remettre en cause les certitudes de la hiérarchie.
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Le piège des certitudes
Israël s’était convaincu que le Hamas voulait avant tout administrer Gaza, préserver son pouvoir et recevoir les financements transitant par le Qatar. Netanyahou estimait que la division entre le Hamas à Gaza et l’Autorité palestinienne en Cisjordanie empêchait la formation d’un interlocuteur palestinien unique. La radicalité du Hamas devenait ainsi, paradoxalement, un instrument de la politique israélienne : un ennemi dangereux, mais supposé prévisible et finalement utile.
Sinwar a exploité cette certitude. Le Hamas a laissé croire qu’il avait accepté les règles du jeu pendant qu’il préparait une opération destinée à les détruire. Le succès du 7 octobre ne fut pas seulement tactique. Il fut psychologique : l’organisation palestinienne parvint à enfermer Israël dans l’image rassurante que celui-ci s’était construite de son adversaire.
Ronen Bar, ancien directeur du service de sécurité intérieure, a reconnu un échec sans précédent tout en affirmant que personne n’avait prévu une attaque d’une telle ampleur. Sa déposition indique cependant que ses services avaient alerté le pouvoir politique sur l’existence d’une « fenêtre d’occasion » perçue par les ennemis d’Israël. La profonde fracture interne provoquée par la réforme judiciaire, la crise institutionnelle et l’affrontement entre le gouvernement et une partie de la société avaient donné l’image d’un pays vulnérable.
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Une catastrophe militaire devenue séisme géopolitique
Le 7 octobre a démontré qu’une supériorité technologique écrasante ne protège pas contre l’aveuglement stratégique. Capteurs, interceptions, drones et bases de données sont inutiles si les responsables refusent les conclusions qui contredisent leurs convictions. Israël possédait davantage d’informations que le Hamas, mais le Hamas comprenait mieux la perception israélienne du conflit.
L’attaque a ensuite entraîné une guerre régionale aux conséquences immenses : destruction de Gaza, affrontement avec le Hezbollah, intervention des mouvements armés soutenus par l’Iran, perturbation des routes maritimes et détérioration des relations entre Israël et plusieurs partenaires occidentaux. Le projet de normalisation régionale construit autour des accords d’Abraham s’est retrouvé fragilisé, tandis que l’Iran a pu présenter ses alliés comme les seuls acteurs disposés à combattre directement Israël.
Les conséquences géoéconomiques sont également considérables. La mobilisation prolongée affaiblit la production, augmente les dépenses publiques et détourne des capitaux vers la défense. L’instabilité compromet les investissements, les projets énergétiques et les futurs couloirs commerciaux reliant le Golfe à la Méditerranée. À cela s’ajoute le coût colossal de la reconstruction de Gaza, dont personne ne veut encore assumer clairement la responsabilité.
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La responsabilité que Netanyahou ne peut éternellement repousser
L’enquête de Haaretz ne démontre pas qu’Israël aurait volontairement laissé agir le Hamas. Elle rend cependant de moins en moins crédible l’idée d’un gouvernement totalement ignorant de la menace. Elle suggère surtout un échec collectif dans lequel la responsabilité politique ne peut être transférée indéfiniment aux seuls militaires et aux services de renseignement.
Netanyahou avait fait de la sécurité sa principale légitimité. Reconnaître qu’il avait été averti reviendrait à admettre que son gouvernement avait reçu des signaux graves sans modifier ses priorités. C’est pourquoi une commission d’enquête véritablement indépendante reste politiquement explosive.
La question n’est plus seulement de savoir qui détenait quelle information. Il faut comprendre pourquoi un système présenté comme l’un des plus efficaces du monde a préféré croire à ses propres certitudes. Le 7 octobre fut préparé par le Hamas, mais il fut rendu possible par l’aveuglement d’un appareil politique et militaire devenu prisonnier de sa propre supériorité.
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