Exclusif – Le Grand Entretien avec Philippe Mocellin, co-auteur (1) de l’ouvrage, Le monde des possibles. Comment réconcilier les peuples avec la mondialisation?, paru, en 2020, chez VA éditions.

Publié, en 2020, chez VA Éditions, Le monde des possibles. Comment réconcilier les peuples avec la mondialisation ?, se présente d’abord comme un essai de « déconstruction », en particulier de ces grands mythes qui ont nourri, pendant tant d’années, le « penser global », porteurs, dans bien des domaines, de fausses solutions. Il est ainsi évoqué cette recherche aussi vaine que désespérée d’un ordonnancement mondial imaginaire, les mirages entretenus autour de la « souveraineté européenne » ou encore les impasses avérées de la décroissance, obsession de l’écologie politique. Dépassant les postures de la bien-pensance, différents chantiers majeurs sont alors recensés, qui témoignent de ce souhait de construire une autre mondialisation, en capacité de concilier, progrès technologique, respect de nos identités et prise en compte du temps long.
Philippe Mocellin, Docteur en science politique, expert associé au think tank « Le Millénaire » et auteur d’ouvrages de sociologie et de contributions géopolitiques, notamment sur la situation au Moyen-Orient, se propose de revenir sur les problématiques de cet ouvrage, à l’aune des nouveaux enjeux géopolitiques et des rapports de force qui fracturent le monde d’aujourd’hui. Il est un analyste et contributeur régulier pour Le Diplomate.
Propos recueillis par La Rédaction
Le Diplomate : Alors que le glas de la « mondialisation heureuse » a aujourd’hui sonné, quel jugement portez-vous, avec le recul, sur votre propre lecture critique de la globalisation, comme formulée dans votre ouvrage, édité, rappelons-le, au moment de la pandémie de coronavirus ?
Philippe Mocellin : Dans ce livre, coécrit avec Philippe Mottet, le choix était de porter un regard sur l’évolution de la mondialisation, au cours de l’histoire. Assez clairement, notre analyse a conduit à distinguer différentes périodes : du premier réseau d’exportation de la soie, organisé par la Chine, au IIe siècle avant J.-C, à la « première mondialisation », née à la fin du XIXe siècle, en passant par les grandes cités marchandes de Venise, de Bruges et d’Amsterdam…, prospères à partir du XVIe siècle. Si à l’origine, comme l’indique Fernand Braudel, le capitalisme, fruit de la civilisation occidentale, a eu pour caractéristique d’être orienté vers la conquête de marchés extérieurs, devons-nous considérer alors que le basculement du monde dans la globalisation, à partir de la fin des années 1990, ne constitue que l’aboutissement inexorable de cette idéologie du libre-échange ou plutôt une dérive vers des pratiques débridées, en rupture avec les phases historiques précédentes ? Nous avions apporté à cela deux éléments de réponse : d’un côté, il apparaît peu judicieux de dater l’entrée dans la globalisation, à partir de la dilution de l’empire soviétique et d’un autre, force est d’admettre que la mondialisation, devenue une « hyper-mondialisation », a connu, au début du XXIe siècle, une véritable accélération, du fait de la révolution numérique et du développement de la libéralisation de la finance internationale et de l’économie immatérielle.
À lire aussi : ANALYSE – Bab el-Mandeb sous tension, la Chine avale tout, les
Nous n’annoncions pas, en 2020, la disparition de la globalisation – en dépit du discours de nombreux experts qui glosaient déjà, alors que la crise sanitaire affolait les populations, sur l’avènement du « monde d’après » – mais nous insistions, en revanche, sur le fait que celle-ci ne parviendrait pas, contrairement aux prophéties de la « fin de l’histoire », à surmonter les rivalités de puissance et à annihiler tout réflexe identitaire, parfaitement légitime, exprimé par les États-nations, cadre protecteur essentiel pour les peuples. Plus encore, l’éclatement des chaînes de production des biens et des produits de consommation aura provoqué une fragmentation économique. Plus la globalisation a fait rage, en surestimant la « valeur économie », au détriment, par ailleurs, de la prise en compte des aléas climatiques et des nouveaux enjeux énergétiques, plus la dislocation du monde, en une multitude d’archipels interdépendants, s’est accrue. Les années 2000 ont d’ailleurs démontré – la crise financière de 2008 ayant constitué un important revers pour le capitalisme financier – la grande fragilité de ce système globalisé et alors que Samuel Huntington avait déjà, en 1993, pris le contre-pied de ce multilatéralisme « béat », tel que construit par la puissance américaine après 1945, en suggérant – intuition juste – que le monde serait confronté à un « choc des civilisations ».
De nombreux indices concourraient déjà à conforter cette voie dans laquelle nous évoluons aujourd’hui : à savoir, les menaces permanentes du fondamentalisme islamiste et du terrorisme, l’internationalisation du crime et des trafics ou encore la diffusion de flux migratoires bien mal maîtrisée, devenue « arme de guerre » et surtout, constituant un véritable défi démographique, historique et anthropologique, lancé à des nations occidentales, en questionnement sur la survie de ce qui constitue leur « identité civilisationnelle ». A cela, s’ajoute l’affirmation visible sur la scène internationale, parallèlement à ce processus de « désoccidentalisation » du monde, de nouvelles puissances conquérantes, formant cet ensemble hétérogène – parfois divisé, nous le constatons, à propos du conflit ukrainien – que nous nommons aujourd’hui, le « Sud global ». Et en tout premier lieu, au-delà des velléités de l’Inde, du Brésil ou de l’Afrique du Sud, les ambitions affichées de la Chine, bien décidée à disputer, sur fond de concurrence et d’affrontements commerciaux, la première place du podium mondial aux Etats-Unis et à peser, ainsi, dans les instances multilatérales pour imposer son propre agenda diplomatique et économique, au Moyen-Orient, en Afrique et ailleurs.
À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Xi-Trump : Le retour de la guerre froide
A ce titre, pouvez-vous nous préciser votre pensée sur les « illusions » de la globalisation, qui s’est fracassée sur une chimère : celle qui consistait à croire qu’un ordre mondial marchand indépassable s’imposerait au nom d’une « universalité » de principes et de valeurs ?
A l’échelle de la « grande histoire », si l’Europe a inventé ce concept « d’ordre », sur la base de la signature, en 1648, des traités de Westphalie – mettant fin à la guerre de trente ans -, érigé, à bien des égards, en modèle de référence reconnu dans la construction du système international, celui-ci n’a pas empêché les conflits politiques et militaires survenus, tout au long des deux siècles suivants, sur le vieux continent et surtout, la Première Guerre mondiale, déflagration gigantesque qui fit exploser cette vision « d’équilibre entre puissances » … ; et alors que la « grande Russie » manifestait, dans le même temps, avec constance, sa volonté de consolider son « ordre » associant son souverain, son orthodoxie religieuse et un ardent désir d’expansion, que la Chine confucéenne a fait vivre, de la même façon, sa conception universelle de « l’ordre », bâtie autour de l’empereur, régnant sur un empire, qui correspond, selon l’adage, « à tout ce qui est sous le ciel » et qui est appelé à commander le monde et qu’enfin, l’Islam, n’a jamais cessé de revendiquer la prééminence de la « communauté des croyants » (l’Oumma), autour d’un pouvoir central divin, destiné, à travers le message du prophète, à unifier les peuples dans différentes régions du monde, dans les méandres de conquêtes territoriales sanglantes : le Moyen-Orient, l’ex-Empire romain, l’Empire perse, l’Afrique du nord ainsi qu’une partie de l’Asie et de l’Europe…
Henri Kissinger indiquait que l’idée même d’un « ordonnancement du monde » relevait du fantasme. Peut-on défendre un « ordre » mondial au sein duquel s’opposent tant de positions divergentes vis à vis du progrès humain, entraînant de profonds dissensus autour des règles de la vie internationale ? Dans ce monde multipolaire en crise, aucun « ordre » universel n’est en mesure de tout dominer. S’installe, bien au contraire, « un désordre ordonné » dans lequel s’affrontent diverses représentations du monde. Réalisme oblige, force est de reconnaître l’existence d’une pluralité de conceptions en compétition et de confrontations d’intérêts, obligeant à négocier sur la base de « relations de pouvoir » …. Le droit onusien se heurte alors frontalement à diverses prétentions civilisationnelles, nécessitant le déploiement de moyens guerriers et d’affrontement. Les actuels conflits en Ukraine et au Moyen-Orient font naître de nouveaux rapports de force et équilibres géopolitiques, incitant, d’une part, les Etats-Unis – qui ne sont plus regardés comme une « hyperpuissance », au sens où l’entendait, avec raison, Hubert Védrine, au moment de la chute du mur de Berlin, ayant, pour un temps très court, déboucher sur un monde dit « unipolaire » – ainsi que les européens et d’autres pays, à repenser leur propre stratégie d’influence et d’autre part, les acteurs économiques, à intégrer les fortes incertitudes ambiantes, entretenues par les multiples fracturations du monde et la résurgence des empires… Comment, en effet, ne pas observer la volonté, tant de la Chine, de la Russie – désignant l’Occident en ennemi – mais aussi des Etats-Unis, s’éloignant, chaque jour, un peu plus, du vieux continent, de refonder les relations internationales sur une recherche de domination économique et culturelle, renvoyant à une conception en matière de politique étrangère, en opposition avec la logique européenne dite « démocratique ».
Sur un autre plan, la question de l’acceptation d’un « ordre » mondial est d’autant plus délicate que les nouvelles découvertes technologiques et scientifiques alimentent les conflits géopolitiques et bousculent les principes éthiques de toutes les sociétés humaines. Que dire de l’avenir, pêle-mêle, des avancées et de leurs conséquences économiques et sociétales, des biotechnologies, de l’intelligence artificielle (IA) et de la robotisation, en voie de transformer l’organisation des États et la structure des emplois dans les entreprises, acteurs hantés par les rêves ou les cauchemars, – c’est selon – du transhumanisme et de la création du « super-humain » ? Alors que les penseurs de l’IA annoncent une espérance de vie de 160 ans et une totale disparition du travail des hommes en 2040, c’est à dire la remise en cause des bornes de l’intelligence.
Qui plus est, la cyberguerre intrusive offre des opportunités inédites pour déstabiliser les relations internationales, susceptibles d’être utilisées tant par les puissances étatiques que par les cellules terroristes. Si la dissuasion nucléaire repose, en théorie au moins, sur la « peur » et des principes de représailles proportionnées, les technologies numériques semblent n’obéir à aucune règle établie, instaurant une concurrence géopolitique sans concession entre les grandes puissances.
À lire aussi : Mondialisation Européenne : Les Leçons Incontournables(S’ouvre dans un nouvel onglet)
Dans ce contexte géopolitique incertain et anxiogène, vous avez identifié des chantiers d’avenir, résolument tournés vers la réhabilitation du temps long, seul moyen, selon vous, pour « redonner du sens » à la vie économique et ouvrir des espaces renouvelés de coopération à l’échelle internationale…. N’est-ce pas une vision quelque peu optimiste… ?
Vous avez raison de le formuler ainsi mais notre but est, encore une fois, de mettre en évidence les faux espoirs entretenus depuis bien trop longtemps. L’autre illusion que nous nous sommes efforcés de déconstruire vise cette soi-disant « souveraineté européenne » qui aura, au travers de l’architecture bruxelloise, fortement alimenté, toutes ces dernières années, « les peurs, les rejets et les doutes » dans les opinions publiques, en France et en Europe. Plus encore, l’Europe bureaucratique et libre-échangiste qui a été construite, en référence aux accords de Maastricht et au fil des élargissements successifs, au détriment d’une conception fondée sur l’idée d’un « continent-puissance », a été synonyme, pour un grand nombre d’européens, de déclassement social et d’accroissement des précarités, de désindustrialisation, dévastatrice pour l’emploi et de grande dépendance économique pour la fourniture de biens de consommation courante – l’exemple des masques de protection, au moment de la crise du COVID 19, en a constitué une caricature ! -.
Nous avons alors indiqué, d’une part, que le concept de « souveraineté européenne », au regard de l’actuelle configuration institutionnelle de l’Europe, ne répondait pas à la définition classique qui renvoie « à une autorité suprême qui prévaut sur les autres » et que d’autre part, à l’évidence, l’Union européenne n’aura eu de cesse, en l’absence de stratégie affirmée et surtout, par pur dogmatisme en matière de libre concurrence, d’aliéner sa propre souveraineté industrielle et numérique par pans entiers.. Dans ce domaine, l’Europe ne pourra se contenter de vouloir réguler la « toute puissance » des GAFAM mais d’accompagner l’émergence d’acteurs européens qui comptent, en capacité de jouer sur le terrain américain et chinois.
Pour répondre plus précisément à votre question, nous avons, en effet, proposé trois chantiers pour le proche avenir, imaginant des horizons souhaitables et in fine, une « autre mondialisation », à rebours de celle qui s’est organisée contre et en dehors des peuples.
En premier lieu, restaurer, avec détermination, nos États-Nations et leurs frontières au sein d’une nouvelle Europe des peuples, fière de son histoire, de ses valeurs et de son identité. C’est à dire construire ce continent « stratège », à même, grâce à l’implication d’États libres et souverains, de rivaliser avec les grandes puissances anciennes et émergentes et d’affirmer sa place historique dans le concert mondial, en occupant le véritable espace géopolitique qui lui est dévolu.
En second lieu, dénoncer les dangers d’une idéologie « verte », punitive et autoritaire, arguant, au nom d’un antiproductivisme castrateur, un renoncement au progrès scientifique. Tout au contraire, l’enjeu est de plaider la cause d’un capitalisme « citoyen » du XXIe siècle, guidé par un esprit entrepreneurial et innovant, plus préoccupé par la finitude du monde et les solutions de croissance « positive » que par les performances boursières de court terme.
Enfin, en troisième lieu, agir, précisément, pour une meilleure prise en compte du temps long, en s’appuyant sur une réforme en profondeur du multilatéralisme : se donner encore une nouvelle chance de penser l’avenir du monde, au travers, parmi bien d’autres initiatives, d’un « G20 » réactivé, lieu de négociation et d’impulsion et instance de dernier recours, en mesure d’adopter des règles de portée universelle.
Conscients de l’immense tâche à accomplir pour convaincre, des obstacles en tout genre qui se dressent devant nous, nous savons que le chemin sera long et semé d’embûches.
Le penser global et l’agir local a trouvé ses limites. Remplaçons-le par le réalisme, le pragmatisme et la créativité.
Pour tout dire, Philippe Mottet et moi-même, prônons cette fameuse ligne de crête, à savoir ce libéralisme « souverainiste » et même « civilisationnel », forme d’économie de conquête et de progrès, régénérant le génie créateur des nations, dans ce climat de violence, de tensions extrêmes et de concurrence exacerbée.
À lire aussi : DÉCRYPTAGE – La France désarmée dans la guerre sans
#Mondialisation, #Globalisation, #CriseDeLaMondialisation, #MondialisationHeureuse, #Geopolitique, #MondeMultipolaire, #FragmentationGeoeconomique, #EconomieMondiale, #EtatsNations, #Souverainete, #SouveraineteNationale, #SouveraineteEuropeenne, #Europe, #UnionEuropeenne, #Chine, #EtatsUnis, #Russie, #SudGlobal, #BRICS, #LibreEchange, #Multilateralisme, #OrdreMondial, #NouvelOrdreMondial, #RapportsDeForce, #Puissance, #Geoeconomie, #Desindustrialisation, #DependanceEconomique, #AutonomieStrategique, #IndustrieEuropeenne, #Capitalisme, #CapitalismeCitoyen, #IntelligenceArtificielle, #IA, #Cyberguerre, #TransitionEcologique, #PhilippeMocellin, #PhilippeMottet, #LeMondeDesPossibles, #LeDiplomate
