DÉCRYPTAGE – Pakistan et Afghanistan : l’antiterrorisme qui élargit la guerre

DÉCRYPTAGE – Pakistan et Afghanistan : l’antiterrorisme qui élargit la guerre

lediplomate.media — imprimé le 09/10/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

Les bombardements pakistanais du 1er octobre dans les provinces afghanes de Kunar et de Helmand montrent combien la distinction entre la lutte contre les groupes armés et le conflit entre États est fragile. Islamabad affirme avoir frappé des refuges et des dépôts d’armes, revendiquant la mort de 22 militants armés et assurant avoir évité tout dommage aux civils.  La mission des Nations unies en Afghanistan a confirmé la mort d’au moins dix civils, principalement des enfants, ainsi que neuf blessés.  La précision proclamée par ceux qui ordonnent une attaque doit donc être confrontée aux conséquences constatées sur le terrain.

La question stratégique est de savoir si ces opérations rendent le Pakistan plus sûr. Un résultat militaire immédiat peut coexister avec une dégradation politique : de nouveaux deuils, une hostilité plus profonde et une coopération plus difficile entre les deux gouvernements.

Deux mouvements, des intérêts différents

Islamabad accuse Kaboul de protéger les groupes responsables des attentats au Pakistan. Le gouvernement taliban rejette cette accusation et considère l’activité des groupes armés comme un problème intérieur de son voisin. Les talibans pakistanais constituent une organisation distincte de celle des talibans qui gouvernent l’Afghanistan, bien que les deux aient tissé des liens pendant les années de guerre. 

Cette distinction concerne aussi le commandement. Les affinités idéologiques, les relations personnelles et la solidarité entre combattants ne démontrent pas automatiquement que Kaboul ordonne chaque attentat. Dans le même temps, la séparation organisationnelle ne supprime pas la responsabilité d’empêcher qu’un territoire soit utilisé pour attaquer un autre pays. Il faut établir où s’arrête l’incapacité de contrôle et où commencent la tolérance ou le soutien.

En 2021, le Pakistan avait accueilli favorablement le retour des talibans au pouvoir.  L’évolution ultérieure montre la limite de cette attente : un interlocuteur politiquement proche conserve ses propres intérêts. Pour Kaboul, accéder aux demandes d’Islamabad peut ouvrir des divisions internes et fragiliser des relations établies. Pour Islamabad, subir de nouveaux attentats entame sa crédibilité auprès de la population.

La puissance aérienne ne résout pas la question du contrôle du territoire

Le Pakistan peut exercer une pression au-delà de sa frontière par les bombardements. Leur efficacité dépend toutefois de la qualité du renseignement, de l’identification des cibles et de la capacité à vérifier les résultats. La destruction d’un dépôt, lorsqu’elle est confirmée, réduit les ressources disponibles ; elle laisse ouvertes les questions du recrutement, des financements et des réseaux de protection.

Les dommages causés aux civils pèsent aussi sur la sécurité future. Ils peuvent nourrir le ressentiment et rendre plus difficile la coopération des communautés. Une campagne visant une organisation armée doit donc également évaluer ses effets sur les conditions qui permettent à cette organisation de se reconstituer.

Pour les talibans afghans, subir des attaques sans répondre peut apparaître comme un renoncement à la souveraineté. La tentation des représailles grandit, même lorsqu’un conflit plus large serait coûteux sur les plans économique et militaire. Une séquence se met ainsi en place dans laquelle chaque partie considère sa propre action comme défensive et celle de l’autre comme une preuve d’agression.

Le risque est celui d’une guerre intermittente : bombardements, affrontements frontaliers, trêves fragiles et nouvelles accusations. Cette dynamique peut durer longtemps sans produire d’accord sur les groupes armés qui ont alimenté la crise.

La frontière est aussi un levier économique

Le coût de l’affrontement passe par les transports, les marchés et les approvisionnements. Dans son rapport portant sur mars 2026, la Banque mondiale enregistrait des exportations afghanes tombées à 78 millions de dollars, soit environ 22 % de moins que l’année précédente. Cette contraction était liée aux perturbations des liaisons avec le Pakistan et au conflit au Moyen-Orient. Le recours à des itinéraires alternatifs entraînait des délais plus longs et des coûts plus élevés. 

De nouvelles restrictions pourraient pénaliser les produits périssables, rendre les livraisons moins prévisibles et augmenter les prix des importations. La capacité à changer d’itinéraire dépend de ressources dont les petits commerçants et les familles disposent en quantité limitée.

Le Pakistan supporte lui aussi des coûts : pertes commerciales, hausse des dépenses de sécurité et incertitude pour les activités frontalières. Le contrôle des points de passage peut constituer un moyen de pression dans les négociations, mais des fermetures prolongées peuvent inciter les opérateurs afghans à chercher d’autres liaisons. L’avantage immédiat risque ainsi d’éroder une partie de l’influence économique future.

La médiation doit produire des résultats vérifiables

La Chine a déjà offert un cadre de dialogue : le communiqué conjoint avec le Pakistan du 26 mai évoquait les discussions entre les trois parties tenues à Urumqi en avril.  Cet engagement peut aussi être interprété sous l’angle géoéconomique : une frontière instable accroît l’incertitude concernant les liaisons, les investissements et la coopération régionale.

Une trêve peut arrêter les attaques, mais sa durée dépend d’engagements vérifiables. Des canaux sont nécessaires pour échanger des éléments sur les groupes armés, vérifier les accusations et gérer les incidents avant qu’ils ne deviennent un prétexte à de nouvelles opérations. La protection des civils doit entrer dans l’évaluation concrète des résultats.

Trois scénarios se dessinent. Une détente négociée pourrait réduire les affrontements et rouvrir un espace aux échanges. Une campagne intermittente maintiendrait la pression sur Kaboul, tout en laissant subsister la menace et en accumulant les coûts. Un conflit plus étendu pourrait aggraver les déplacements de population, les difficultés économiques et la fragmentation du contrôle territorial.

La sécurité pakistanaise et la souveraineté afghane auront davantage de chances d’être protégées par des accords qui limitent réellement l’activité des groupes armés. Si le résultat reste mesuré uniquement à l’aune des destructions revendiquées, chaque bombardement risque de préparer le suivant.


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gagliano

Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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