PORTRAIT – Robert Kaplan : Le reporter qui a fait de la tragédie une méthode pour lire le monde

Par La Rédaction
Interrogé en avril 2026 sur l’avenir de la guerre en Ukraine, Robert Kaplan n’a pas hésité une seconde : ce conflit, dit-il, dure déjà aussi longtemps que la Première Guerre mondiale, et comme elle, il pourrait bien emporter avec lui un empire tout entier, précipitant la Russie de Vladimir Poutine vers une lente déflagration comparable à celle de l’ex-Yougoslavie. Quant à Taïwan, prévient-il dans la foulée, le vrai danger n’est pas l’invasion elle-même mais l’erreur de calcul, cette même erreur que commit l’Allemagne en 1914 en pariant que l’Angleterre resterait spectatrice du sort de la Belgique. Peu d’observateurs contemporains savent, comme Robert Kaplan, faire dialoguer avec autant d’aisance les tranchées de la Somme, les collines afghanes et les eaux disputées de la mer de Chine méridionale. Journaliste de terrain devenu l’un des géopolitologues américains les plus respectés, Kaplan a bâti toute une œuvre sur une conviction dérangeante : la politique internationale n’est pas un problème que la raison finira par résoudre, elle est une tragédie que l’on ne peut, au mieux, qu’apprendre à gérer.
Du bord de mer à Far Rockaway aux tranchées des Balkans : la formation d’un reporter du tragique
Robert Kaplan naît en 1952 à Far Rockaway, quartier populaire du Queens à New York, fils d’un chauffeur de camion pour le New York Daily News qui lui transmet, malgré des moyens modestes, une passion précoce pour l’Histoire. Boursier grâce à la natation à l’université du Connecticut, où il obtient une licence d’anglais en 1973, rien ne semblait le destiner à devenir l’un des grands déchiffreurs géopolitiques de sa génération. Faute de débouchés professionnels à sa sortie d’université, le jeune homme part s’installer en Israël et rejoint l’armée israélienne, expérience fondatrice qui le plonge très tôt dans la réalité crue des conflits du Proche-Orient, loin des salles de cours et des théories abstraites des relations internationales.
C’est cette même soif de terrain qui va faire de lui, pendant plus de trois décennies, l’un des correspondants étrangers les plus courageux de la presse américaine, sillonnant à pied, selon sa propre méthode revendiquée, les zones les plus reculées et les plus dangereuses de la planète pour le compte du magazine The Atlantic. De la guerre civile libanaise aux famines de la Corne de l’Afrique, des maquis afghans aux poudrières balkaniques, Kaplan bâtit peu à peu une œuvre journalistique et littéraire qui refuse systématiquement de séparer le récit de voyage de l’analyse stratégique. Son ouvrage consacré aux fantômes des Balkans, publié en 1993 au moment même où l’administration Clinton hésitait sur une intervention en Bosnie, aurait, selon plusieurs témoignages de l’époque, contribué à nourrir la prudence du président américain, preuve précoce de l’influence considérable que peut exercer un récit de terrain suffisamment dense sur la décision politique au sommet.
Cette méthode sui generis, mêlant reportage au long cours, lecture des classiques de la géopolitique et fréquentation directe des cercles militaires et diplomatiques, vaut à Kaplan une trajectoire institutionnelle peu commune pour un journaliste sans doctorat : membre du Conseil de politique de défense du Pentagone, professeur invité à l’Académie navale d’Annapolis, conseiller de plusieurs administrations américaines successives. C’est cette double légitimité, celle du témoin oculaire et celle de l’analyste consulté par les décideurs, qui donne à son œuvre son autorité si particulière.
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La revanche de la géographie et l’esprit tragique : une philosophie du réalisme assumé
En 1994, un article retentissant intitulé la venue de l’anarchie fait scandale dans les cercles diplomatiques américains en décrivant, à partir de son expérience de terrain en Afrique de l’Ouest, un futur fait de raréfaction des ressources, d’effondrement environnemental et de dissolution des États, à rebours de l’optimisme triomphant de l’après-guerre froide. Ce texte, souvent cité comme l’un des plus influents de la décennie sur la politique étrangère américaine, inaugure une méthode que Kaplan ne cessera plus de raffiner : partir du terrain le plus concret, le plus physique, le plus âpre, pour en tirer des lois générales sur le devenir des nations.
C’est cependant avec son ouvrage majeur consacré à la revanche de la géographie, publié en 2012, que Kaplan livre la synthèse la plus aboutie de sa pensée. À rebours des thèses alors dominantes sur un monde prétendument aplati par la mondialisation et les nouvelles technologies de communication, Kaplan y ressuscite avec vigueur les classiques trop oubliés de la géopolitique anglo-saxonne, Halford Mackinder, Alfred Mahan, Nicholas Spykman, pour rappeler une évidence que l’euphorie post-1989 avait fini par occulter : la géographie physique continue de peser, plus lourdement que n’importe quelle idéologie ou n’importe quel traité, sur le destin stratégique des nations. Un pays enclavé, une chaîne de montagnes infranchissables, un détroit stratégique convoité ne disparaissent jamais sous prétexte que les hommes ont inventé l’avion ou l’internet.
Cette conviction trouve son aboutissement philosophique le plus abouti dans l’esprit tragique, ouvrage paru en 2023, où Kaplan affirme sans détour que l’essence même de la géopolitique est tragique : gouverner, en matière de politique étrangère, ne consiste jamais à choisir entre le bien et le mal, mais bien souvent entre deux maux, dont l’un est simplement moins funeste que l’autre. Cette philosophie du choix tragique, qui doit beaucoup à sa lecture assidue de Thucydide et des historiens grecs classiques, place Kaplan dans la filiation directe des grands réalistes du vingtième siècle, tout en le distinguant nettement des néoconservateurs américains dont il partagea pourtant un temps certains engagements, notamment son soutien initial à l’intervention en Irak, sur lequel il reviendra ensuite avec une autocritique peu commune chez un intellectuel de sa stature, reconnaissant avoir sous-estimé la profondeur des fractures ethniques et confessionnelles que la géographie humaine de la Mésopotamie rendait pourtant prévisibles.
Ukraine, Taïwan, Trump : le monde en crise permanente que Kaplan décrypte en 2026
Dans un entretien accordé en avril 2026 à l’Irregular Warfare Initiative, Kaplan applique cette même grille de lecture tragique et géographique aux crises les plus brûlantes du moment. Interrogé sur l’avenir du conflit ukrainien, désormais enlisé dans une guerre de position aussi longue que ne le fut la Première Guerre mondiale, il n’hésite pas à établir le parallèle : tout comme le conflit de 1914 à 1918 avait fini par emporter les dynasties des Habsbourg, des Hohenzollern et des Ottomans, la guerre en Ukraine pourrait, selon lui, précipiter à terme la Russie poutinienne vers une forme de dislocation impériale comparable à celle qu’a connue l’ex-Yougoslavie, Moscou perdant peu à peu sa capacité à projeter sa puissance dans le Caucase, en Asie centrale, en Sibérie et dans l’Extrême-Orient russe, avant, espère-t-il, une régénération ultérieure que l’Histoire longue de la Russie rend selon lui toujours possible.
Sur Taïwan, Kaplan affine son diagnostic avec la même prudence historique : il se garde de tout triomphalisme sur un possible apaisement sino-américain qui pourrait résulter d’un sommet entre Washington et Pékin, rappelant que l’une des causes profondes de la Première Guerre mondiale résidait précisément dans la conviction erronée de l’Allemagne impériale que l’Angleterre n’interviendrait pas pour défendre la Belgique et la France. Le même type de mésestimation, avertit-il, pourrait aujourd’hui conduire Pékin à sous-évaluer la détermination américaine à intervenir en cas d’agression contre l’île, avec des conséquences potentiellement aussi dévastatrices que celles de 1914. Ce précédent historique, loin d’être un simple ornement rhétorique, structure toute la méthode kaplanienne : les grandes catastrophes géopolitiques naissent moins de la malveillance délibérée que de l’erreur de perception sur les intentions réelles de l’adversaire.
Cette lecture tragique du monde contemporain infuse également son dernier ouvrage, une terre dévastée, un monde en crise permanente, paru début 2025, où Kaplan refuse aussi bien le catastrophisme absolu que l’optimisme naïf pour décrire un monde qui n’est ni totalement anarchique ni durablement pacifié, mais installé dans une instabilité chronique et généralisée. La présidence erratique et volontiers imprévisible de Donald Trump, entre la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro début janvier 2026, les pressions exercées sur le Groenland, les frappes contre l’Iran et les tractations commerciales tous azimuts avec la Chine, illustre à merveille, aux yeux de Kaplan, cette nouvelle normalité géopolitique où l’absence de doctrine cohérente devient elle-même une source structurelle d’incertitude stratégique pour alliés et adversaires confondus.
Accepter la tragédie plutôt que la nier
Robert Kaplan n’a jamais prétendu détenir de solution miracle aux tourments du monde, et c’est précisément ce refus de tout systématisme idéologique qui fait sa force durable. Sa méthode, forgée sur le terrain plutôt que dans les bibliothèques universitaires, repose sur une conviction simple mais rarement assumée avec autant de constance : la géographie, l’Histoire longue et la nature humaine continuent de peser sur le destin des nations bien plus lourdement que les meilleures intentions ou les théories les plus séduisantes.
À l’heure où la guerre en Ukraine s’étire selon un rythme qui rappelle les grands conflits impériaux du siècle passé, où la moindre mésestimation sur Taïwan pourrait rejouer le scénario de 1914, et où l’imprévisibilité américaine devient elle-même une variable géopolitique à part entière, la leçon la plus précieuse de Kaplan tient en une formule qu’il ne cesse de décliner d’un livre à l’autre : ce n’est pas en niant la possibilité de la tragédie qu’on l’évite, mais en apprenant à la reconnaître suffisamment tôt pour choisir, entre deux maux possibles, celui qui préserve le plus de vies et le plus d’avenir.
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