DÉFENSE – Le réarmement européen et la nouvelle finance de la guerre

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Quand la sécurité devient une rente
Le réarmement européen est présenté comme une nécessité historique, presque comme un devoir moral. La Russie, l’Ukraine, l’incertitude américaine, la fragilité de l’Alliance atlantique, le retour de la guerre conventionnelle sur le continent : tout est convoqué pour expliquer pourquoi les États européens doivent augmenter leurs dépenses militaires. Mais derrière ce récit se trouve un autre mouvement, moins affiché et beaucoup plus concret : la transformation de la peur en produit financier.
La guerre n’est plus seulement le terrain des états-majors, des ministères de la Défense et des industries d’armement. Elle est devenue un marché. BlackRock a lancé en mai 2025 un fonds coté consacré à la défense européenne, conçu pour suivre la performance des sociétés qui bénéficient de la nouvelle course au réarmement. Le même gestionnaire indique comme date de lancement du fonds le 23 mai 2025 et le rattache à un indice européen ciblé sur la défense.
Il ne s’agit pas d’un épisode isolé. BNP Paribas a annoncé en 2026 avoir accéléré son soutien au secteur de la défense avec 6,5 milliards d’euros supplémentaires en investissements et 2 milliards en financements. Dans le même temps, la banque française a revu sa politique sur les armes dites controversées, en l’adaptant au nouveau climat politique et industriel européen.
L’argent public entre, le profit privé sort
C’est là que se trouve le point politique. Le réarmement européen est payé par les États, donc par les contribuables. Mais le rendement est capté par les banques, les fonds, les gestionnaires d’actifs, les grands groupes industriels et les intermédiaires financiers. La sécurité devient ainsi un circuit : le budget public s’endette, l’industrie privée reçoit des commandes, la finance transforme ces flux futurs en instruments d’investissement, et l’opinion publique est invitée à considérer tout cela comme du patriotisme.
Le cas de BPCE est exemplaire. Le groupe bancaire français a émis en 2025 une obligation de 750 millions d’euros consacrée au secteur de la défense, avec une demande atteignant 2,8 milliards, soit presque quatre fois le montant proposé. Les recettes sont destinées au financement ou au refinancement d’activités dans le secteur militaire.
La leçon est simple : le réarmement ne mobilise pas seulement les usines et les arsenaux. Il mobilise aussi les marchés. Chaque promesse d’augmentation des dépenses militaires devient une garantie implicite pour les investisseurs. Chaque plan pluriannuel de défense devient une prévision de recettes. Chaque alerte sur la menace russe devient un levier pour convaincre les parlements et les citoyens d’accepter des coupes ailleurs.
C’est pourquoi la question n’est pas de savoir si l’Europe doit se défendre. La question est de savoir qui dirige le processus, qui le finance, qui en profite et qui paie l’addition.
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Le Luxembourg comme laboratoire
Le Luxembourg, qui dans l’imaginaire collectif reste le petit État de la finance, des sociétés de gestion et de la discrétion bancaire, entre dans cette partie avec un rôle beaucoup plus large que ne le suggèrent ses dimensions. Yuriko Backes réunit trois portefeuilles : Défense, Mobilité et Travaux publics, Égalité de genre et Diversité. Le gouvernement luxembourgeois confirme officiellement cette concentration de compétences.
Son affirmation selon laquelle l’Europe ne peut plus attendre des Américains qu’ils résolvent à sa place le problème de la défense saisit une vérité réelle : l’ancien équilibre, dans lequel Washington garantissait la sécurité tandis que les Européens dépensaient relativement peu, ne tient plus. Mais la manière dont cette vérité est traduite est décisive. Si l’autonomie stratégique signifie une capacité politique, industrielle et diplomatique d’agir pour réduire la dépendance envers les États-Unis, alors il s’agit d’une perspective sérieuse. Si, au contraire, elle signifie transformer l’Europe en nouvel espace de rente militaire, nous sommes face à une dangereuse équivoque.
La nouvelle Banque pour la défense, la sécurité et la résilience doit elle aussi être lue dans ce cadre. Lors du sommet de l’Alliance atlantique à Ankara, neuf pays, dont le Canada, la Belgique, la Grèce, la Lettonie, le Luxembourg, la Roumanie, la Turquie et l’Ukraine, ont rejoint l’initiative. Selon Reuters, la banque devrait avoir son siège au Canada et viser à lever jusqu’à 100 milliards de livres sterling afin d’offrir des financements avantageux et des garanties aux projets de défense.
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L’évaluation militaire
Du point de vue militaire, le réarmement européen naît d’une faiblesse réelle. Les stocks sont insuffisants, la production de munitions est lente, de nombreuses forces armées ont été réduites pendant des décennies, la mobilité militaire reste fragile, les infrastructures ne sont pas toujours prêtes à soutenir un conflit de haute intensité. La Banque européenne d’investissement a elle aussi élargi son soutien à l’industrie de la défense, en triplant à 3 milliards d’euros les disponibilités pour les prêts et garanties intermédiaires et en signant un premier accord avec Deutsche Bank afin de favoriser un milliard d’euros de financements destinés à la recherche militaire et aux infrastructures liées à la sécurité.
Le problème est que l’Europe risque de confondre préparation militaire et achat compulsif de systèmes d’armes. Se défendre ne signifie pas seulement dépenser davantage. Cela signifie savoir contre qui, avec quels moyens, selon quelle doctrine, avec quelle autonomie industrielle, avec quelle chaîne de commandement. Sans stratégie commune, le réarmement devient une somme de commandes nationales, de rivalités industrielles et de dépendances technologiques. Dans ce cas, ce n’est pas une défense européenne qui naît, mais un grand marché européen de la défense.
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L’évaluation géopolitique et géoéconomique
Le paradoxe est évident. L’Europe affirme vouloir devenir autonome par rapport aux États-Unis, mais une grande partie de la nouvelle architecture du réarmement continue de favoriser aussi l’industrie et la finance américaines. Warburg Pincus, grande société américaine d’investissement, a créé une plateforme européenne pour les investissements dans la défense, la sécurité et la résilience stratégique, avec MEAG, gestionnaire d’actifs lié au groupe Munich Re.
Deutsche Bank, de son côté, a constitué un groupe consacré à la défense et aux infrastructures connexes, composé d’environ quarante banquiers, selon la presse financière internationale.
La géoéconomie du réarmement est donc claire : l’argent européen finance l’expansion d’un secteur dans lequel les États-Unis conservent un avantage décisif en matière de technologie, de systèmes d’armes, de renseignement, de logistique et de marchés financiers. L’Europe parle de souveraineté, mais achète souvent de la dépendance. Elle parle d’autonomie, mais évolue dans des circuits financiers et militaires encore fortement atlantiques.
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Le prix social de la nouvelle économie militaire
La question finale est la plus simple et la plus dérangeante : d’où viendra l’argent ? Si les budgets publics doivent soutenir davantage de défense, davantage d’intérêts sur la dette, davantage d’aides militaires, davantage d’infrastructures stratégiques, quelque chose devra être sacrifié. Santé, école, retraites, transports, politiques sociales : l’État social européen risque de devenir la victime silencieuse de la nouvelle économie militaire.
Le réarmement est vendu comme de la croissance, mais toute croissance ne se vaut pas. Une société qui investit dans la production de missiles, de drones, de munitions et de systèmes de surveillance peut augmenter son produit intérieur brut, mais pas nécessairement sa sécurité humaine. Elle peut enrichir les actionnaires et les intermédiaires, mais appauvrir les citoyens. Elle peut créer des emplois industriels, mais aussi construire une économie dépendante de la permanence de la menace.
La guerre, lorsqu’elle devient un modèle économique, n’a aucun intérêt à la paix. Elle a intérêt à la tension permanente, à l’urgence continue, à la peur administrée. Et c’est là que l’Europe devrait s’arrêter pour réfléchir. Car un continent qui a construit son identité sur le dépassement de la guerre risque maintenant de transformer la guerre en nouveau moteur financier.
Le résultat est une contradiction historique : des citoyens invités à accepter des sacrifices au nom de la sécurité, tandis que les banques et les fonds transforment cette même sécurité en dividendes. Ce n’est pas de l’autonomie stratégique. C’est la privatisation du danger. Et lorsque le danger devient une source de rendement, quelqu’un aura toujours intérêt à ce qu’il ne prenne jamais fin.
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