RECENSION – Voyage insolite au cœur de l’Asie

Par Jean Daspry, Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Le diplomate offre à la raillerie une cible privilégiée » (François Seydoux, 1980).
Aujourd’hui encore, le métier de diplomate intrigue, suscite de l’admiration, parfois de l’envie, charriant son lot de railleries et de fantasmes. À l’évocation de ce monde feutré, les images s’empilent : le cynisme de Talleyrand, la figure du marquis de Norpois finement décrite par Marcel Proust, la tasse de thé dans les salons dorés raillée par Georges Pompidou, l’art de l’esquive. Ou encore, son « langage » brocardé dans la Bande Dessinée Quai d’Orsay1 qui a connu un franc succès quand elle fut portée à l’écran2. Mais, quoi de mieux que de se tourner vers un diplomate pour mieux appréhender toutes les facettes de son métier ? Nous en avons un exemple avec le récit exhaustif (presque quatre cents pages denses) que dresse le diplomate, Jean-Yves Defay du parcours asiatique varié de sa Carrière3. Notons que l’homme est passé par le journalisme et l’enseignement avant d’entrer dans la diplomatie et qu’il est marié à une « diplomate-professeur », À l’évidence, ce haut fonctionnaire retraité atypique, qui n’en est pas à son coup d’essai littéraire4, possède différentes cordes à son arc, celle d’un diplomate écrivain, celle d’un diplomate voyageur, celle d’un diplomate photographe et celle, aussi importante que les précédentes, d’un diplomate famille.
Un diplomate écrivain
« Je me suis toujours faufilé entre des écrivains qui me prenaient pour un diplomate et des diplomates qui me prenaient pour un écrivain » (Paul Morand, 1929).
Même si on ne peut le classer à proprement parler dans la catégorie des diplomates écrivains (Paul Claudel, Paul Morand, Jean Giraudoux, Saint-John Perse, alias Alexis Leger, Romain Gary…)5, Jean-Yves Defay est un diplomate qui a de réels talents d’écrivain. Il suffit pour s’en convaincre de prendre connaissance de l’ouvrage qu’il vient de consacrer à ses séjours en Asie mais aussi à l’administration centrale en charge de quelques pays de la zone dont le Vietnam. La plume est toujours alerte, mordante parfois, humoristique souvent. Elle nous décrit avec brio l’envers du décor de la diplomatie au quotidien loin des ors de la République. Une diplomatie à hauteur d’homme. Celle que contribuent à façonner, toujours dans l’ombre et rarement dans la lumière, des centaines d’hommes et de femmes qui représentent la France à l’étranger mais aussi à Paris dans le prestigieux site du Quai d’Orsay. Jean-Yves Defay nous aide utilement à décrypter le fonctionnement de la machine diplomatique dans ses moindres détails avec ses grandeurs et ses servitudes. À titre d’exemple, les descriptions du comportement peu glorieux de certains de nos hommes politiques – en activité ou en retraite – sont criantes de vérité ! On comprend qu’il s’agit de vécu et non d’imaginaire.
S’il fallait émettre une critique de ce récit, c’est celle de l’absence fréquente de datation des évènements internationaux – dont il a été l’acteur ou le spectateur – que l’auteur décrit par ailleurs avec moultes détails des plus intéressants.
Un diplomate voyageur
« Le Quai d’Orsay m’apparut donc comme un quai d’embarquement, ou une agence Cook gratuite, avec des facilités spéciales » (Comte de Saint-Aulaire, 1954)
S’il y a bien un mot qui caractérise le métier diplomatique, c’est bien celui de voyage. Comme le souligne justement, Jean-Paul Garnier : « La première année on s’installe, la deuxième on fait connaissance, la troisième on s’en va »6. Au sein de la cohorte diplomatique, l’on peut schématiquement distinguer deux catégories : ceux ou celles qui, une fois installé ( e ) s dans leur pays de résidence, n’ont qu’une envie, celle de se poser pour y vivre une vie paisible rythmée par les obligations sociales, d’une part et, ceux ou celles qui ont la bougeotte et désirent mieux connaître leur pays d’accueil en le parcourant dans toutes ses dimensions, d’autre part. Jean-Yves Defay fait, à l’évidence, partie de la seconde, celle des curieux au sens du noble du terme, celle des observateurs avides de comprendre un pays, une histoire, une géographie, une civilisation, des hommes et des femmes, des us et coutumes à mille lieues des nôtres. Dans cet ordre d’idées, il nous livre quelques descriptions hautes en couleur, celles qui proviennent de ses yeux et de son appareil photo argentique. À maints, égards, l’ouvrage de notre diplomate globe-trotter, notre diplomate Rouletabille pourrait s’apparenter à un guide touristique haut de gamme pour voyageurs non pressés et soucieux de connaître, comprendre, découvrir le monde.
S’il fallait émettre une critique de ce récit, c’est celle d’une inflation de descriptions trop détaillées, de notre modeste point de vue de sédentaire- des voyages de notre diplomate qui peuvent contribuer, parfois, à perdre le fil d’un récit passionnant à maints égards
Un diplomate photographe
« La diplomatie est une technique de l’observation » (Philippe Amiguet, 1963).
Parmi les trois fonctions classiques que l’on attribue au diplomate – informer, négocier, représenter – la première est fondamentale. Elle fait appel au don d’observation de l’homme et de la femme diplomate. La diplomatie, c’est avant tout, voir avec ses deux yeux pour mieux informer ses autorités de tutelle sur les tendances lourdes d’évolution d’un pays, d’une société. Par maints égards, le travail diplomatique ne s’apparente-t-il pas au travail d’un photographe professionnel qui utilise son objectif normal, son grand angle, son téléobjectif pour mieux rendre compte du réel – et non du fantasmé – en jouant sur ses différentes focales. Tel est le cas de Jean-Yves Defay qui regarde, observe, scrute le monde qui l’entoure avec ses yeux et son objectif pour notre plus grand bonheur ! Ce faisant, ne se situe-t-il pas la lignée d’une tradition – aux effectifs réduits mais réels – de diplomates photographes ? Nous pensons, en premier lieu, au Consul en Chine, Auguste François qui nous a laissés une collection impressionnante de superbes photos en noir et blanc regroupées dans un ouvrage précieux pour comprendre la Chine au tournant des XIXe et XXe siècles7. Ce personnage haut en couleurs (1857-1935), qui fut consul en poste à Yunnanfou à partir de 1900, ne se contenta pas d’écrire ses souvenirs, mais prit de nombreuses photos publiées dans son album.
S’il fallait émettre une critique de ce récit, c’est celle de l’absence de superbes photos prises par Jean-Yves Defay dans toutes ses pérégrinations et qui lui ont valu diverses récompenses qu’il évoque dans un chapitre spécifique intitulé « Vos photos aiment la Chine ».
Un diplomate famille
« Or, la « Carrière » diplomatique, qu’est-elle autre chose qu’une perpétuelle condamnation à l’exil ? Un diplomate est un errant, un nomade, un cosmopolite : quant à l’intimité du foyer et du cœur, il se débrouille comme il peut ». (Gabriel Hanotaux, 1947).
Fait inhabituel dans les mémoires de diplomates – hormis les relations épisodiques de leur épouse8-, la référence à leur famille expatriée comme eux avec tous les avantages et les inconvénients de pareille exode régulier est souvent inexistante, sauf de manière anecdotique. Avec ce récit de Jean-Yves Defay, nous nous situons à l’opposé de cette tradition. Le texte est émaillé soit de références multiples aux aventures souvent cocasses de sa famille, son épouse, Marie-Noëlle et ses deux filles soit de chapitres spécifiques consacrés exclusivement à ses proches. Une fois de plus, et ceci mérite d’être signalé, nous nous situons au cœur de la diplomatie à hauteur d’homme et de femme et d’enfants qui explique bien des choses que certains historiens bien intentionnés ont tendance à minorer ou à ignorer. Notre diplomate nous relate par le menu les tourments, les peurs, les élans, les coups de cœur de ses deux petites femmes qui le suivront dans tout son exercice de nomadisme diplomatique avant de prendre leur envol dans la vie munies de ce précieux viatique. Les descriptions de l’auteur, au grand cœur (toujours) et au cœur d’artichaut (parfois), sont souvent touchantes, émouvantes à tel point que le lecteur ne saurait y rester insensible tellement cela respire le vrai. Elles confèrent à son récit une forte dimension humaine.
S’il fallait émettre une critique de ce récit, c’est celle des allers et retours, trop fréquents de notre modeste point de vue de solitaire, entre les méandres de la Carrière stricto sensu et les aléas d’une vie de famille en perpétuel déplacement aux quatre coins de la planète9.
À la recherche de l’Asie peu connue !
« Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux » (Marcel Proust).
Ce jugement de l’auteur de La Recherche du temps perdu s’applique parfaitement à Jean-Yves Defay. Ce dernier, qui voit ce qu’il voit et dit ce qu’il voit, le fait par le truchement d’une belle plume mais aussi d’un appareil photographique de professionnel. Nous sommes loin des envolées lyrico-géopolitiques à vous couper le souffle de certains diplomates et autres Ambassadeurs (in) dignitaires de France et de Navarre qui pérorent à jet continu sur les plateaux de télévision des chaînes d’information en continue10. Jean-Yves Defay, diplomate non-conformiste à bien des égards, ne fait partie d’aucune coterie, d’aucune chapelle – et elles sont aussi nombreuses qu’efficaces dans notre Douce France – qui attirent sur vous les projecteurs de la bienpensance germanopratine et des médias moutonniers. C’est pourquoi, il nous a paru aussi juste qu’équitable de lui rendre justice à travers cette modeste recension de son livre de souvenirs paru chez L’Harmattan dans l’indifférence générale. Il le vaut bien. Il va de soi mais cela va mieux en le disant que nous conseillons la lecture de cet ouvrage à tous ceux qui sont désireux de connaître par le menu la diversité de notre monde en les invitant à ce voyage insolite au cœur de l’Asie.
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
Notes
- Antonin Baudry/Christophe Blain, Quai d’Orsay. Chroniques diplomatiques, (Deux albums), Dargaud, 2010, 2011. ↩
- Quai d’Orsay, film réalisé par Bertrand Tavernier, avec Thierry Lhermitte et Raphaël Personnaz, 2012. ↩
- Jean-Yves Defay, L’Asie de loin, l’Asie de près, en famille, Graveurs de Mémoire, L’Harmattan, 2026. ↩
- Voir à cet égard la liste bien fournie des autres ouvrages de Jean-Yves Defay présentée dans la rubrique « Du même auteur ». ↩
- Laurence Badel/Gilles Ferragu/Stanislas Jeannesson/Renaud Meltz (sous la direction de), Écrivains et diplomates. L’invention d’une tradition XIXe -XXIe siècles, Armand Colin/Institut Français/Recherches, 2012. ↩
- Jean-Paul Garnier, Excellences et plumes blanches, Arthème Fayard, 1961. ↩
- Auguste François, L’œil du Consul Auguste François en Chine (1896-1904), éditions du Chêne, 1989. ↩
- Liliane Martialis-Thiollier, Une femme de diplomate, La Pensée universelle, 1976. ↩
- Régis et Simone de Belenet, Une famille française à Moscou 1982-1985, Feuillages, 2014. ↩
- Jean Daspry, Des Ambassadeurs des plateaux de télévision !, www.lediplomate.media , 28 juillet 2026. ↩
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