DÉCRYPTAGE – L’Ukraine face au risque d’un épuisement stratégique ?

DÉCRYPTAGE – L’Ukraine face au risque d’un épuisement stratégique ?

lediplomate.media — imprimé le 14/08/2026
L’Ukraine face au risque d’un épuisement stratégique
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Le Donbass sous une pression croissante

Après plus de quatre années de guerre, l’Ukraine traverse une phase où les difficultés militaires, démographiques et économiques commencent à se renforcer mutuellement. En juillet 2026, les forces russes auraient gagné environ 387 kilomètres carrés, principalement dans les régions de Donetsk, Zaporijjia, Kharkiv et Soumy, tandis que les reconquêtes ukrainiennes seraient restées nettement plus limitées. Ces chiffres ne décrivent pas à eux seuls l’issue de la guerre, mais ils confirment que l’initiative terrestre appartient actuellement à Moscou.

Dans le Donbass, la Russie ne semble plus rechercher une percée spectaculaire comparable aux offensives rapides imaginées au début du conflit. Elle poursuit une stratégie d’usure : pression simultanée sur plusieurs secteurs, bombardement des voies de ravitaillement, infiltration de petits groupes d’assaut et attaques répétées contre les positions les plus fragiles.

Sur l’axe Sloviansk-Kramatorsk, l’objectif pourrait être de créer une succession de menaces d’encerclement afin de contraindre les Ukrainiens à abandonner progressivement leurs lignes défensives. Le véritable danger pour Kiev n’est donc pas nécessairement l’effondrement soudain du front, mais sa désagrégation progressive sous l’effet du manque d’hommes, de munitions et de réserves entraînées.

La crise des effectifs

La principale faiblesse ukrainienne demeure humaine. Les pertes accumulées, l’émigration d’une partie de la population, les difficultés de mobilisation et la réduction du temps de formation produisent une armée dans laquelle les unités expérimentées doivent être continuellement reconstituées.

Même lorsque les armes occidentales arrivent, elles ne remplacent ni l’infanterie capable de tenir le terrain ni les cadres intermédiaires nécessaires pour commander les nouvelles recrues. La Russie subit elle aussi des pertes considérables, mais sa supériorité démographique et industrielle lui permet, pour l’instant, de soutenir plus longtemps une guerre d’attrition.

Moscou cherche précisément à transformer cette différence quantitative en avantage stratégique. Chaque kilomètre conquis compte moins que les forces ukrainiennes consommées pour le défendre. Dans cette logique, le temps devient une arme russe, à condition que le Kremlin conserve la stabilité intérieure, les revenus nécessaires et une production militaire suffisante.

Odessa, poumon économique sous menace

Le second front décisif n’est pas terrestre, mais maritime et économique. Odessa représente le principal débouché ukrainien vers la mer Noire. Ses ports assurent l’exportation des céréales, l’entrée de certaines marchandises et une part essentielle des recettes en devises.

La Russie n’a pas besoin d’occuper physiquement Odessa pour réduire son utilité. Les frappes contre les terminaux, les entrepôts, les voies ferrées et les navires commerciaux peuvent produire un blocus indirect. Il suffit que le risque devienne trop élevé pour que les armateurs hésitent et que les compagnies d’assurance augmentent leurs tarifs ou refusent de couvrir les traversées.

Les itinéraires terrestres vers la Roumanie et la Pologne offrent une solution partielle, mais ne peuvent absorber les volumes normalement transportés par voie maritime. Ils sont plus coûteux, plus lents et soumis aux limites du réseau ferroviaire, aux différences d’écartement des voies et aux capacités des postes frontaliers.

L’isolement d’Odessa aurait donc un effet bien plus large que la perte d’une infrastructure portuaire. Il réduirait les exportations, aggraverait le déficit commercial, accroîtrait la dépendance financière envers l’Union européenne et compromettrait la reconstruction future. La guerre contre les ports est ainsi une guerre contre la viabilité économique de l’État ukrainien.

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Défense aérienne et déséquilibre des coûts

Kiev réclame de nouvelles batteries Patriot et davantage de missiles intercepteurs. Ces systèmes peuvent protéger certaines zones contre les avions, les missiles de croisière et une partie des missiles balistiques. Ils ne constituent cependant pas une protection absolue, notamment face aux attaques combinant drones, leurres et missiles suivant des trajectoires différentes.

Le problème est également économique. Un drone relativement peu coûteux peut obliger l’Ukraine à employer un intercepteur valant plusieurs millions. Moscou cherche ainsi à saturer les défenses, à révéler leur position et à épuiser les stocks occidentaux. La protection de Kiev, d’Odessa, des centrales électriques et du front exige des moyens que l’Ukraine ne possède pas en quantité suffisante.

Il serait toutefois excessif d’affirmer que les missiles russes les plus rapides sont, par définition, impossibles à intercepter. L’efficacité dépend du type de projectile, de sa trajectoire, de l’alerte disponible et de la configuration des défenses. Le véritable problème n’est pas une impossibilité technique absolue, mais le nombre insuffisant de systèmes et le coût prohibitif d’une protection permanente.

Les attaques contre la Russie

Les frappes ukrainiennes contre les raffineries et les dépôts russes ont une valeur militaire, économique et psychologique. Elles obligent Moscou à disperser ses défenses, perturbent ponctuellement le raffinage et démontrent que la profondeur du territoire russe n’offre plus une sécurité totale.

Leur capacité à changer l’issue de la guerre demeure néanmoins incertaine. La Russie possède un vaste appareil énergétique, peut réparer certaines installations et dispose d’une profondeur industrielle sans équivalent ukrainien. Une campagne de bombardement ne devient stratégique que si elle produit des effets durables sur la logistique militaire, les revenus pétroliers ou la stabilité politique.

Frapper toujours plus loin pourrait également entraîner une intensification des représailles russes. Kiev cherche à augmenter le coût de la guerre pour Moscou, mais elle doit éviter que cette escalade ne provoque des destructions encore plus graves sur un territoire ukrainien déjà considérablement affaibli.

Le risque d’un effondrement cumulatif

L’Ukraine n’est pas nécessairement à la veille d’un effondrement total. Son armée conserve des capacités de résistance, développe rapidement ses drones et bénéficie encore du soutien financier, technique et militaire occidental. Mais la combinaison des difficultés devient dangereuse : recul territorial, pénurie de soldats, destruction énergétique, fragilisation d’Odessa, dépendance budgétaire et fatigue des alliés.

Une armée ne s’effondre pas seulement lorsque ses lignes sont percées. Elle peut perdre sa cohérence lorsque les renforts n’arrivent plus, que les voies logistiques sont coupées, que les soldats cessent de croire à la relève et que l’économie ne parvient plus à soutenir l’effort militaire.

Le choix occidental est donc désormais politique. Il faut soit fournir à Kiev les moyens nécessaires pour stabiliser durablement le front, soit rechercher une négociation avant que le rapport de forces ne se détériore davantage. Continuer avec des livraisons tardives et insuffisantes risque seulement de prolonger la guerre sans modifier son orientation.

La Russie parie sur l’épuisement de l’Ukraine et sur la lassitude de l’Europe. Kiev parie sur sa capacité à tenir jusqu’à ce que le coût devienne insupportable pour Moscou. Entre ces deux calculs, c’est l’existence économique, démographique et territoriale de l’Ukraine qui continue de se consumer.

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Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
 
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