RENSEIGNEMENT – Palantir, la France et la souveraineté numérique sous condition

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
L’État stratège face à son propre retard technologique
Il y a des défaites qui ne ressemblent pas à des défaites. Elles ne se signent pas dans un traité, ne se voient pas sur une carte, ne s’accompagnent d’aucune capitulation officielle. Elles se glissent dans un contrat, dans une licence logicielle, dans une dépendance technique présentée d’abord comme provisoire, puis renouvelée au nom de l’efficacité. L’affaire Palantir en France appartient à cette catégorie. Elle ne raconte pas l’effondrement d’un État, mais la vulnérabilité d’une puissance qui découvre, au cœur même de son appareil de sécurité, que la souveraineté proclamée ne suffit plus lorsque la souveraineté technologique manque.
La France n’est pas un pays quelconque dans ce domaine. Elle dispose de services de renseignement puissants, d’une industrie militaire solide, d’une doctrine historique d’autonomie stratégique, d’une dissuasion nucléaire indépendante, d’une culture d’État très forte. Et pourtant, après les attentats de 2015, elle a dû se tourner vers une entreprise américaine, Palantir, pour doter la DGSI d’un outil capable d’analyser de très grandes masses de données. C’est là que réside le paradoxe : l’un des États européens les plus attachés à son indépendance a accepté de confier une fonction essentielle de son renseignement intérieur à une plateforme conçue aux États-Unis, dans l’écosystème sécuritaire américain.
Il ne s’agit pas, du moins d’après les informations publiquement disponibles, d’un usage prouvé par la DGSE, le service extérieur français. Le cœur du dossier concerne la DGSI, c’est-à-dire le renseignement intérieur. Mais la question dépasse largement l’organigramme administratif. Elle touche à la nature même du pouvoir dans le monde contemporain. Car le pouvoir, aujourd’hui, ne consiste plus seulement à recueillir des informations. Il consiste à les relier, à les hiérarchiser, à les interpréter, à les transformer en décision. Celui qui fournit l’outil de lecture fournit aussi, en partie, la forme mentale de l’action.
La crise antiterroriste comme accélérateur de dépendance
Après les attentats de 2015, la France se trouve confrontée à une urgence absolue. Les services disposent de fichiers, d’archives, de rapports, de signaux faibles, de communications, de données judiciaires, policières et administratives. Mais l’abondance d’informations devient elle-même un problème. Trop de données dispersées peuvent produire une forme d’aveuglement. On sait beaucoup, mais on ne voit pas assez vite. On possède des fragments, mais pas toujours la carte d’ensemble.
C’est précisément dans cette faille que Palantir s’impose. Gotham, sa plateforme destinée aux services de sécurité, aux armées et aux agences de renseignement, permet d’agréger des données hétérogènes, de faire apparaître des liens, de représenter graphiquement des réseaux, de suivre des connexions entre individus, lieux, déplacements, événements et comportements. Pour un service antiterroriste soumis à une pression immense, ce type d’outil n’est pas un luxe. C’est un multiplicateur de puissance.
Le problème est que cette puissance vient de l’extérieur. La France ne s’est pas tournée vers Palantir parce qu’elle ignorait le risque. Elle l’a fait parce que l’alternative nationale ou européenne n’était pas prête. Le choix fut donc celui de l’efficacité immédiate contre l’autonomie différée. C’est un choix fréquent dans les crises : on accepte une dépendance stratégique pour résoudre une vulnérabilité opérationnelle plus urgente. Mais une dépendance née de l’urgence a souvent tendance à durer, parce qu’une fois l’outil installé, les procédures, les habitudes, les méthodes de travail et les formations s’organisent autour de lui.
La vraie souveraineté n’est pas seulement dans les serveurs
Le débat public se concentre souvent sur une question simple : où sont stockées les données ? Sont-elles en France ? Sont-elles protégées ? L’entreprise étrangère y a-t-elle accès ? Ces questions sont légitimes, mais elles ne suffisent pas. La souveraineté numérique ne se réduit pas au lieu physique des serveurs. Elle concerne aussi l’architecture logicielle, les algorithmes de corrélation, les interfaces, les formats, les dépendances de maintenance, les mises à jour, la capacité de contrôler le code et de comprendre réellement le fonctionnement du système.
C’est ici que le cas Palantir devient central. Même si les données restent sous contrôle français, l’outil qui les organise demeure étranger. Or, dans le renseignement moderne, organiser les données signifie déjà produire du sens. Un logiciel ne se contente pas d’afficher une réalité neutre. Il classe, relie, rend visible certaines relations et en rend d’autres moins évidentes. Il propose une manière de voir. Et dans les métiers de sécurité, la manière de voir influence la manière d’agir.
La France a donc conservé la matière première, mais elle a accepté, pendant une période, d’utiliser une grammaire opérationnelle venue d’ailleurs. Ce n’est pas une perte totale de souveraineté. C’est plus subtil, et peut-être plus inquiétant : une souveraineté conditionnée, encadrée, techniquement dépendante. L’État reste maître de ses décisions, mais une partie de son appareil de perception dépend d’une technologie étrangère.
Le soupçon permanent autour d’un outil indispensable
Le fait qu’un expert de la DGSE ait été chargé, selon les informations publiées, d’examiner le code de Palantir à la recherche d’éventuelles portes dérobées dit tout du malaise français. On adopte l’outil parce qu’il est nécessaire. On le vérifie parce qu’il est suspect. On l’utilise parce qu’il fonctionne. On s’en méfie parce qu’il vient d’un environnement stratégique allié, certes, mais non dépourvu d’intérêts propres.
Les États-Unis ne sont pas un adversaire de la France. Ils sont un allié. Mais l’alliance n’efface pas la rivalité économique, technologique et stratégique. Dans le domaine numérique, les grandes entreprises américaines ne sont pas de simples sociétés privées. Elles évoluent dans un espace où se croisent intérêts industriels, puissance financière, besoins militaires, renseignement, diplomatie et influence. Palantir, par son histoire, par ses liens avec l’univers sécuritaire américain, par son rôle dans les secteurs sensibles, incarne parfaitement cette zone grise entre entreprise et puissance.
C’est pourquoi l’affaire ne peut pas être réduite à une polémique anti-américaine. Le sujet est plus sérieux. Il concerne la capacité d’un État à disposer de ses propres instruments dans les domaines vitaux. Il ne s’agit pas de savoir si Palantir est efficace. Elle l’est, précisément. Il s’agit de savoir ce que signifie, pour une puissance comme la France, le fait de dépendre d’un outil étranger parce qu’elle n’a pas su, ou pas pu, construire à temps l’équivalent.
Le coût caché du retard industriel européen
La leçon économique est brutale. La souveraineté numérique ne se décrète pas dans les discours. Elle se prépare pendant des années, avec des investissements, des ingénieurs, des entreprises solides, des commandes publiques, des infrastructures de calcul, une culture de la donnée, des capacités de cybersécurité et une vision industrielle de long terme. Si ces conditions ne sont pas réunies, l’autonomie stratégique reste une formule élégante, mais fragile.
La France et l’Europe ont longtemps cru pouvoir séparer la puissance politique de la puissance numérique. Elles ont conservé des armées, des diplomaties, des administrations puissantes, mais ont laissé les grandes plateformes, les systèmes d’exploitation, les nuages informatiques, les outils d’analyse massive et l’intelligence artificielle se développer principalement ailleurs. Le résultat apparaît au moment de la crise : lorsqu’il faut agir vite, l’outil disponible est américain.
Cette dépendance n’est pas seulement financière. Elle est culturelle et opérationnelle. Lorsqu’un service travaille pendant des années avec une plateforme, il apprend à penser avec elle. Les agents sont formés sur cette interface. Les bases de données sont structurées pour elle. Les méthodes d’enquête s’adaptent à ses possibilités. Les équipes techniques apprennent à gérer ses contraintes. À ce stade, remplacer le fournisseur ne consiste plus à acheter un autre logiciel. Il faut déplacer tout un écosystème.
Voilà pourquoi les sorties de dépendance sont toujours plus longues que les entrées en dépendance. On adopte vite un outil efficace. On met des années à s’en libérer.
À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Pékin observe Téhéran : L’infiltration israélienne comme avertissement global
ChapsVision et le retour difficile vers l’autonomie
L’annonce du remplacement progressif de Palantir par ChapsVision et sa plateforme Argonos marque une volonté politique claire : reprendre la main. Elle s’inscrit dans une logique de souveraineté numérique française, mais aussi dans une prise de conscience européenne plus large. Les données sensibles, surtout lorsqu’elles touchent à la sécurité nationale, ne peuvent pas dépendre indéfiniment de technologies étrangères, même alliées.
Mais cette décision ne doit pas être lue comme une rupture instantanée. Elle ouvre une transition. Palantir ne disparaît pas du jour au lendemain, car la DGSI ne peut pas se permettre un vide capacitaire. Dans l’antiterrorisme, l’interruption d’un outil d’analyse peut avoir des conséquences immédiates. Il faut donc migrer, tester, former, sécuriser, comparer, corriger. La souveraineté retrouvée est un processus, non un communiqué.
La France se trouve ainsi devant une équation complexe. Elle doit sortir de la dépendance américaine sans affaiblir ses capacités opérationnelles. Elle doit soutenir une entreprise nationale sans céder au simple patriotisme industriel. Elle doit construire un outil souverain qui soit réellement efficace, car en matière de renseignement, la souveraineté ne vaut rien si elle se traduit par une baisse de performance. L’autonomie ne peut pas être seulement nationale. Elle doit être compétente.
La dimension militaire d’une affaire apparemment logicielle
Ce dossier est souvent présenté comme une affaire de données. Il est en réalité une affaire militaire au sens large. Dans les conflits contemporains, la supériorité dépend de la capacité à détecter plus vite, à relier plus finement, à anticiper plus précisément. Le renseignement n’est plus seulement humain ou technique. Il devient systémique. Il repose sur la fusion des informations, la vitesse de traitement et la capacité à identifier une menace avant qu’elle ne se manifeste.
Gotham offrait à la DGSI une capacité de ce type. C’est pourquoi son adoption fut compréhensible. Mais c’est aussi pourquoi elle fut sensible. Confier à un outil étranger une fonction aussi centrale revient à accepter une forme de dépendance au niveau de la chaîne de décision. Ce n’est pas l’étranger qui décide à la place de l’État. Mais l’État utilise un environnement étranger pour préparer sa décision.
Dans la guerre informationnelle, cette nuance est capitale. Celui qui maîtrise les infrastructures de perception dispose d’un avantage considérable. Il ne possède pas nécessairement les secrets de l’autre, mais il façonne les conditions techniques dans lesquelles ces secrets sont exploités.
La contradiction française : puissance souveraine, dépendance numérique
L’affaire Palantir révèle une contradiction profonde de la France contemporaine. Elle veut rester une puissance d’équilibre, indépendante, capable de parler aux grandes puissances sans s’aligner totalement. Elle revendique une autonomie stratégique européenne. Elle refuse, au moins dans son discours, la vassalisation technologique. Mais dans les faits, elle a été contrainte d’accepter une dépendance dans l’un des domaines les plus sensibles de l’État.
Cette contradiction n’est pas propre à la France. Elle touche toute l’Europe. Le continent veut peser dans le monde, mais dépend largement de technologies américaines pour ses communications, ses données, ses infrastructures numériques, ses plateformes, ses composants et désormais ses outils d’intelligence artificielle. L’Europe parle le langage de la puissance, mais utilise souvent les instruments des autres.
Le cas français est simplement plus frappant parce que la France a toujours fait de la souveraineté un élément central de son identité politique. Voir Paris dépendre de Palantir pour une partie de ses capacités de traitement du renseignement intérieur a donc une portée symbolique considérable. C’est l’aveu que la souveraineté classique, diplomatique, militaire et institutionnelle, ne suffit plus si elle n’est pas prolongée par une souveraineté technologique.
Une leçon géoéconomique pour l’Europe
La géoéconomie du numérique repose sur une règle simple : les plateformes qui deviennent indispensables cessent d’être de simples produits. Elles deviennent des infrastructures de pouvoir. Elles organisent les marchés, les administrations, les armées, les polices, les services de renseignement, les hôpitaux, les banques, les chaînes logistiques. Elles entrent dans les nerfs de la société.
Palantir appartient à cette nouvelle catégorie d’acteurs. Ce n’est pas seulement une entreprise qui vend un logiciel. C’est une entreprise qui vend une capacité d’intelligibilité. Elle aide les États à comprendre leurs propres données. Or, lorsqu’un État a besoin d’une entreprise étrangère pour comprendre ses propres données sensibles, la dépendance atteint un niveau supérieur.
La France tente aujourd’hui de corriger cette situation. Mais la correction sera longue, coûteuse et politiquement exigeante. Elle suppose une alliance entre État, industrie, recherche, renseignement et défense. Elle suppose aussi que les administrations publiques acceptent de soutenir durablement des solutions nationales, même lorsqu’elles sont au départ moins matures que les solutions américaines. Sans commande publique, il n’y a pas de champion technologique. Sans champion technologique, il n’y a pas de souveraineté numérique. Sans souveraineté numérique, l’autonomie stratégique devient une fiction élégante.
La souveraineté comme capacité de voir par soi-même
L’affaire Palantir laisse donc une conclusion claire. La souveraineté, au XXIe siècle, ne consiste plus seulement à contrôler un territoire, une monnaie, une armée ou une frontière. Elle consiste aussi à posséder les instruments qui permettent de voir, d’analyser, de prévoir et de décider. Un État qui ne maîtrise pas ses outils de traitement de l’information voit sa liberté réduite, même s’il conserve tous les attributs classiques de la puissance.
La France n’a pas été vaincue par Palantir. Elle a utilisé Palantir parce qu’elle en avait besoin. Mais ce besoin a révélé une faille. Et cette faille dit quelque chose de beaucoup plus vaste que le seul contrat de la DGSI : elle montre que la bataille de la souveraineté se joue désormais dans les logiciels, les algorithmes, les centres de données, les architectures d’analyse et les chaînes industrielles invisibles.
La leçon est sévère. Dans le monde des données, celui qui ne possède pas les outils pour interpréter sa propre réalité finit par dépendre du regard des autres. Et une puissance qui dépend du regard des autres reste une puissance incomplète, même lorsqu’elle continue à se croire souveraine.
À lire aussi : ANALYSE – Ukraine : Laboratoire de guerre technologique, avec Elon Musk au cœur du système
#Palantir, #DGSI, #Renseignement, #RenseignementFrancais, #SouveraineteNumerique, #SouveraineteTechnologique, #SouveraineteNationale, #AutonomieStrategique, #IndependanceNumerique, #DependanceTechnologique, #DependanceNumerique, #SecuriteNationale, #DefenseNationale, #Cybersecurite, #IntelligenceArtificielle, #BigData, #DataIntelligence, #AnalyseDeDonnees, #PalantirGotham, #Gotham, #ChapsVision, #ArgonOS, #TechnologieFrancaise, #TechEuropeenne, #EuropeNumerique, #CloudSouverain, #DonneesSensibles, #ProtectionDesDonnees, #GuerreInformationnelle, #Geopolitique, #Geoeconomie, #PuissanceNumerique, #EtatStratege, #IndustrieDeDefense, #Antiterrorisme, #ServicesDeRenseignement, #StrategieNumerique, #RetardTechnologique, #LogicielsSouverains, #SouveraineteEuropeenne
