REPORTAGE – Djibouti : Un État improbable devenu nation-carrefour en un demi-siècle

Par Ian Hamel, de retour de Djibouti
En 1977, année de l’indépendance de cette ancienne colonie française, qui aurait misé sur ce bout de désert sans ressources naturelles ? Habitée par les Afars et les Issas, deux populations qui n’ont pas demandées à vivre ensemble, la République de Djibouti n’est entourée que de voisins souvent belliqueux, Éthiopie, Érythrée, Somalie, sans oublier le Yémen. Un demi-siècle plus tard, le pays a su jouer au mieux de sa situation stratégique dans le détroit de Bab-al-Mandeb. Il accueille sur son minuscule territoire des bases militaires française, américaine, chinoise, japonaise, italienne, espagnole et allemande.
Pour le voyageur débarquant de l’aéroport international d’Ambouli et rejoignant le centre-ville de Djibouti, il lui est difficile d’ignorer le nom du chef de l’État, Ismaël Omar Guelleh, il s’affiche partout. A moins que ce ne soient ses initiales, IOG. Son visage sévère, encadré d’une barbe blanche, est placardé presque à chaque carrefour. Sa photo, collée sur les devantures des magasins. La Nation, le quotidien officiel, vante ses incomparables qualités, et le félicite de sa réélection, pour un sixième mandat, avec 97,81 % des suffrages. Dans les rares librairies du pays, son nom se confond avec l’histoire de Djibouti. Ismaël Omar Guelleh, 79 ans, a succédé à son oncle, Hassan Gouled, comme chef de l’État en 1999. Au temps de la colonie, IOG, vrai polyglotte (il parle français, anglais, italien, arabe, somali, et amharique), travaillait pour les Renseignements généraux français (les fameux RG). Dès l’indépendance, en 1977, il a pris le contrôle de la sécurité et de la communication du territoire.

L’autocrate Ismaïl Omar Guelleh a su surtout se rendre incontournable au niveau international. Par le détroit de Bab-al-Mandeb (« la porte des lamentations ») reliant la mer Rouge au golfe d’Aden, transitent 15 % du commerce mondial, 20 % des conteneurs, sans oublier 30 % du volume mondial des câbles sous-marins. « De l’Égypte à la Chine, en passant par les pays de l’union européenne, nous avons tous le même intérêt : maintenir le détroit stable », explique un officier supérieur de la Base aérienne 188 et base terrestre, accueillant 1 450 militaires français. C’est la plus grande base française à l’étranger, c’est surtout la dernière base opérationnelle en Afrique. Ce qui explique qu’Emmanuel Macron, en déplacement à Djibouti en décembre 2024, s’est bien gardé d’évoquer les droits de l’homme avec IOG, les élections confisquées, l’absence de liberté de la presse. Paris a même accepté que son ancienne colonie triple le montant du loyer annuel de sa base militaire, le faisant passer de 30 à 85 millions d’euros l’année dernière !
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Sept bases militaires
Le mot d’ordre : rester coûte que coûte. En effet, IOG peut se montrer très susceptible. En 1995, Bernard Borrel, un magistrat français, enquêtant sur un attentat dans le Café de Paris à Djibouti, est assassiné. Dix ans plus tard, l’enquête se rapproche du chef de l’État. En réaction, six coopérants français sont expulsés, l’émetteur de Radio France International est fermé, et Djibouti évoque l’hypothèse de la fermeture de la base militaire française. Depuis, l’enquête est au point mort, comme l’a encore rappelé un article du Mondedu 10 avril dernier. De crainte de réveiller le courroux du maître de Djibouti. « Le président Ismaïl Omar Guelleh a toujours été furieux de voir son nom apparaître dans ce dossier » rappelle l’avocat d’Élisabeth Borrel, la veuve du magistrat français assassiné.
L’ancien Territoire des Afars et des Issas peut fort bien se passer de la présence de son ancien colonisateur. Six autres États disposent aujourd’hui d’une base militaire à Djibouti (dont trois membres du Conseil de sécurité de l’ONU, en comptabilisant la France) : les États-Unis (3 200 militaires), la Chine (sa première implantation permanente à l’étranger), le Japon, l’Espagne, l’Italie et l’Allemagne. Des bases installées parfois à un coup d’accélérateur l’une de l’autre. Officiellement, la base du géant asiatique serait une simple installation logistique dédiée au ravitaillement naval et aux missions anti-piraterie. Toutefois, selon un membre des renseignements tricolores la base possèderait de fortes capacités de guerre électronique, de renseignement d’origine électromagnétique et d’espionnage cyber. Des personnels liés à la Strategic Support Force de l’Armée populaire de libération (ALP) auraient été identifiés. Or, cette branche de l’armée chinoise centralise précisément les missions de guerre électronique, de cyberguerre.
La ligne Djibouti-Addis-Abeba
Pékin affiche sa présence partout. A commencer par la ligne de chemin de fer reliant Djibouti-Addis-Abeba. C’est l’épine dorsale de la chaine d’approvisionnement de l’Éthiopie (130 millions d’habitants), qui n’a pas d’accès à la mer. Soit un volume de fret de deux millions de tonnes par an. C’est la France qui a commencé en 1897 la construction de la ligne (784 kilomètres). Ce chantier titanesque se termine en 1917. Mais faute d’entretien et des guerres en Éthiopie, le réseau, trop vétuste, cesse de fonctionner dans les années 2 000. Ce sont les Chinois qui ont pris le relais, à la fois pour la reconstruction et pour son financement (quatre milliards de dollars prêtés par les banques chinoises). Les nouveaux patrons n’ont même pas conservé l’ancienne gare française, aujourd’hui à l’abandon dans le centre de Djibouti.
Quand la presse officielle ne parle pas de la visite de l’envoyé spécial du président chinois Xi Jinping venu « renforcer l’amitié traditionnelle, élargir la coopération pragmatique et promouvoir le développement des relations sino-djiboutiennes », elle se félicite que la Chine ait appliqué à partir du 1er mai 2026 (comme dans d’autres pays africains) un tarif douanier zéro afin de faciliter « l’exportation de produits aquatiques surgelés de Djibouti vers la Chine ». Enfin, les militaires de la base chinoise annoncent leur collaboration avec le ministère des Affaires sociales et des Solidarités et le ministère de la Santé de Djibouti pour lancer une vaste opération de lutte contre la prolifération des maladies infectieuses. Il se murmure même que le président Ismaïl Omar Guelleh se débrouillerait déjà fort bien en chinois.
En revanche, les Français, comme les Américains et les autres pays, se font étonnement discrets. On ne les croise que dans les restaurants ou les piscines des grands hôtels de Djibouti. Nous n’en avons pas rencontrés lors de nos déplacements dans le reste du pays, au lac Assal, à Tadjourah, à Obock (où était installé au siècle dernier l’écrivain Henry de Monfreid, auteur des « Secrets de la mer Rouge »). Paris, malgré tout, peut se féliciter : Djibouti (un million d’âmes), seul pays francophone dans cette région du monde, reste fidèle à la langue de Molière.
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