PORTRAIT – Alexeï Ermolov, le général qui voulait dompter le Caucase 

PORTRAIT – Alexeï Ermolov, le général qui voulait dompter le Caucase 

lediplomate.media — imprimé le 25/06/2026
Alexeï Ermolov
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Michaël Ferrari

Un proconsul russe face à la Perse, à l’Europe et aux montagnes

Comment un gouverneur impérial, stratège brutal et diplomate inflexible, a façonné le Caucase moderne — et pourquoi son histoire éclaire encore les tensions Iran–USA et Arménie–Azerbaïdjan.

Figure redoutée du Caucase, Alexeï Petrovitch Ermolov fut à la fois soldat, administrateur, négociateur et architecte d’un projet géopolitique qui dépassait largement son époque. De son ambassade spectaculaire en Perse en 1817 à l’ukase de 1821 élaboré avec le consul français Jacques-François Gamba, son action révèle un Caucase déjà traversé par les rivalités de grandes puissances. Deux siècles plus tard, ses méthodes, ses intuitions et les tensions qu’il affronta résonnent étrangement avec les crises actuelles entre l’Iran et les États-Unis, et avec les affrontements entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

Alexeï Ermolov : le général russe qui voulait dompter le Caucase

Au début des années 1820, alors que l’Europe s’enflamme pour la « Question d’Orient » et que la guerre d’indépendance grecque bouleverse l’équilibre méditerranéen, un nom fascine les lecteurs français : celui du général russe Alexeï Petrovitch Ermolov, gouverneur du Caucase et figure centrale de la politique impériale dans cette région charnière. Les voyageurs occidentaux, de Jacques-François Gamba à Charles Bélanger, décrivent un personnage hors norme, mélange de rudesse scythe et de raffinement littéraire. Gamba, qui le rencontre en 1818 àMozdok, en dresse un portrait saisissant : « d’une taille élevée et d’une force de corps prodigieuse », vivant dans une austérité presque spartiate, couchant sur un simple tapis, voyageant dans une voiture non suspendue, lisant tour à tour Polybe, Virgile et les traités de stratégie. Bélanger, en 1825, évoque « un front haut et calme, un œil rayonnant d’intelligence », une présence physique qui impose le respect et la crainte.

Cette aura dépasse le cadre militaire. Dans Le Prisonnier du Caucase, Pouchkine personnifie les montagnes elles-mêmes, transformant le Caucase en un personnage politique : « Soumets-toi, incline ta tête neigeuse, ô Caucase, Ermolov s’avance ». Le général devient un dompteur de montagnes, incarnation d’un empire qui avance, sûr de sa mission et de sa force. La littérature russe, de Bestoujev-Marlinsky à Lermontov, contribue à cette mythification, faisant du Caucase un espace quasi religieux, un « nouveau Parnasse » où se mêlent élévation spirituelle, danger, fierté et antagonisme.

1817 : l’ambassade qui impose la Russie à la Perse

L’un des épisodes les plus spectaculaires de la carrière d’Ermolov est son ambassade en Perse en 1817, étudiée en détail par l’historienne Irène Natchkebia (Iran & the Caucasus, 2012). Cette mission diplomatique, destinée à fixer les frontières après le traité de Golestan (1813) et à stabiliser les relations russo-persanes, révèle un Ermolov intransigeant, presque théâtral. À Tabriz, on exige qu’il porte les traditionnelles bas rouges imposées à tous les ambassadeurs européens. Il refuse catégoriquement. Il se présente devant Abbas Mirza et les dignitaires persans en bottes, celles d’un général de l’Empire russe, signifiant par ce geste que la Russie ne pliera pas.

À Sultaniye, devant Fath-Ali Shah, il obtient un privilège jamais accordé à un Européen : être assis face au trône, sur le même tapis que le souverain. La scène, décrite par les témoins, est d’une intensité presque cinématographique : le trône posé sur un lion doré, les brocarts d’or, les diamants Darya-ye Nour et Kuh-e Nour, les quatorze fils du Shah alignés, les esclaves portant les regalia. Au milieu de cette mise en scène orientale, Ermolov reste impassible, botté, droit, refusant toute concession symbolique.

Cette ambassade n’est pas un simple épisode protocolaire. Elle vise trois objectifs essentiels : faire reconnaître Abbas Mirza comme héritier légitime du trône, fixer la frontière russo-persane le long de l’Araxe, et imposer la Russie comme puissance dominante du Caucase. Ermolov y parvient sans céder un pouce.

1818 : la rencontre de Mozdok — naissance d’un plan franco-russe

C’est dans ce contexte que Jacques-François Gamba rencontre Ermolov à Mozdok en juin 1818. Le Français rêve d’ouvrir un commerce direct avec la Perse via Astrakhan. Ermolov l’interrompt : non, tout doit passer par Tiflis. La Géorgie, récemment annexée, ruinée par des siècles de guerres, dépourvue de routes, doit devenir un carrefour commercial. Gamba raconte que les discussions de ces trois jours ont convaincu les deux hommes de la faisabilité du projet. Le général voit dans le Français l’homme capable de convaincre Paris et Saint-Pétersbourg. Le Français voit dans le général le seul capable de sécuriser les routes. De cette rencontre naît un plan commun : ouvrir le Caucase au commerce européen.

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1821 : l’ukase Gamba–Ermolov, un texte explosif

En 1821, Gamba se rend à Saint-Pétersbourg pour défendre ce projet. Il est soutenu par l’ambassadeur de France, La Ferronnays, et par Ermolov lui-même. Une commission extraordinaire est convoquée. Alexandre Ier approuve le projet. Le 8/20 octobre 1821, l’empereur signe un ukase révolutionnaire : libre importation des marchandises étrangères, transit à 5 %, exemptions fiscales, attribution de terres aux commerçants, construction de caravansérails, port d’entrée fixé à Redoute-Kalé, et application confiée à Ermolov.

Mais ce texte, présenté comme économique, est en réalité explosif. La lettre du comte Kotchoubey au duc de Richelieu, datée du 15 novembre 1821, en témoigne : « J’ai beaucoup engagé M. Gamba d’agir sans faire beaucoup de bruit ni ici, ni en France. Je crains la vigilance et la jalousie des Anglais, qui verraient de très mauvais œil l’établissement d’une compagnie française près des frontières persanes. » Londres surveille tout. La Russie avance masquée. La France revient discrètement dans le jeu caucasien.

1821–1823 : la guerre turco-persane, accélérateur du projet

Lorsque la Perse attaque l’Empire ottoman en 1821, les caravanes persanes cessent de passer par Constantinople et se reportent massivement sur Tiflis. Gamba note que les marchands persans, devant l’imminence du conflit, ont trouvé dans l’ouverture du marché géorgien une aubaine. L’ukase fonctionne immédiatement. Le Caucase devient un corridor stratégique.

Ermolov gouverneur : modernisateur autoritaire, tyran pour les uns, héros pour les autres

Ermolov administre le Caucase d’une main de fer. Il fortifie la ligne du Nord-Caucase, fonde Groznaïa (Grozny) en 1818, réprime les révoltes du Kouban, du Daghestan et de l’Iméritie. Il assume sa méthode : « La terreur que mon nom inspire préserve nos frontières plus sûrement quetoutes nos forteresses. » Ses détracteurs dénoncent des méthodes expéditives, comme la mutilation des prisonniers ou l’exécution des habitants des villages où un soldat russe a été tué. Mais sa probité est reconnue

: ennemi du faste asiatique, il réprime la corruption des fonctionnaires envoyés en exil dans la région.

1826 : la guerre russo-persane et la disgrâce

En 1826, la Perse envahit le Karabagh. L’offensive surprise dépasse les troupes russes. Paskevitch, victorieux à Gandja, est nommé à la place d’Ermolov. Nicolas Ier se méfie du général, trop populaire, trop indépendant, trop proche des décembristes. Le 9 avril 1827, Ermolov quitte Tiflis en silence. Gamba, resté seul, perd son plus puissant allié.

Un miroir du présent : Iran–USA, Arménie–Azerbaïdjan, et la longue durée caucasienne

L’histoire d’Ermolov résonne étrangement avec les tensions contemporaines entre Washington et Téhéran. Sa diplomatie coercitive, sagestion des factions internes persanes, son usage du commerce comme outil stratégique, la rivalité russo-britannique autour de la Perse, tout cela rappelle les dynamiques actuelles : sanctions américaines, corridors énergétiques, luttes internes en Iran, rivalités USA–Russie.

Cette continuité historique apparaît aussi dans les tensions actuelles entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Le Karabagh, que les troupes persanes occupent en 1826 avant d’en être chassées par Paskevitch, est déjà un espace disputé au XIXᵉ siècle, théâtre de massacres d’Arméniens et de déplacements forcés. Les puissances extérieures y jouent un rôle déterminant : la Perse cherche à éviter un encerclement turco-azerbaïdjanais, la Russie se pose en arbitre quand cela sert ses intérêts, la Turquie

soutient Bakou comme elle soutenait autrefois les montagnards contre Ermolov.

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Relire Ermolov pour comprendre le Caucase d’aujourd’hui

Redécouvrir Ermolov, c’est comprendre que la géopolitique du Caucase n’a jamais cessé d’être un jeu de puissances. C’est aussi rappeler que la France, à travers Gamba, y a joué un rôle discret mais réel. Et c’est enfin constater que les logiques de puissance, de rivalité et de récit n’ont pas changé : hier comme aujourd’hui, les montagnes du Caucase restent un théâtre où se joue l’équilibre du monde.

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Michaël Ferrari

Michaël Ferrari

Michaël Ferrari est enseignant en Lettres-histoire, ancien sous-officier de l'armée de terre et auteur du mémoire : Le chevalier Gamba (1763-1833) ou le "petit jeu" français : histoire d'un voyageur-diplomate dans le Caucase au début du XIXe siècle

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