SÉCURITÉ – Qui protège le pape ? Dans les coulisses de la redoutable Garde suisse

SÉCURITÉ – Qui protège le pape ? Dans les coulisses de la redoutable Garde suisse

lediplomate.media — imprimé le 25/09/2026
Réalisation Le Lab Le Diplo
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par la rédaction du Diplomate

Ils portent encore la hallebarde, le morion et l’uniforme bleu, rouge et jaune qui les fait ressembler aux survivants d’une armée de la Renaissance. Il ne faut pourtant pas s’y tromper : derrière le cérémonial, les gardes suisses pontificaux appartiennent aujourd’hui à un dispositif professionnel de protection du pape, complété par la Gendarmerie vaticane et, lors des voyages, par les services de sécurité du pays hôte. L’arrivée ce 25 septembre de Léon XIV en France le rappelle avec éclat. Pour son voyage du 25 au 28 septembre, entre Paris, Saint-Denis, Lourdes et Metz, les autorités françaises ont classé la visite comme « grand événement » en raison notamment du risque terroriste. À Paris, jusqu’à 14 000 policiers, gendarmes et militaires de Sentinelle sont mobilisés aujourd’hui, auxquels s’ajoutent 2 500 pompiers. Derrière cette protection exceptionnelle se cache une histoire de cinq siècles : celle d’une poignée de soldats suisses devenus les gardiens du chef de l’Église catholique, héritiers d’une époque où les montagnards helvétiques comptaient parmi les fantassins les plus redoutés d’Europe. (Légifrance)

Des mercenaires les plus recherchés d’Europe aux gardes du Vatican

La Garde suisse pontificale naît officiellement en 1506, lorsque le pape Jules II fait entrer à Rome les premiers soldats helvétiques chargés de sa protection. Le choix n’a alors rien de folklorique. Aux XVe et au début du XVIe siècles, les fantassins des cantons suisses jouissent d’une réputation militaire extraordinaire. Les victoires remportées contre les Habsbourg puis durant les guerres de Bourgogne ont transformé ces hommes venus d’un pays pauvre, montagneux et organisé autour de fortes traditions militaires locales en soldats recherchés par les cours européennes. Le Musée national suisse rappelle que ces mercenaires étaient craints dans toute l’Europe ; les sources militaires anciennes décrivent une infanterie dont la réputation s’était construite de Morgarten à Nancy.

Il faut cependant se méfier de l’image romantique du montagnard naturellement invincible. Leur efficacité venait moins d’une mystérieuse vertu des Alpes que d’une culture militaire collective : cohésion, discipline, entraînement, mobilité et utilisation redoutable de la pique et de la hallebarde. Leurs formations compactes pouvaient briser des forces féodales qui avaient longtemps considéré la cavalerie lourde comme reine du champ de bataille. Leur réputation devint telle que les souverains français eux-mêmes recrutèrent massivement des contingents suisses.

Cinq siècles plus tard, l’anachronisme est délicieux. Les touristes photographient l’uniforme Renaissance et la hallebarde ; le pape, lui, compte sur de véritables militaires. La mission officielle de la Garde demeure de protéger en permanence sa personne et sa résidence, de contrôler les accès au Vatican, de sécuriser le Collège des cardinaux pendant la vacance du Saint-Siège et surtout d’accompagner le souverain pontife lors de ses voyages apostoliques. Son vice-commandant est notamment chargé de la protection rapprochée du pape au Vatican, en Italie et à l’étranger.

Comparer les gardes suisses au GIGN doit néanmoins être fait avec précision. Ils ne sont pas le « GIGN du Vatican » : leurs missions, leurs effectifs et leurs capacités d’intervention ne sont pas ceux d’une unité nationale de contre-terrorisme et de libération d’otages. En revanche, la partie de leur métier consacrée à la protection rapprochée d’une personnalité exposée à une menace exceptionnelle relève de la même culture professionnelle que celle des unités modernes de haute sécurité : entraînement militaire, protection immédiate, réaction à l’agression, évacuation et coordination avec d’autres services. L’image du garde suisse exclusivement décoratif est donc aussi fausse que celle qui en ferait un commando d’assaut.

Surtout, les Suisses ne sont pas seuls. La sécurité pontificale moderne repose également sur le Corps de la Gendarmerie de l’État de la Cité du Vatican, tandis que chaque déplacement international nécessite une coordination minutieuse avec les services du pays visité. Autour de Léon XIV s’imbriquent ainsi plusieurs cercles : protection rapprochée vaticane, renseignement, sécurisation des itinéraires, filtrage des lieux et dispositif territorial français. Le garde en uniforme que voit la foule n’est que la partie la plus visible d’une architecture beaucoup plus vaste.

Protéger le pape : quand la foi rencontre la balistique

L’histoire a malheureusement démontré qu’un pape pouvait devenir une cible.

Le 27 novembre 1970, à Manille, Paul VI échappe de peu à la mort. Benjamin Mendoza y Amor, peintre bolivien déguisé en prêtre, s’approche de lui avec un crucifix dissimulant un kriss, poignard traditionnel à lame ondulée. Il frappe le pontife au cou et à la poitrine avant d’être maîtrisé. Le pape est blessé mais poursuit son voyage. Les services avaient reçu des alertes, rappelle Vatican News : preuve déjà de l’éternelle difficulté de la protection d’une personnalité dont la fonction consiste précisément à aller au contact des foules.

Onze ans plus tard survient l’attentat qui bouleverse définitivement la sécurité pontificale. Le 13 mai 1981, à 17 h 19, Jean-Paul II traverse la place Saint-Pierre dans sa jeep blanche lorsqu’un homme dissimulé parmi les fidèles ouvre le feu. Mehmet Ali Ağca le touche par balles ; le pape, grièvement blessé, subit une opération de cinq heures et demie. Une plaque marque encore aujourd’hui l’endroit exact de l’attentat.

L’événement contient toute la difficulté du problème. Un président peut limiter ses apparitions et demeurer derrière un cordon de sécurité. Le pape est aussi un chef religieux dont le ministère implique précisément la proximité : bénir, toucher les mains, embrasser des enfants, circuler au milieu de centaines de milliers de personnes. La protection absolue exigerait de supprimer ce qui constitue une partie de la fonction pontificale.

Depuis 1981, cette équation est devenue encore plus complexe. Aux menaces individuelles s’ajoutent le terrorisme organisé, les attaques opportunistes, les drones, les mouvements de foule et la nécessité de sécuriser des rassemblements gigantesques sans transformer une visite pastorale en déplacement militaire. Il n’est donc pas nécessaire de disposer d’une menace spécifiquement identifiée contre Léon XIV pour comprendre le niveau de vigilance : le chef de l’Église catholique est simultanément une autorité religieuse mondiale, le souverain d’un État et une personnalité dont chaque apparition rassemble des foules considérables.

La menace terroriste n’est d’ailleurs pas une abstraction administrative dans le cas de cette visite. Le décret français classant le déplacement de Léon XIV comme « grand événement » justifie explicitement les procédures particulières de sécurité par « le risque d’actes de terrorisme » lié à la nature de l’événement et à l’ampleur de sa fréquentation.

La hallebarde n’a donc pas disparu. Mais derrière elle se trouve désormais tout ce que cinq siècles de progrès technique ont ajouté à la protection d’un souverain.

France 2026 : quatre jours sous très haute sécurité

Le voyage qui commence aujourd’hui donne la mesure de cette évolution. Léon XIV arrive à Orly ce vendredi 25 septembre à 10 heures, avant l’Élysée, l’UNESCO, Notre-Dame puis une veillée au Stade de France. Son déplacement doit ensuite le conduire à Lourdes et enfin à Metz avant son retour à Rome le 28 septembre. Il s’agit de sa première visite officielle en France et de la première visite papale de cette ampleur dans le pays depuis près de vingt ans.

Pour l’État français, l’événement relève donc autant de la diplomatie que de la sécurité nationale. Quatorze mille policiers, gendarmes et militaires de Sentinelle sont mobilisés à Paris ce vendredi, ainsi que 2 500 pompiers ; 12 000 membres des forces de sécurité doivent encore être engagés le lendemain. Les déplacements successifs imposent fermetures de voies et de stations, contrôles d’accès, fouilles et palpations. À Lourdes, une « zone rouge » est instaurée autour du sanctuaire ; à Metz, les autorités ont annoncé un périmètre étanche à la circulation automobile.

L’État est même allé plus loin juridiquement. La visite a été classée par décret comme « grand événement » au sens du code de la sécurité intérieure sur les territoires de Paris, Saint-Denis, Lourdes, Metz et Goin. Le dispositif autorise notamment des enquêtes administratives de sécurité pour certaines personnes accédant aux installations concernées hors qualité de simple spectateur. Notre-Dame, le Stade de France, les Champs-Élysées et plusieurs autres sites du parcours sont intégrés aux périmètres concernés.

Cette mobilisation révèle finalement un étrange continuum historique. En 1506, Jules II faisait venir des soldats des cantons suisses parce qu’ils figuraient parmi les professionnels de la guerre les plus réputés de leur époque. En 2026, leurs descendants accompagnent toujours le pape, mais leur cercle protecteur s’est élargi aux gendarmes du Vatican, aux services de renseignement et, durant quatre jours, à une partie considérable de l’appareil français de sécurité intérieure.

La scène résume à elle seule cinq siècles d’histoire militaire. La hallebarde demeure, mais autour d’elle sont venus s’ajouter armes modernes, renseignement, contre-terrorisme, contrôle des foules et protection rapprochée.

Et c’est peut-être précisément la raison pour laquelle la Garde suisse fascine encore autant. Sous son uniforme de la Renaissance, elle rappelle une vérité beaucoup moins folklorique : protéger le pape a toujours été une affaire sérieuse.

Des champs de bataille de l’Europe du XVIe siècle aux rues verrouillées de Paris en septembre 2026, la mission fondamentale n’a finalement pas changé : faire en sorte que l’homme en blanc puisse aller au milieu de la foule sans jamais être seul face à elle.


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